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Chapitre 5 Annibal dans le monde

Notre héros était donc sorti du collège. Son éducation première était terminée, et il allait maintenant entrer dans la vie responsable.
Il fallait lui choisir un état. Mais on ajourna la discussion de cette grande question jusque après l’époque des vacances, les dernières vacances d’Annibal. Aussi en profita-t-il pour faire toutes sortes d’expéditions et de parties avec l’oncle Jérôme et quelques-uns de ses anciens condisciples, qu’il avait invités à la maison paternelle.

Malheureusement, vers la fin du mois de septembre, un accident assez sérieux vint troubler quelque peu ces plaisirs.

Annibal s’en revenait, sur le soir, d’une longue course, avec deux de ses amis et l’oncle Jérôme, lorsque le cheval de ce dernier s’abattit à un endroit difficile du chemin, et tomba lourdement avec son cavalier.

Dans sa chute, l’oncle Jérôme eut la jambe droite engagée sous sa monture ; et, lorsqu’on vint le dégager et le relever, on s’aperçut qu’il ne pouvait plus marcher. On le transporta sur un brancard à la maison de M. Ladouceur – qui était la plus proche – et l’on courut chercher le médecin. Celui-ci constata que la jambe était fracturée à deux endroits.

On conçoit si l’oncle Jérôme était de belle humeur.

— Eh quoi ! s’écria-t-il, me voilà arrêté et retenu à la maison comme un enfant, pour plusieurs semaines…

— Peut-être plusieurs mois, dit le médecin.

— Allons donc ! des mois ! me prenez-vous pour une fillette ? Vous allez me soigner ce bobo avec toutes vos drogues et tous vos instruments, et dans quelques semaines je serai sur pied !

— Peut-être ; si vous ne faites pas d’imprudence.

Le malade, qui ne pouvait pas facilement être transporté chez lui, fut installé chez son frère, et commença une période de repos qui, pour lui, était la plus rude des pénitences.

Cependant, le temps était venu de songer à l’état que devait embrasser Annibal. On se réunit donc un jour dans la chambre de l’oncle pour agiter cette grave question.

Le père et la mère penchaient pour l’étude du droit.

— La profession d’avocat, disait M. Ladouceur, conduit à toutes les hautes charges. Annibal, d’ailleurs, est intelligent, il a une éloquence naturelle qui ne peut manquer de le faire arriver promptement, et je suis persuadé qu’il nous remerciera, un jour, de l’avoir poussé vers cette carrière.

Mais l’oncle Jérôme n’était pas de cet avis.

— Les avocats, disait-il, ne sont que des parleurs et des griffonneurs de papier. Ce n’est pas cela qu’il faut à mon neveu. Il y a longtemps qu’on ne me consulte plus à son égard ; je ne m’en suis pas plaint tant qu’il a été au collège ; mais, maintenant que le voilà devenu un homme, je revendique mes droits ; et il n’est que temps. Or, je ne vois pour lui qu’une seule carrière : c’est celle des armes. Voilà !

— Les armes ! s’écria M. Ladouceur ; mais, mon cher Jérôme, ce n’est pas une carrière, cela ; penses-y donc un peu, nous n’avons pas d’armée…

— Hein ! hein ! pas d’armée ! comme si je n’étais pas lieutenant-colonel !… Du reste, je vois bien que ton parti est pris ; je te l’ai déjà dit, tu veux faire de ton fils une femmelette ; c’est ton affaire, mais la mienne sera aussi de savoir qui je choisirai pour héritier.

Là-dessus, le brave oncle, dont le lit était placé tout près d’une fenêtre, tourna ses regards vers la campagne, et se mit à tambouriner sur les vitres pour passer sa mauvaise humeur.

On était en septembre ; c’était le matin, et le temps était magnifique.

Pendant que l’oncle Jérôme regardait d’un air boudeur et distrait le riche panorama qui se déroulait devant ses yeux, il aperçut au haut d’une colline Annibal qui s’en venait, le fusil sur l’épaule et la carnassière au côté. Il marchait d’un pas élastique et sûr, avec cette grâce virile de la force unie à la jeunesse.

— Venez me voir ce gaillard, vous autres, cria l’oncle Jérôme ; regardez-le marcher, et dites-moi si vous aurez le courage de le renfermer dans une atmosphère de bouquins et de vieux papiers poudreux !

Le père et la mère d’Annibal s’étaient approchés, et regardaient à leur tour non sans un sentiment de légitime fierté.

Le jeune homme, qui ne savait pas qu’on l’observait avec tant de sollicitude, descendit la colline, puis tourna à gauche et s’enfonça de nouveau sous le couvert.

L’oncle Jérôme se retourna en poussant un soupir ; puis, après avoir réfléchi quelque temps :

— De fait, dit-il, il n’a pas été consulté, ce garçon ; et il me semble que son avis est ici de quelque importance.

— C’est juste, dit M. Ladouceur ; nous lui parlerons dès ce soir.

— Devant moi, reprit l’oncle ; et nous verrons si mon neveu a des dispositions pour le grimoire, ce qui me surprendrait fort. Maudite jambe ! s’écria-t-il, – il venait de faire un mouvement un peu vif sans y penser, – et dire que me voilà cloué ainsi pour plusieurs semaines !

Le soir, lorsque toute la famille fut réunie, M. Ladouceur reprit la conversation commencée le matin, puis s’adressant à Annibal :

— Voyons, tu as dû songer un peu à l’avenir ; quels sont tes goûts, tes projets ?

— Mon père, dit le jeune homme, si vous tenez absolument à faire de moi un avocat, je me soumettrai volontiers ; vous avez plus d’expérience que moi, et vous jugez mieux. Mais, quant à mes goûts, j’avouerai franchement qu’ils ne me portent pas du tout vers cet état.

— Là ! qu’est-ce que je vous avais dit ? cria l’oncle Jérôme avec un sourire de triomphe. C’est bien, mon neveu ; c’est très bien ! quand on porte un nom comme le tien, il n’y a que la carrière des armes qui puisse…

— Attends donc un peu, interrompit M. Ladouceur. Annibal n’a pas eu le temps de se prononcer ; il ne faut rien lui imposer à l’avance.

— Comment, se prononcer ! Il me semble qu’il a dit assez clairement qu’il n’a aucun goût pour les paperasses ; et, quand on ne veut pas être avocat…

— Mon oncle n’a pas tort, dit Annibal ; la carrière des armes ne me déplaît pas ; mais, malheureusement, ou heureusement peut-être, nous n’avons pas d’armée…

— Comment, pas d’armée ! Et si je me mettais à en lever, moi, une armée, seulement pour t’y donner un grade !

— Ah ! mon oncle, ce serait trop de bonté, et probablement que cela prendrait trop de temps.

— Alors, dit M. Ladouceur, quelle carrière choisirais-tu, si tu ne consultais que ton goût ? Parle sans crainte.

— Eh bien, mon père, puisque vous avez la bonté de me laisser libre, il y a un état que je choisirais entre tous, c’est celui de cultivateur.

— Cultivateur ! s’écrièrent à la fois le père et l’oncle.

— Y penses-tu ! ajouta celui-ci, Annibal Ladouceur aux mancherons d’une charrue !

— De fait, l’idée me semble assez singulière, poursuivit M. Ladouceur.

— Je ne ferai rien qui n’ait votre entière approbation, dit Annibal ; seulement vous m’avez demandé mes goûts, et je les ai déclarés franchement. Maintenant, je suis prêt à choisir comme vous l’entendrez.

— Mais, en cultivant, jeune homme, dit l’oncle d’un ton solennel, comment te feras-tu un avenir, et quels services pourras-tu rendre à ton pays ?

— D’abord, mon cher oncle, je n’ai pas une ambition extraordinaire, et les honneurs me tentent peu, pour le moment du moins. Mais, du reste, je ne crois pas que l’état de cultivateur soit aussi peu relevé qu’on cherche à le faire croire. Y en a-t-il un de plus noble, de plus indépendant ? Voyez le médecin, le notaire, l’avocat : ne sont-ils pas, au fond, les humbles serviteurs du public qui les paye ? Lorsqu’ils ont acquis la vogue ou la célébrité, ils peuvent, jusqu’à un certain point, choisir leur clientèle et dicter leurs conditions, ce qui est une des formes de l’indépendance ; mais, au début, ne leur faut-il pas, comme je l’entends dire tous les jours, courir un peu le client ? Je suis loin de vouloir déprécier ces professions ; mais je ne voudrais pas non plus les élever trop aux dépens des autres. Et maintenant, voyez le cultivateur. Il travaille, lui aussi, mais librement ; et c’est la Providence qui lui paye son salaire. Avec ce gain, il peut se passer de tout le reste. Quant à son avenir, à la position qu’il peut se faire, et aux services qu’il rend à son pays, je conçois qu’un homme qui se contente de suivre la routine ordinaire ne peut ni faire beaucoup de bien ni arriver très haut. Mais supposez, par exemple, que j’établisse ici une sorte de ferme modèle, que je fasse de la grande culture, suivant tous les principes de l’art moderne, croyez-vous que je n’aurai pas rendu un véritable service à tout mon district, et que je n’aurai pas, en même temps, fait une excellente spéculation ? Je me contente de soumettre ces idées ; si vous croyez qu’elles aient quelque valeur, vous les examinerez. Je n’ai que dix-huit ans, après tout ; et je puis attendre. Pour ce qui est de l’objection que mon oncle a soulevée, je dois dire que, parce qu’on est cultivateur, on n’est pas nécessairement privé de l’avantage de porter les armes pour son pays. Tout en cultivant mes champs, j’aimerais beaucoup, non pas à entrer dans l’armée que mon oncle voulait lever, mais à me faire inscrire parmi les volontaires dont il est le lieutenant-colonel.

— Hein ! qu’est-ce que tu dis là ? s’écria l’oncle, avec un mouvement si brusque que sa jambe malade lui arracha un juron. Tu voudrais entrer dans mon bataillon ! Parles-tu sérieusement ?

— Certainement, si vous voulez bien m’accepter.

L’oncle Jérôme s’épongea nerveusement le front où l’émotion avait amené une transpiration froide.

— Je savais bien, reprit-il, que mon filleul a l’étoffe d’un homme. Vous avez eu beau essayer de me le gâter, les leçons que je lui ai données dès son enfance ont porté leur fruit. Mais, c’est qu’il raisonne parfaitement, ce gaillard-là. Ladouceur, ton fils arrivera ; du reste, je te l’ai toujours dit. Noble métier, noble métier ! poursuivit-il en se frottant les mains ; indépendant, morbleu et lieutenant par-dessus le marché ; car nous allons le faire lieutenant. Demi-tour, droite, en avant, marche ! Un beau soldat, bien découplé ! Tiens, donne-moi une poignée de main ; cela me rajeunit de dix ans, et me fait presque oublier ma jambe. Aïe !

Et l’excellent oncle saisit la main d’Annibal qu’il serra jusqu’à la broyer.

— De fait, dit M. Ladouceur, Annibal a peut-être raison…

— Comment ! il a peut-être raison ! Je te trouve sublime, toi ! Ah ! il a peut-être raison ; tu as découvert cela, tout d’un coup, comme on se trouve un cheveu blanc. Tiens, Ladouceur, il me semble que tu déraisonnes, quelquefois. Du reste tu oublies trop souvent que je suis ton aîné. Tu as dit tout à l’heure que mon filleul était libre ; et quand même tu ne l’aurais pas dit, je le dis, moi ! Voyons, suis-je son oncle et son parrain, oui ou non ? Annibal, tu vas te mettre en campagne dès demain pour te choisir une ferme, deux, trois, quatre, si tu veux. Consulte ton goût ; seulement ne regarde pas au prix, c’est moi qui m’en charge. Si les bâtiments ne te plaisent point, démolis, et fais en construire d’autres ; tu as un crédit illimité. Quand je dis illimité… tu connais un peu le chiffre de ma fortune, coquin ! Tu sais qu’on peut faire les choses sans lésiner. Quant à ton uniforme, le sabre et tout le tremblement, je m’en charge encore, et tu vas partir dès demain…

— Voyons, mon ami, interrompit le père, il ne peut pas chercher une ferme et se choisir à la fois un…

— D’abord, Ladouceur, qui est-ce qui te demande des permissions ? Encore une fois, suis-je, oui ou non, le parrain de mon filleul ? Suis-je, ou non, ton aîné ? Oui. Eh ! bien, ne dis plus un mot ou je te déshérite, c’est-à-dire que je déshérite Annibal… Allons, voilà que je m’embrouille maintenant. Ma belle-sœur, faites donc taire votre mari. Quant à toi, Annibal, tu sais ce que j’ai dit : demain matin… Ah ! si j’avais encore mes deux jambes, parbleu, tu n’irais pas seul, mais c’est inutile… Toi, Ladouceur, je te défends de parler.

Ladouceur se leva sans dire un mot, et alla donner une poignée de main à son frère, pendant que Mme Ladouceur, Annibal et les autres enfants l’entouraient pour le remercier.

— Eh bien, avez-vous fini, vous autres ? dit l’oncle, en essuyant une larme qu’il eût voulu cacher ; en voilà une affaire ! N’ai-je pas le droit de dépenser mon bien comme je l’entends ! Il me semble que je suis majeur… même plusieurs fois. C’est égal, mon filleul, demain… lieutenant ! lieutenant ! ce garçon arrivera !

Mais Annibal ne devait pas commencer si tôt sa carrière de laboureur et de lieutenant dans la milice.

Il allait au contraire passer par une épreuve plus difficile, et faire le coup de feu sur un terrain plus dangereux.

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