‹ AnnibalChapitre 6 sur 8 · Chapitre 6 Annibal à la guerre

Chapitre 6 Annibal à la guerre

Il y avait bien longtemps déjà que les Canadiens luttaient pour obtenir leurs libertés politiques, et cette lutte avait eu souvent ses moments d’aigreur de part et d’autre, sans toutefois compromettre réellement la tranquillité du pays. Mais depuis quelque temps le malaise allait s’irritant davantage, la société était sous l’empire d’un trouble inquiétant ; il y avait dans l’air comme un souffle d’orage et l’horizon, de toutes parts, offrait des teintes menaçantes. On voyait errer, le soir, sur les places publiques, des groupes silencieux qui s’arrêtaient un instant comme pour sonder les alentours, puis disparaissaient au fond de l’ombre. Dans bien des pauvres maisons où l’on avait pourtant l’habitude, par économie, de se coucher sans lumière, on voyait luire un mince rayon entre les contrevents clos. La lampe quelquefois brûlait jusqu’au matin. Mais au moindre bruit suspect, tout s’éteignait soudain et rentrait dans l’obscurité et le silence. C’étaient les habitants qui se réunissaient ainsi, dans les lieux écartés, pour se concerter entre eux, ou bien pour écouter les harangues des patriotes venus de la ville.

Il fallait être prudent ; car, comme dans toutes les époques de troubles, il y avait alors des espions qui rôdaient, cherchant à surprendre des secrets qu’ils allaient vendre sans scrupule. Une crainte vague faisait du reste, entrevoir partout des embûches et des délations.

Peu à peu, cependant, cette frayeur se calma, le mouvement grandit et s’accentua. La foule, qui longtemps s’était tue ou qui du moins ne s’était plainte qu’à voix basse, se mit à parler haut et à réclamer à grands cris le redressement de ses griefs.

Une première assemblée eut lieu à Saint-Ours, sur la rivière Chambly, le 7 mai 1837. Le principal orateur fut le docteur Wilfrid Nelson, l’un des chefs du mouvement. On y vota, à l’unanimité et au milieu du plus grand enthousiasme, des résolutions condamnant la conduite de lord John Russell, qui prétendait refuser à la Chambre le contrôle des deniers publics. Puis d’autres assemblées, animées du même esprit, se réunirent en différents endroits et exprimèrent hautement leur mécontentement.

Effrayé de ces démonstrations, le gouverneur lord Gosford lança une proclamation dans laquelle il ordonnait au peuple de s’abstenir de faire ces assemblées qu’il qualifiait de séditieuses, et commandait aux officiers de milice et aux magistrats de faire tout en leur pouvoir pour les réprimer.

Cette proclamation augmenta encore l’effervescence populaire. On décida de recourir aux armes. Le mouvement se faisait sentir surtout dans les comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe, Rouville, Chambly, Verchères et l’Acadie. Mais le nord du fleuve s’agitait également. À Montréal, notamment, des rencontres sérieuses avaient eu lieu entre les Fils de la Liberté et le Doric Club. À Saint-Benoît et à Saint-Eustache, on se préparait à la lutte ouverte.

La première bataille eut lieu à Saint-Denis, à la fin de novembre 1837. Les insurgés, malgré leur faible nombre et le manque d’armes, y remportèrent une victoire signalés sur les troupes anglaises. Ce fut leur seul triomphe digne de mention. À Saint-Charles et à Saint-Eustache, ils furent écrasés sous le nombre. Puis vinrent les représailles. Sir John Colborne, à la tête d’une troupe considérable, promena la torche incendiaire dans les campagnes qui s’étaient soulevées. Puis l’exil, puis l’échafaud.

Nous n’entreprendrons pas de faire l’histoire de cette cruelle époque ; nous n’avons voulu en signaler que les quelques traits qui peuvent éclairer le récit qui nous occupe.

La famille Ladouceur n’avait pas suivi sans émotion le mouvement qui se préparait, et elle en entrevoyait toute la gravité.

L’oncle Jérôme surtout, lorsqu’il apprit ce qui s’était passé à l’assemblée de Saint-Charles, éprouva une grande agitation.

— On va se battre ! s’écria-t-il, et je ne serai pas là ! Me voilà rangé parmi les incapables, avec les vieillards, les femmes et les enfants. Vilaine jambe, va ! j’aimerais autant l’avoir perdue tout à fait ; avec une jambe de bois, au moins, on peut encore faire son service. Cela s’est vu dans l’histoire militaire : le grand Nelson ne s’est-il pas battu comme un lion après avoir perdu un bras ? Mauvaise chance ! il n’y a qu’à moi que ces choses-là arrivent !

— Et pourtant, dit M. Ladouceur, si tu avais l’usage de tes deux jambes, que ferais-tu ? Tous tes désirs te porteraient du côté des patriotes, mais ton grade de lieutenant-colonel te forcerait de marcher avec les troupes anglaises. Tu vois que ta jambe malade te sauve bien à propos d’une fort pénible alternative.

— Comment ! une pénible alternative ! Mais il me semble que c’est tout simple ; je donne ma démission et je me mets avec les patriotes. Ou bien je me mets des deux côtés à la fois. Ah ! parbleu, on va voir tout de suite ce que peut faire encore le colonel Jérôme Ladouceur !

Et, oubliant sa jambe, l’oncle Jérôme fit un brusque mouvement pour se lever ; mais la douleur lui rappela sur le champ son malheureux état et lui arracha un cri d’impatience :

— Malheureuse cassure ! Si ce n’est pas assez pour désespérer un honnête homme !

Et il se recoucha péniblement sur son lit.

Cependant, M. et Mme Ladouceur étaient en proie à une grande inquiétude. L’oncle Jérôme, il est bien vrai, était hors de question. Mais il y avait encore Annibal ; que devait-il penser, qu’allait-il faire ? M. Ladouceur avait décidé de ne pas prendre part lui-même à l’insurrection. Il demeurait dans un endroit tranquille, loin des centres où se produisait l’agitation ; il ne voulait donc sortir de son calme que dans le cas où les choses prendraient une tournure plus accusée, un caractère plus général.

Mais pouvait-on supposer chez Annibal une semblable modération de sentiments ? Avec la fougue de sa jeunesse ne se sentirait-il pas porté à se jeter dans la lutte, – si toutefois on devait en arriver à cette extrémité ?

Graves questions dont la solution prochaine allait donner raison aux craintes qu’on avait déjà.

C’était environ trois semaines après la conversation que nous avons rapportée dans le précédent chapitre, au sujet de l’établissement d’Annibal. Le jeune homme n’avait pas été souvent chez son père, depuis ce jour. Il était occupé à visiter des fermes et à régler en même temps certaines affaires pressantes pour le compte de son oncle, en sorte qu’il passait souvent plusieurs jours sans revenir au logis ; et lorsqu’il y rentrait, il en repartait de suite le lendemain au point du jour.

La nouvelle de l’assemblée de Saint-Charles venait d’arriver chez les Ladouceur, et l’on a vu l’effet qu’elle avait produit sur l’oncle Jérôme.

Le surlendemain, vers le soir, Annibal rentrait d’une de ses courses prolongées, fatigué, mais de fort joyeuse humeur. Ce soir-là, il ne fut pas question des troubles. On causa d’affaires, et Annibal se retira de très bonne heure. Mais, le lendemain, on ne put pas éviter de toucher le redoutable sujet dont tout le monde s’entretenait et qu’un voisin, du reste, entré pour un instant, amena sur le tapis.

Le père d’Annibal ne se prononçait qu’avec hésitation, mais l’oncle Jérôme tranchait carrément dans le vif. Il blâmait le parlement impérial qui nous traitait comme des enfants ; il condamnait tous les gouverneurs, depuis le général Murray jusqu’à lord Gosford :

— Nous sommes un pays cédé en vertu des traités, et cependant on nous gouverne comme si nous étions un pays conquis. Nous avons eu toutes les patiences compatibles avec notre dignité : nous avons épuisé tous les moyens constitutionnels qui étaient à notre disposition ; il faut en finir ; il ne reste plus que la force ; c’est une mesure regrettable, mais il faut y recourir…

L’oncle Jérôme parla longtemps et avec le feu de la conviction ; il est même probable qu’il s’éleva à une haute éloquence, – car il se piquait d’être beau parleur, – mais nous ne savons pas s’il traita la question à son véritable point de vue. Les journaux étaient rares alors et les nouvelles ne se répandaient que fort lentement. Les campagnes n’étaient donc pas aussi bien renseignées sur les affaires publiques qu’elles le sont aujourd’hui. On ne connaissait les événements que par ouï-dire, et comme par ricochet. Il est donc à peu près certain que l’oncle Jérôme dévia plusieurs fois de la ligne droite, bien qu’involontairement, dans la brillante exposition des faits sur lesquels reposaient ses théories.

Ses paroles, toutefois, produisirent une singulière impression sur l’esprit d’Annibal. Le jeune homme éprouvait pour son oncle une amitié qui n’avait fait que s’accroître avec les années. Tout ce que ce dernier disait ou faisait prenait à ses yeux une nouvelle importance ; il avait conservé sur ce point les premières impressions de son enfance, qui le portaient à voir l’oncle Jérôme plus grand et plus fort que les autres hommes, et à se laisser guider entièrement par lui.

Aussi, de ce jour, son dessein fut arrêté, sa résolution prise : il irait se battre pour son pays, soutenir les droits de ses compatriotes.

Son père et sa mère firent tout ce qui était en leur pouvoir pour le dissuader ; ils lui parlèrent de sa jeunesse, de l’issue probable de la lutte qui compromettrait à jamais son avenir, des dangers qu’il allait courir, de l’exil, de la mort sur le champ de bataille, peut-être sur l’échafaud ; tout fut inutile ; respectueusement, mais fermement, il combattit toutes leurs objections et se retrancha derrière cet argument invincible : le devoir envers la patrie, qui prime toutes les autres considérations naturelles. Il se voyait solidement appuyé, du reste, par l’oncle Jérôme, qui secondait avec enthousiasme les projets de son neveu.

— Ce n’est pas tous les jours, disait celui-ci, qu’on trouve l’occasion de se rendre véritablement utile à ses compatriotes et de servir son pays dans les postes de danger et, par conséquent, de confiance et d’honneur. C’est surtout la jeunesse qui doit s’empresser de saisir ces occasions, et de montrer qu’elle joint le dévouement à la vigueur de l’âge. Nous autres, les vieux, nous sommes peut-être un peu refroidis ; d’ailleurs nous avons fait nos preuves. Et pourtant, si j’avais encore mes deux bonnes jambes, je serais déjà parti.

Annibal fit donc les préparatifs, qui ne furent pas longs. Plus heureux que bien d’autres, il avait un bon fusil, une paire de pistolets de fort calibre, et des munitions en abondance.

Les adieux furent tristes, mais enfin le jeune homme s’arracha à une dernière étreinte et s’éloigna au galop de son cheval.

Quelques jours plus tard, il se présentait à Nelson et se faisait inscrire parmi ses volontaires.

Il était à Saint-Denis et fit son devoir avec un sang-froid et une habileté qui lui valurent les éloges chaleureux de ses chefs. Ce commencement de victoire l’avait enthousiasmé. Avec son imagination ardente, il n’entrevoyait que des succès et des conquêtes. Le pays tout entier lui apparaissait se levant soudainement et secouant ses chaînes. Un nouveau La Fayette, suivi de toute une armée, traversait l’océan et venait donner le dernier coup au pouvoir étranger déjà si terriblement entamé. Le drapeau de la France flottait maintenant sur la vieille citadelle de Québec, et toute la vallée du Saint-Laurent et celle du Richelieu entonnaient un chant de triomphe !…

Ce beau rêve s’écroula quelques jours plus tard à Saint-Charles.

Nos lecteurs savent que les patriotes s’étaient retranchés dans une grosse maison appartenant à M. De Bartech. Ils n’étaient qu’un petit nombre mal armés, tandis que les Anglais avaient à leur disposition des forces considérables. Songer à lutter, pour les Canadiens, était faire preuve d’une audace qui allait presque jusqu’à la folie. Et pourtant ils ne voulurent pas céder.

La lutte ne fut pas longue ; les patriotes furent écrasés sous le nombre, sans pourtant éprouver autant de pertes qu’on l’a toujours cru. La plupart purent s’échapper et gagner la rivière ; d’autres se glissèrent sous le couvert d’un verger, le long d’un ruisseau assez profondément encaissé qui coulait à quelques pas en arrière de la maison.

Annibal était parmi ces derniers.

Il était légèrement blessé au bras gauche, ses habits étaient tout déchirés, et il avait perdu son fusil ; mais, en somme, il n’était pas trop maltraité.

Avec un de ses compagnons, il se cacha dans une petite grange, – située à environ un mille du champ de bataille, le long du même ruisseau qu’ils avaient suivi, – pour attendre la nuit.

Malgré la faim qui se fit bientôt vivement sentir, leur séjour dans ce lieu aurait été assez tranquille, sans la présence d’un malheureux chien qui tournait constamment autour de la grange en aboyant de toutes ses forces. Lui casser la tête d’un coup de pistolet aurait été chose facile ; mais la détonation d’une arme à feu pouvait être plus dangereuse encore que ces sinistres aboiements. Sortir et s’emparer de l’animal présentait aussi certaines difficultés, car, outre qu’il fallait s’exposer en pleine vue, l’animal était de taille à se défendre et saurait attirer l’attention.

Il fallut donc laisser faire et attendre.

Nos deux compagnons passèrent là cinq ou six heures dans une alerte continuelle, et dans de dures souffrances ; car la faim ne se faisait pas seule sentir. Bientôt une soif ardente les prit. Et l’eau était là, à vingt pas, qui coulait fraîche et pleine d’attirance. Mais le malheureux chien persistait à ne pas vouloir s’éloigner et montait sa garde avec une constance désespérante : l’ennemi l’eût posté là tout exprès qu’il n’aurait pas mieux fait son devoir.

Enfin, la nuit tomba, sans autre incident, et le chien, fatigué de son guet prolongé, s’éloigna à travers les champs.

Dès que l’ombre fut assez épaisse, Annibal et son compagnon, après s’être longuement désaltérés, quittèrent le ruisseau et gagnèrent les bords de la rivière, qu’ils se mirent à remonter avec les plus grandes précautions.

Ils frappèrent à la première maison où ils virent de la lumière. Il leur fallut parlementer assez longtemps avant de se faire ouvrir. Car l’alarme était donnée dans toute cette vallée, et l’on se barricadait, la nuit, comme si chaque maison devait subir un assaut. Et l’on n’avait pas tort, car les espions rôdaient partout dans les ténèbres.

Enfin, après des explications satisfaisantes, la porte s’ouvrit.

C’était l’intérieur d’une famille à l’aise.

La femme était seule avec ses enfants.

Après qu’on eut causé quelque temps, la confiance s’établit de part et d’autre. Annibal raconta les événements de la journée. À chaque détail nouveau, la femme pâlissait et poussait des exclamations de terreur. Enfin, n’y tenant plus :

— Et mon pauvre mari qui était là, s’écria-t-elle, qu’est-il devenu ?

Annibal tâcha de la rassurer en lui disant que le plus grand nombre des patriotes avaient pu s’échapper, mais que tous n’avaient pas pu prendre la même direction, et que sans doute son mari reparaîtrait avant longtemps.

Mais elle n’en voulait rien croire et continuait à se désoler.

Il y avait déjà plus d’une heure qu’Annibal et son compagnon étaient là, mourant de faim, mais n’osant rien demander en présence de ce profond désespoir.

Tout à coup, on entendit gratter à l’un des contrevents, en arrière de la maison. Aussitôt, la chandelle fut éteinte, et la femme de se lever pour aller voir quels pouvaient être ces nouveaux arrivants. Sans doute des soldats anglais qui poursuivaient les deux patriotes ; mais pourquoi n’avaient-ils pas frappé à la porte ? Peut-être la maison était-elle cernée ? Allait-on emmener tout le monde prisonnier ?

Ces pensées s’étaient présentées toutes en même temps à l’esprit de la pauvre femme déjà fortement effrayée. Elle ouvrit doucement la fenêtre et demanda à haute voix :

— Qui est là ?

— Ouvre vite, c’est moi ! répondit une voix connue.

C’était, en effet, le mari. Le crochet du contrevent fut vite défait, et l’homme sauta dans la chambre en poussant un soupir de soulagement. On peut juger s’il fut accueilli avec des transports de joie.

— Vite, de quoi manger, dit-il, je meurs de faim.

— Tiens, c’est vrai, dit la femme ; et moi qui oubliais ces deux pauvres jeunes gens qui sont là ; ils doivent aussi avoir besoin de se réconforter.

— Quels jeunes gens ? De qui parles-tu ?

— Deux patriotes qui sont dans la cuisine ; ils sont arrivés depuis plus d’une heure.

— Es-tu bien sûre au moins que ce soit de vrais patriotes ? Il y a tant de traîtres par le temps qui court.

— Oh ! pour ceux-là, j’en réponds ; d’ailleurs, tu vas les voir ; je vais rallumer la chandelle…

— Pas maintenant, c’est trop dangereux, attends un peu.

— De cette façon, dit-il, on ne pourra rien voir du dehors. Rallume maintenant la chandelle, et va chercher les deux jeunes gens.

La femme fit aussitôt ce qui lui était demandé, en prenant bien soin d’entrouvrir seulement la porte qui donnait sur l’autre pièce, afin de n’y pas faire projeter trop de lumière.

Quand les deux jeunes gens eurent pénétré dans la chambre, l’homme les reconnut aussitôt.

— Tu avais raison, femme, dit-il ; ce sont deux patriotes et deux vrais. Celui-ci, ajouta-t-il, en montrant Annibal, s’est battu comme un lion, à Saint-Denis aussi bien qu’à l’affaire d’aujourd’hui. Mais nous n’avons pas le temps de causer. Donne-nous vite à manger, car il faut repartir de suite. Il ne fait pas bon pour nous par ici.

La femme eut bientôt servi, sur une petite table, un souper abondant que les trois hommes engloutirent avec un appétit dévorant, tout en parlant des événements de la journée.

— Il faut nous hâter, dit l’homme, et gagner les États ; car dès demain, cette nuit même peut-être, on va faire partout des battues, et, si nous sommes pincés, ma foi, je ne donnerais pas grand-chose de notre peau. Ne te désole pas, ma pauvre femme, ajouta-t-il, en voyant celle-ci pleurer ; ce n’est que pour quelques temps ; je reviendrai bientôt, quand les esprits seront apaisés.

Annibal demanda du papier pour écrire à ses parents, avant de partir ; mais ces choses-là étaient rares alors chez nos campagnards. À la fin, cependant, on trouva dans un vieux livre, une page blanche qu’il déchira, et, avec un bout de crayon qu’il avait, il put écrire une courte lettre qu’il plia et adressa à sa mère. La femme devait la remettre, avec une pièce d’un franc, au premier mendiant qui passerait, se dirigeant vers la paroisse d’Annibal. Elle devait l’avertir en même temps qu’il y aurait une bonne récompense pour le porteur quand la lettre arriverait à sa destination.

Vers minuit, les trois hommes, un peu reposés et pourvus de quelques provisions, firent leurs adieux, et se mirent en route en remontant le cours de la rivière.

C’était une bonne fortune pour nos deux jeunes gens que d’avoir avec eux l’habitant, nommé Lescant, qui connaissait bien cette partie du pays, et se dirigeait sûrement tout en faisant parfois de longs détours pour éviter les chemins fréquentés.

Ils ne marchaient que la nuit, se reposant le jour dans les bois ou dans les granges qu’ils rencontraient sur le haut des terres. Annibal avait encore une trentaine de francs, et Lescant à peu près autant ; avec cela ils achetaient des provisions dans les fermes éloignées, et s’ils eurent quelquefois à jeûner un peu, du moins ils purent assez bien soutenir leurs forces, et marcher sans trop perdre de temps.

Le voyage, cependant, fut long et pénible. Fuyant les grandes routes, et ne marchant presque toujours qu’à travers les champs et les bois, à une saison où les terres étaient détrempées par les pluies, sous les nuits froides et souvent glaciales, ils avaient en outre constamment la crainte d’être surpris, qui les étreignait et doublait leur fatigue.

Enfin, après une marche de près de dix jours, ils atteignirent Saint-Alban, dans l’État du Vermont, près du lac Champlain, et se reposèrent durant toute une journée et toute une nuit dans la maison d’un brave Canadien établi là depuis plusieurs années.

Ils ne voulaient cependant point rester en cet endroit, trop rapproché de la frontière. Ils résolurent donc de se séparer et de s’éloigner, chacun de son côté, pour tenter fortune, promettant d’écrire à leur compatriote de Saint-Alban, lorsqu’ils auraient trouvé un endroit pour se fixer.

Il restait à Annibal et à Lescant environ quinze francs chacun. Ils les partagèrent avec leur compagnon ; et, après s’être souhaité bonne chance, ils s’en allèrent vers la campagne.

Annibal se dirigea vers le sud en suivant de loin les bords du lac, et après quelques jours, il s’arrêta dans un petit village, près de Vergennes, dans le même État.

L’endroit lui plût. C’était un village très propre, entouré de belles fermes. Il y avait une petite église en briques, dont la flèche était surmontée d’une croix, ce qui lui fit supposer que la population partageait sa croyance.

Il entra dans une maison qui était à la fois un magasin et une auberge, et se fit servir à souper.

Pendant le repas, il interrogea la femme de l’hôte, qui le servait, et apprit qu’en effet cet endroit était peuplé, en grande partie d’Irlandais catholiques, et que la maison qui se trouvait en face de l’église était le presbytère du curé, le R. P. Conroy.

Après le souper, Annibal alla faire une visite au curé, qui le reçut avec beaucoup de bonté. C’était un tout jeune prêtre, gai et causeur comme tous ceux de son pays. Annibal lui conta son histoire, et lui dit qu’il désirait trouver à gagner sa vie jusqu’à ce qu’il pût rentrer au Canada. Le jeune prêtre parut s’intéresser vivement à ce récit, posa un grand nombre de questions, donna quelques avis. Bref, la conversation s’engagea si bien que dix heures étaient sonnées depuis longtemps, lorsque les deux jeunes gens se séparèrent, promettant de se revoir le lendemain.

Lorsque Annibal rentra, il était un peu fatigué, car le peu de connaissance qu’il avait de la langue anglaise l’avait obligé à faire constamment les plus grands efforts pour suivre la conservation rapide et pleine de verve du prêtre irlandais.

Cependant il dormit bien, se sentant plus calme qu’il ne l’avait encore été depuis son départ de Saint-Charles.

Le lendemain, de bonne heure, il était chez l’abbé Conroy.

— J’ai beaucoup pensé à vous depuis hier soir, dit celui-ci ; et je crois que j’ai trouvé une position qui vous conviendra du moins en attendant mieux. Tenez-vous à quelque emploi en particulier ?

— Non ; l’instruction que je possède ne peut pas beaucoup me servir ici ; je m’attends donc à faire un travail manuel. Vous le voyez, je suis assez robuste pour ne pas craindre de succomber à la tâche ; je prendrai donc le premier emploi qui se présentera. Cependant, si je pouvais me placer chez un cultivateur…

— All right ! s’écria le curé, vous allez au-devant de ma proposition. J’ai justement votre affaire. Il y a, à environ un demi-mille d’ici, un de mes paroissiens, Michael Murphy, qui a perdu son fils unique dans le cours de l’été. Il est maintenant seul pour exploiter sa terre. C’est une belle ferme, bien cultivée. Murphy est non seulement un très honnête citoyen, mais c’est encore un homme instruit et d’un commerce fort agréable. Il est seul avec sa femme, sa fille et deux domestiques… Ah ! mais j’y pense, sa fille… c’est qu’elle a déjà dix-huit ans, ajouta-t-il en jetant un regard sur Annibal et en l’examinant des pieds à la tête ; et sa mère est française. Enfin, s’il ne faut pas tenter la Providence, il faut aussi avoir confiance en elle. Nous irons dès aujourd’hui.

Après dîner les deux jeunes gens, installés confortablement dans la voiture du curé, se rendirent chez le fermier Murphy.

Présenté par Father Conroy, Annibal fut bien reçu.

On causa toute l’après-midi, en visitant la ferme. Le jeune homme, habitué à ne voir que nos exploitations du Bas-Canada, éprouvait à chaque pas un nouvel étonnement. Tout était si bien soigné, si bien tenu ; rien d’inutile, rien de perdu ; les champs, le bétail, les bâtiments, les vergers le jetaient dans l’admiration. Jamais il n’avait vu une culture faite avec autant d’ordre et d’intelligence.

On avait donc beaucoup causé de part et d’autre ; si bien que l’heure du souper était arrivée lorsqu’on revint à la maison, et Murphy ne voulut pas laisser ses deux hôtes partir sans s’asseoir à sa table.

Le repas fut gai. Mrs et Miss Murphy étaient charmantes, et les trois hommes se sentaient tout à fait à l’aise. Annibal avait bien d’abord été un peu gêné par l’état de ses habits, qui n’avaient pas une apparence très convenable. Mais on lui dit qu’un militaire doit être fier de ces nobles déchirures, qui l’honorent mieux que les plus riches vêtements. Il en prit donc son parti et n’y pensa plus.

Après le souper, les trois hommes restèrent encore longtemps à parler du projet qui avait amené Annibal.

— Vous viendrez vous installer ici, dit Murphy ; vous verrez quelle vie on y fait. Si vous croyez que vous pouvez vous y plaire, nous arrêterons plus tard les conditions. Dans le cas contraire, vous serez libre de chercher mieux.

Il était difficile d’être plus accommodant.

Aussi, deux ou trois jours plus tard, Annibal, pourvu d’une nouvelle garde-robe, grâce aux avances que Murphy lui avait faites, était établi chez son patron, prêt à se mettre à l’œuvre.

Le travail de la fin d’automne et de l’hiver sur une ferme n’est pas très considérable ; il a cependant son importance. Annibal avait déclaré à Murphy qu’il voulait s’instruire et, par conséquent, mettre la main à toutes les besognes. Ce dernier l’avait approuvé, et le dirigeait avec une patience et même une affection qui lui rendaient la tâche aussi facile qu’agréable.

Tout allait donc pour le mieux à l’endroit de notre héros. Pendant ce temps, que se passait-il dans sa famille ?

q

Page 1