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Chapitre 8 Où l’on reprend un ancien projet

On se rappelle qu’avant le départ d’Annibal pour Saint-Denis, il avait été décidé qu’il serait cultivateur. L’oncle Jérôme l’avait même chargé d’aller, sur le champ, se choisir une ferme à son goût sans tenir compte du prix.

Or la joie du retour n’empêchait pas l’oncle Jérôme de penser à son projet ; bien au contraire, il était plus pressé que jamais.

— Nous avons perdu une année, disait-il ; c’est pourquoi il faut nous hâter.

Aussi, trois ou quatre jours après l’arrivée d’Annibal, trouvons-nous ce dernier chevauchant avec son oncle et examinant au passage les fermes qu’ils rencontraient. Cependant, l’oncle trouvait partout quelque inconvénient ; ici, la terre était trop forte ; là, l’eau manquait ; ailleurs, le bois ferait défaut dans quelques années. Et les deux amis continuaient leur route, au pas de leurs montures.

Il y avait à mi-chemin, entre la demeure de l’oncle Jérôme et celle de M. Ladouceur, une jolie ferme d’environ cent arpents, traversée par une petite rivière qui formait çà et là les paysages les plus pittoresques. La moitié environ de la propriété était en culture ; le reste était planté d’excellent bois, sans compter une sucrerie de cinq cents érables.

C’était évidemment la ferme qui convenait à l’oncle Jérôme ; il voulait toutefois qu’Annibal choisit lui-même.

— La maison et les bâtiments laissent beaucoup à désirer, dit-il, en s’arrêtant pour examiner l’endroit ; mais cela n’est pas un défaut ; au contraire, c’est presque un avantage ; nous pourrons construire à notre goût.

Il savait que le propriétaire désirait ouvrir des terres nouvelles, qu’il demandait un prix assez élevé, mais que, pour de l’argent comptant, il consentirait à faire quelques sacrifices. C’est du moins ce qui se disait dans la paroisse.

La ferme s’appelait Les Cèdres, à cause d’un bouquet de cèdres qui s’élevait près de la maison.

Du chemin du roi, où les deux hommes s’étaient arrêtés, l’oncle Jérôme examinait en connaisseur.

— Comment cela t’irait-il, jeune homme ? demanda-t-il à Annibal. Le sol paraît peut-être assez pauvre en quelques endroits, mais c’est parce qu’il a été mal cultivé ; avec un peu d’engrais, nous remettrons les choses en bon état. Vois cette petite rivière qui promène là-bas ses zigzags ; nos bestiaux ne manqueront jamais d’eau ; et puis, nous ferons un barrage ; nous aurons un étang, du poisson en abondance, des canards… Il faudra que j’examine ma canne à pêche qui a été fort négligée en ton absence… Allons, entrons causer un peu.

Le propriétaire, du nom de Lafleur, tenait la ferme de son père, qui l’avait lui-même reçue par héritage ; toute la famille des Lafleur y avait été élevée. Il était très attaché à cette ferme, et il aurait bien voulu continuer à l’exploiter ; mais c’était, comme presque tous nos cultivateurs, un routinier qui suivait les vieilles méthodes et avait en sainte horreur les procédés plus modernes. À force de faire produire le sol sans rien lui rendre, il l’avait presque épuisé. La plupart des champs ne donnaient que des récoltes assez maigres ; les prairies étaient riches en mauvaises herbes, les pâturages secs en bien des endroits. Bref, il en pouvait tirer à peine de quoi nourrir sa nombreuse famille, et il voyait arriver avec crainte le moment où il lui faudrait trouver de l’argent pour établir ses garçons et faire une petite dot à ses filles.

Aussi, songeait-il depuis quelques années à vendre son bien, pour aller dans une autre partie du pays prendre des terres en bois debout. Il s’en était ouvert à plusieurs de ses amis qui l’avaient déjà précédé dans cette fertile région des Bois-Francsqui forme les « Cantons de l’Est. »

En  voyant arriver l’oncle Jérôme avec son neveu, il flaira une bonne affaire ; mais, en paysan madré qu’il était il se garda bien de ne rien laisser paraître.

Après les salutations d’usage et quelques paroles sur la pluie et le beau temps, l’oncle Jérôme aborda le sujet qui l’avait amené. Mais il fut tout surpris en entendant Lafleur déclarer que, maintenant, il ne tenait pas beaucoup à vendre : c’était une des belles propriétés de la paroisse ; elle avait de l’eau en abondance toute l’année, une bonne sucrerie, et, à part cela, une provision presque inépuisable de bois de chauffage, ce qui n’était pas un mince avantage dans une région où la forêt disparaissait d’une manière rapide. Toutefois… si on lui offrait un prix assez rond, il se déciderait peut-être…

— Au fait, qu’est-ce que c’est que votre prix assez rond ? interrompit l’oncle Jérôme, que tous ces détours ennuyaient.

— Nous avions parlé, ma femme et moi, de dix-huit mille francs 1 ; et tenez, pas plus tard que dimanche, le garçon de Brisebois, du troisième rang, m’a fait offrir quinze mille francs ; mais ce n’était pas du comptant, ajouta-t-il, pendant que sa femme le tirait par la manche pour lui faire comprendre qu’il en disait trop.

— Dix-huit mille francs ! c’est un grand prix ; quinze mille, c’est encore assez fort, dit l’oncle Jérôme, et le garçon de Brisebois mettrait du temps à s’acquitter. Tenez, Lafleur, n’usons pas de tant de biais, voici mon offre : votre terre me plaît, mais il y en a d’autres à vendre ; je vous donne douze mille francs, argent comptant ; nous passons le contrat tout de suite, et je prendrai possession dans un mois, c’est-à-dire le vingt-cinq octobre ; vous pourrez occuper la maison et les bâtiments jusqu’au premier mai.

Lafleur ne s’attendait pas à une offre aussi soudaine ; pour lui, une véritable vente devait se discuter longtemps ; il fallait jaser pas mal de part et d’autre, et jouer au plus fin. Il fut donc surpris, presque choqué, de la manière d’agir de l’oncle Jérôme, qui ne lui permettait pas de faire briller tout son talent. Cependant, douze mille francs comptants, c’était un beau chiffre ; avec cela on pourrait acheter une grande étendue de terre dans les cantons de l’Est, y faire de bons défrichements, et en avoir encore assez pour prêter quatre ou cinq mille francs à huit pour cent. Aussi Lafleur n’hésitait-il que pour la forme.

L’oncle Jérôme, cependant, le mit à l’aise en lui disant :

— Je ne veux pas vous prendre trop à l’improviste ; consultez-vous un peu. Ce soir, à sept heures, je serai chez moi, avec mon notaire ; si vous vous décidez, venez avec votre femme, nous signerons le contrat de vente, et vous toucherez vos douze mille francs en beaux billets de banque, ou en or, à votre choix.

Sur ces paroles, l’oncle Jérôme remonta à cheval, avec son neveu, en disant :

— Je crois que nous allons conclure ce soir une excellente affaire ; es-tu content au moins ?

— Enchanté, mon oncle.

Toute la journée, l’oncle fut préoccupé et impatient ; il avait hâte de voir arriver le soir qui devait fixer le sort d’Annibal.

Après le départ des visiteurs, Lafleur, de son côté, avait réfléchi et causé avec sa femme ; mais l’hésitation n’avait pas été longue. Le paysan aime la terre d’une affection profonde, mais il aime aussi beaucoup l’argent – je ne lui en fais pas un reproche ; une somme de douze mille francs en pièces sonnantes tient lieu de bien des raisons, surtout quand on est déjà à moitié décidé.

Aussi, à sept heures précises, Lafleur et sa femme, dans leurs habits des dimanches, étaient rendus chez l’oncle Jérôme pour faire leur marque d’une croix au bas du contrat. Une demi-heure après, l’affaire était terminée, et les deux époux s’en retournaient contents, avec une sacoche bien remplie, pendant que l’oncle Jérôme se frottait les mains et faisait déjà des plans de construction. Car, bien qu’il ne dût entrer en possession qu’au vingt-cinq octobre, il s’était réservé le droit de commencer immédiatement les travaux nécessaires.

— D’abord, dit-il, il y a la maison au bord du chemin avec la grange et les écuries en face. C’est peut-être très commode ; le propriétaire n’a que la route à traverser pour aller soigner ses bestiaux ; mais tu avoueras que ce n’est pas beau. Nous allons faire construire une nouvelle maison en arrière, au milieu des cèdres que je t’ai fait remarquer. Quant aux granges et à la vieille maison – qui servira au fermier – nous les ferons transporter, dès le mois de mai, au bas du coteau ; c’est leur place naturelle.

— Mais, mon oncle, cela va coûter…

— Allons, monsieur mon neveu, pas un mot là-dessus ; c’est bien décidé. À quoi donc peuvent être bons les oncles célibataires, si ce n’est à dépenser un peu de leurs écus pour établir leurs neveux. Du reste, je compte bien venir assez souvent te demander à dîner pour faire rentrer un peu mes avances. J’espère que ma logique est serrée, et qu’il n’y a rien à répondre. J’ai déjà écrit aux États-Unis pour avoir la collection du Gentleman Farmer ; nous trouverons dans ce journal une foule de choses qui nous seront utiles. J’ai hâte de me mettre à l’œuvre. La maison est ce qu’il y a de plus pressé ; il faut que nous soyons clos et couverts avant les neiges, afin de pouvoir terminer pendant l’hiver les travaux de l’intérieur.

Quelques jours après, la collection était arrivée, et l’oncle Jérôme se mit en frais de la parcourir, avec Annibal et son père. Le journal contenait un grand nombre de plans pour maisons, bâtiments de ferme, etc., avec échelles et devis, en sorte que sur ces données, un constructeur pouvait se mettre immédiatement à l’ouvrage. On choisit le plan d’une fort jolie maison, d’extérieur simple et élégant à la fois, et d’une distribution parfaite.

L’entrepreneur, consulté, emporta le plan en promettant de commencer les travaux le quinze octobre.

Enfin, le jour si impatiemment attendu arriva. Jamais l’oncle Jérôme n’avait éprouvé une aussi forte émotion en voyant se lever le soleil. Toute la journée, M. Ladouceur, Annibal et lui furent à cheval allant d’un endroit à l’autre, surveillant les charrettes qui voituraient les matériaux. Pendant les quinze jours précédents, on avait creusé pour les fondations et taillé tout le bois de charpente ; les portes et les fenêtres étaient presque terminées ; en sorte que l’ouvrage devait marcher rondement, comme le disait l’oncle Jérôme.

Ce soir-là, il se coucha de bonne heure, mais il dormit mal. À chaque instant, il s’éveillait sous l’empire de rêves pénibles ; il lui semblait qu’on mettait des briques bleues au lieu de briques rouges, et que les ouvriers posaient aux fenêtres des allèges de bois tandis qu’elles devaient être de pierre de taille ; il entendait des coups de marteau qui le faisaient tressaillir ; puis il y avait des écroulements de muraille qui l’éveillaient en sursaut. Bref, au point du jour, il dut quitter son lit, n’y pouvant plus tenir.

À sept heures, il était rendu sur le terrain, avec son frère et son neveu. Tout le monde était au poste, et la construction commençait. Ce fut un moment solennel, et l’oncle Jérôme était mécontent de se sentir plus ému qu’il n’eût voulu le laisser paraître.

À partir de ce matin-là, il passa toutes ses journées – quand le temps était beau – avec Annibal, à la nouvelle ferme, où ils se faisaient même apporter leur dîner.

— Vois-tu, disait-il, il n’y a rien comme l’œil du maître ; ces ouvriers sont fort honorables, je n’en doute pas ; mais si nous ne les surveillions point, ils y mettraient moins d’ardeur et surtout moins de soin.

Cependant les murs de la maison s’élevaient comme par enchantement, si bien que, vers le milieu de novembre, malgré les interruptions causées par le mauvais temps, le toit était posé et orné de la branche de sapin traditionnelle que les ouvriers appellent le bouquet. Une fois le bâtiment clos et couvert, il n’y avait plus qu’à faire les enduits et les boiseries de l’intérieur ; et, de bonne heure au printemps, Annibal pourrait venir s’installer dans son nouveau logis.

Pendant que ces travaux se poursuivaient, on n’avait pas été inactif ailleurs. L’oncle Jérôme avait acheté de Lafleur – qui avait trouvé une nouvelle exploitation plus tôt qu’il ne s’y attendait – toute la partie du matériel de ferme qui pouvait lui être utile. On achevait les labours d’automne ; on faisait sabler et border d’arbres une belle allée pour conduire du chemin à la maison ; on traçait le plan du parterre et du jardin ; on transportait sur le nouvel emplacement les granges et la vieille maison. Et tout cela se faisait avec une rapidité dont on n’avait jamais eu d’exemple dans la paroisse de Saint-Xiste.

L’hiver se passa – pendant que la maison s’achevait – à faire des plans d’avenir, à acheter du bétail et des instruments aratoires perfectionnés, et à étudier des traités d’agriculture en compagnie du fermier belge qu’Annibal avait installé dans la vieille maison avec toute sa famille.

L’oncle Jérôme n’oubliait pas non plus l’exercice militaire, car il tenait à préparer son neveu pour la grande parade qui devait avoir lieu l’été suivant, à la Saint-Pierre.

Il y eut cependant une interruption de cinq ou six semaines pendant lesquelles Annibal fit aux États-Unis – dans le Vermont, suivant quelques langues indiscrètes – un voyage dont il revint apparemment fort content.

Vers la seconde semaine de mars, le soleil devenant plus chaud, Annibal et l’oncle Jérôme commencèrent à se préparer pour faire les sucres.

Les sucres, voilà une industrie bien canadienne, mais qui n’a peut-être plus aujourd’hui le charme et la poésie qu’elle avait autrefois. La science y est entrée et l’a transformée. C’est pourquoi il est assez à propos de donner ici une courte description de ce qu’elle était dans le bon vieux temps, et de ce qu’elle est probablement encore dans quelques endroits reculés.

Par les sucres, on entend l’ensemble des opérations que comprend la fabrication du sucre d’érable, et par extension, l’époque de l’année où le sucre doit se faire. Cette époque varie suivant que le printemps est plus ou moins tardif ; mais elle s’étend généralement des deux dernières semaines de mars à la première quinzaine d’avril.

Aussitôt que le temps favorable est arrivé, on se met à faire les préparatifs nécessaires. On fabrique les goudrelles ou goutterelles, qui sont de petites gouttières en cèdre, fendues à la gouge, de neuf ou dix pouces de longueur sur une largeur de deux pouces et une épaisseur d’environ deux lignes. Par un bout on les taille en biseau de façon qu’elles puissent entrer exactement dans l’ouverture pratiquée avec le tranchant de la gouge dans l’aubier de l’érable. Ce travail est généralement laissé aux enfants. Que j’en ai fendu et aiguisé de ces bonnes goudrelles, quand j’étais tout jeune – il y a bien longtemps ! Rien que d’y penser, il me revient comme un âcre parfum de cèdre qui me reporte à quarante ans en arrière et me remet devant les yeux ces beaux jours de l’enfance, à la campagne, où nous prenions nos libres ébats au grand air et sous le soleil !

Quand les goudrelles sont préparées, on chausse les raquettespour aller visiter et mettre en ordre la cabane à sucre dans laquelle ont été emmagasinés, à la fin de la saison précédente, les baquets, les cassots, les chaudières, les moules, les mouvettes et autres ustensiles du sucrier. On ouvre la grande porte enfumée et on pénètre avec plaisir dans ce petit réduit où se sont écoulées de si bonnes heures déjà. Les baquets et les cassots sont nettoyés, les grandes chaudières récurées, les barriques, les bidons et les moules rincés à grande eau. Puis, on prépare la provision de bois ; on choisit les arbres secs, érables, merisiers, hêtres, pruches, etc., que l’on débite et que l’on entasse près de la cabane. Tous ces travaux ont absorbé une dizaine de jours.

Enfin, un matin, le sucrier, après avoir longtemps consulté les nuages et examiné le soleil déclare que la journée est bonne pour entailler. On chausse de nouveau les raquettes, et l’on s’élance joyeusement vers la forêt. Il y a eu une gelée blanche pendant la nuit ; la croûte porte et l’on avance rapidement. Le sucrier a sa hache, sa gouge et son maillot ; les enfants voiturent sur des traîneaux de gros paquets de goudrelles : je vous assure que ce n’est pas lourd à tirer. Arrivé dans le bois, on distribue çà et là les goudrelles, puis on va charger sur les traîneaux les cassots et les baquets.

On attaque le premier arbre : c’est un moment solennel. On choisit l’endroit favorable – du côté du sud ou du sud-ouest – et l’on pratique diagonalement dans l’écorce et l’aubier, à environ un pied et demi du sol, une petite entaille bien nette. Le comble de l’art est de compléter l’opération en deux coups de hache. Au-dessous, on pique avec la gouge et le maillet et on fixe la goudrelle dans la piqûre, en l’inclinant un peu ; on établit ensuite le baquet ou le cassot sous l’extrémité inférieure de la goudrelle. C’est à l’érable maintenant de faire son devoir en laissant couler généreusement sa sève sucrée. Autrefois, lorsqu’on se servait de petites auges, au lieu de baquets ou de cassots, le travail était moins long ; il n’y avait pas de voiturage à faire, l’auge étant restée tout l’hiver appuyée sur le pied de l’arbre ; il n’y avait qu’à dégager la partie inférieure qui était encore sous la neige. Cette auge était creusée au moyen d’un outil qu’on nommait tille ou quille (l’erminette-gouge) et qui est presque entièrement disparue de nos campagnes. 2

Lorsque tous les arbres sont entaillés, on batles chemins pour pouvoir faire la tournée, c’est-à-dire recueillir l’eau d’érable.Quand on en a amassé une provision suffisante, on commence à faire bouillir.

On a maintenant presque partout des fourneaux bien installés dans une véritable maison, avec des ustensiles dispendieux. Mais j’aime mieux la cabane d’autrefois. Cette cabane est faite en troncs d’arbre superposés, avec un toit à pente unique qui forme, à la façade, au-dessus de la grande porte, un auvent de six ou sept pieds. C’est sous cet auvent que se place le foyer : deux pieux fourchus bien fixés en terre, une grande barre transversale pourvue de crochets de bois auxquels on suspend les chaudières, voilà toute l’installation. Quand les chaudières sont mises en place et emplies d’eau d’érable, on allume le feu par-dessous, et il n’y a plus qu’à entretenir le brasier et à remplir à mesure que l’évaporation se produit.

Lorsque la sève a acquis une belle couleur brune et une consistance un peu moindre que celle du sirop ordinaire, elle forme ce qu’on appelle du réduit. Ce réduit, après avoir été coulé à travers une épaisse flanelle, est mis dans de grands bidons ou des quartauts ; puis, lorsqu’on en a une quantité suffisante, on met de nouveau sur le feu – cette fois sans ajouter d’eau – pour faire du sirop ou un brassin.

C’est l’opération la plus délicate de la fabrication du sucre ; ici les enfants ne sont plus admis à surveiller ; il faut un homme expert, un véritable sucrier. Le foyer flambe nuit et jour, et les uns veillent tandis que les autres se reposent. On écume, on agite, on empêche de gonfler. Si l’on veut faire du sirop, on ôte la chaudière du feu lorsque le liquide file, c’est-à-dire lorsqu’il tombe de la mouvette sans former des gouttelettes. Pour le sucre, cela dure plus longtemps. On a d’abord la tire, qui n’est qu’un sirop épaissi, et qui devient cassante lorsqu’on la laisse refroidie sur la neige. C’est à ce moment qu’elle est bonne à manger et que les enfants s’en barbouillent à bouche que veux-tu.

Encore une demi-heure ou trois quarts d’heure, et le contenu de la chaudière offre des bouillonnements aux reflets d’or sombre, semblables aux éruptions que l’on remarque à la surface du soleil ; on voit que la tire devient granuleuse. On n’a d’ailleurs qu’à plonger la mouvette dans le liquide, et si, en soufflant ensuite par le trou pratiqué à son extrémité, on produit une petite bulle bien claire et bien cassante, le sucre est à peu près cuit ; au bout de quelque temps, on le retire du feu. Quand il s’est un peu refroidi, et qu’on voit une légère croûte se former à la surface, on se hâte de la mettre dans des moules en bois qu’on a humectés avec de l’eau d’érable, il n’y a plus qu’à laisser cristalliser et prendre en pains.

Voilà les travaux auxquels l’oncle Jérôme et Annibal se préparaient.

Ils avaient retenu les services d’un sucrier du voisinage ; car ils étaient eux-mêmes trop peu expérimentés, et le fermier belge n’y entendait rien du tout.

Il ne faut pas croire que leurs cinq cents érables leur aient donné, comme cela arrive en moyenne, cinq cents livres de sucre et plusieurs gallons de sirop. L’oncle Jérôme prétendait que, pour une première fois, il fallait faire les choses un peu largement, et inviter les amis et les connaissances. Aussi étaient-ils rarement seuls à la cabane. Chaque jour il arrivait de joyeux compagnons qui venaient manger de la trempette, du sucre chaud, ou des œufs cuits dans le sirop. Le soir même, il y avait des veilléesavec leurs bonnes histoires ; et les éclats de rire montaient joyeux dans le silence solennel des grands arbres.

Les sucres finis, et les comptes tirés, on trouva que la dépense était un peu au-dessus de la recette. Mais l’oncle Jérôme ne s’embarrassait pas de ce détail. On n’apprend rien sans qu’il en coûte un peu, disait-il ; et l’expérience que nous avons acquise vaut bien, pour le moins, les quelques piastres que nous avons perdues.

Il ne faudra pas, cependant, faire un usage immodéré de ce raisonnement.

Vers le milieu d’avril, la terre était complètement découverte et on se mit à faire les labours de printemps.

Je ne raconterai pas en détail tous ces travaux et ceux qui les suivirent, car on les connaît aussi bien que moi. Seulement, je dois dire que ce fut une grande surprise, dans la paroisse de Saint-Xiste, quand on vit arriver et travailler tous ces nouveaux instruments aratoires qu’on ne connaissait point : charrues et herses améliorées, semeurs, faucheuses, faneuses, râteaux à cheval, presses pour le foin, moissonneuses, engerbeuses, etc. ; tous les passants ouvraient de grands yeux et prédisaient à Annibal qu’il se ruinerait infailliblement avec ces machines infernales. Mais ce fut bien pis encore, lorsqu’on le vit, au lieu de charroyer ses gerbes en granges, les battre sur le champ même. Pour le coup, on fut complètement scandalisé ; jamais pareille chose ne s’était faite dans la paroisse, et les bonnes vieilles s’étonnaient que le ciel ne manifestât point par quelque signe visible sa juste indignation.

Le ciel resta calme et muet.

Lorsque toute la récolte fut rentrée, l’oncle Jérôme et Annibal firent leur bilan. Le rendement avait été excellent, et, en mettant de côté le prix du bétail et des instruments nouveaux, qui devait s’imputer sur le capital, on arrivait à un excédent fort raisonnable.

L’oncle Jérôme était dans la jubilation.

— Comment ! s’écriait-il, nous avons une balance en notre faveur ! Mais cela tient du merveilleux. Pour notre première bataille nous avons une victoire. Décidément, Annibal, c’est toi qui avait raison : vive la culture ! Du reste j’ai toujours été de ton avis ; mais je n’ai jamais voulu trop m’affirmer, à cause de ton père. À propos, ajouta-t-il, tu sais que nous sommes dans le mois d’octobre, et que, l’année dernière, mon bataillon n’a pas fait ses douze jours d’exercice, à cause de la construction de ta maison, et je compte pour peu de chose la parade de la Saint-Pierre. Cette année, il faut prendre une revanche éclatante.

— Certes, mon oncle, dit Annibal, je vous dois bien cela ; aussi, je suis entièrement à vos ordres.

— Tu me dois bien cela ! Voyons mon filleul, je parie que ce n’est pas seulement de la reconnaissance, mais que tu brûles d’essayer pour de bon sur le terrain ton bel uniforme et ton sabre neuf. Ah ! je te connais, va !

Au fond, l’oncle Jérôme n’avait peut-être pas tort.

Quoi qu’il en soit, les douze jours d’exercice arrivèrent, et l’oncle parut sur son grand cheval à la tête de son bataillon – qui comptait vingt-deux hommes – aussi fier que César commandant ses légions. À chaque instant, il jetait un regard d’admiration du côté d’Annibal, ce qui faillit lui faire commettre plusieurs bévues.

— Hein ! est-il assez crâne, ce gaillard-là, à la tête de sa compagnie ! L’an prochain je recommanderai sa promotion au grade de capitaine. Tonnerre ! quel élève j’ai là ! Décidément, les Ladouceur ont du salpêtre dans le sang. Ce garçon ne reculerait pas d’une semelle. Ah ! si nous pouvions seulement voir poindre un ennemi quelconque !… Mourir pour la patrie !

L’oncle Jérôme s’était oublié, dans son enthousiasme, jusqu’à crier cette dernière phrase de sa plus grosse voix, en brandissant son sabre. Les bons paysans qui marchaient sous ses ordres se mirent à se regarder d’un air inquiet. Mais le colonel s’était promptement remis.

— Comment ! tonna-t-il solennellement, il suffit d’un mot pour vous décontenancer ; que serait-ce donc, si vous entendiez le canon de l’ennemi !

Les pauvres gens ahuris, baissèrent la tête et crurent réellement qu’ils avaient eu tort.

La parade s’acheva sans encombre, et comme c’était la dernière, l’oncle Jérôme crut devoir adresser à son minuscule bataillon une petite harangue dans laquelle il déclara qu’il n’était pas orateur, mais soldat, et qu’il n’avait pas l’intention de faire un discours.

— Je vous dirai seulement, ajouta-t-il avec modestie, comme le grand Napoléon, le plus fameux capitaine des temps modernes : Soldats, je suis content de vous ! Retournez dans vos foyers où vous vous tiendrez prêts à répondre au premier appel de la patrie.

Deux années se sont passées. Annibal continue à cultiver sa ferme avec un succès toujours croissant, aidé de l’oncle Jérôme dont l’engouement n’est aucunement diminué, et qui passe toutes ses journées de loisir à pêcher la truite dans le grand étang formé par le barrage de la rivière, ou à chasser dans ce qu’il appelle les domaines de son neveu.

Et qu’on ne croie pas qu’Annibal se contente de surveiller ses employés ; au contraire, il travaille comme les autres. Au point du jour, il est à l’ouvrage dans les champs, et il ne rentre que fort tard le soir. Il aime réellement son état, et il comprend que si l’oisiveté est la mère de tous les vices, le travail est le père de toutes les solides vertus et le gage le plus assuré d’une vie exemplaire.

Depuis un an, Annibal était marié : on se marie jeune à la campagne. Il était allé, l’année précédente, faire un second voyage aux États-Unis, dans ce même État du Vermont, et près de la petite ville de Vergennes. Cette fois, il s’était fait accompagner par son père, et, à leur retour, ils avaient ramené avec eux Mlle Murphy, devenue Mme Annibal Ladouceur.

— Une fière bru ! disait l’oncle Jérôme.

Le jeune couple vivait fort heureux dans le joli cottage neuf, où la famille venait souvent le visiter, et où l’oncle Jérôme passait quelquefois huit jours de suite.

Un matin, en se promenant, Annibal remarqua avec surprise qu’on avait commencé à construire une maison à peu près semblable à la sienne, au milieu d’un bosquet, sur la terre voisine. Les murailles, élevées déjà à mi-hauteur, s’apercevaient au travers des arbres. En questionnant son fermier, il apprit qu’un riche étranger avait trouvé l’endroit à son goût, et y faisait bâtir, après avoir acheté le fonds par l’entremise du notaire. C’était du moins ce qu’il avait entendu dire la veille, à la porte de l’église, après la grand-messe.

L’oncle Jérôme, interrogé sur le sujet, fit à peu près la même réponse.

Cependant, Annibal était fort intrigué. D’abord, il avait déjà jeté les yeux sur cette propriété qu’il voulait acquérir pour agrandir son exploitation. Mais, puisque quelqu’un l’avait devancé, il voulait au moins savoir à quelle sorte de voisin il allait avoir affaire. Car, à la campagne, la question du voisinage a souvent son importance. Toutefois, il eut beau questionner tout le monde, il lui fut impossible d’obtenir d’autres renseignements que ceux que lui avait donnés son fermier. Le notaire lui-même déclara qu’on l’avait obligé au plus grand secret.

Tout l’été, en se rendant à ses champs, ou en revenant, il ne pouvait s’empêcher de jeter un regard inquiet sur cette construction qui reproduisait presque trait pour trait sa propre maison. Ce mystère lui travaillait singulièrement l’esprit.

Cependant, vers la fin de septembre, il survint un événement qui fit oublier à Annibal son étrange voisin : sa femme lui donna un héritier. Jamais prince royal ne fut accueilli avec plus d’enthousiasme que ce bébé rose ne le fut par l’oncle Jérôme. Le digne homme nageait en plein ciel, et voulait que tout le monde partageât sa joie. Au baptême – où il fut encore le parrain – il confia au curé une somme considérable pour les pauvres, et donna au bedeau une pièce d’or qui lui fit sonner ses deux cloches durant une heure.

— J’aime bien Annibal, disait le brave oncle, mais je crois que je vais chérir ce poupon davantage encore. Si Dieu me laisse vivre assez longtemps, c’est moi qui lui enseignerai à monter à cheval et à faire ses premières armes.

Deux semaines plus tard, le matin de la Saint-Michel, Annibal sortait pour se rendre chez son oncle, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours, et dont l’absence l’inquiétait, lorsqu’un petit garçon vint lui remettre un billet, et s’éloigna aussitôt.

Annibal ouvrit le billet qui était ainsi conçu :

« Saint-Xiste, 29 septembre.

« Le propriétaire de la nouvelle maison, arrivé d’hier soir, et retenu chez lui pour de graves raisons, prie M. Ladouceur de vouloir bien venir le voir à son premier loisir. Il espère que M. Ladouceur n’aura pas à regretter cette première visite. »

— Voilà bien, se dit Annibal, la plus singulière lettre que j’aie jamais reçue. N’importe, je vais avoir enfin l’explication de ce mystère qui m’intrigue depuis si longtemps.

Et il se dirigea vers la maison de son voisin.

Arrivé à la porte, il fut introduit par un domestique dans un petit salon d’attente, où, quelques instants après, l’oncle Jérôme en personne faisait son apparition.

— Ah ! ah ! monsieur mon neveu, tu ne t’attendais pas à celle-là. Hein ! est-ce que j’ai proprement conduit cette petite affaire ! Me voici installé tout près de toi ; mes meubles sont arrivés pendant ces deux dernières nuits, et je me suis donné un mal inouï afin d’être prêt pour le vingt-neuf… Non, tiens, ne parle pas, ajouta-t-il en voyant Annibal ouvrir la bouche ; je vais t’expliquer tout cela. Vois-tu, mon garçon, là, franchement, je me trouvais un peu loin, et je m’ennuyais. À mon âge, on rompt difficilement une habitude, et j’avais pris celle de te voir tous les jours. Maintenant, nous serons voisins, et quand tu auras besoin de moi, tu m’auras sous la main. Et puis, le soir, nous ferons notre partie d’échecs. Du reste, il faut bien que l’oncle Jérôme soit là pour surveiller ce nouveau filleul qu’on pourrait essayer de lui gâter.

Le même soir, toute la famille et les amis vinrent chez l’oncle pendre la crémaillère. Ce fut une grande fête dont la paroisse parle encore, et dont les pauvres surtout conservent un précieux souvenir.

La dernière fois que j’ai vu Annibal Ladouceur, en 1850, c’était un des hommes les plus importants de son comté, qu’il représentait en parlement. Non seulement sa ferme était une des mieux tenues du pays, mais son exemple avait ouvert les yeux des cultivateurs des alentours, qui commençaient, les uns après les autres, à imiter sa méthode de culture, et voyaient leurs pauvres terres se transformer en propriétés d’excellent rapport.

Annibal sentait que sa vie n’était pas inutile et comprenait tous les jours davantage que le véritable bon citoyen n’est pas toujours celui qui jette le plus d’éclat, mais plutôt celui qui, par son travail et son exemple, répand autour de lui la prospérité et le bonheur.

Quant à l’oncle Jérôme, il se laissait tout doucement vieillir auprès de son neveu, attendant avec impatience le moment où il pourrait faire monter à cheval le petit filleul, qu’il se contentait, pour le moment, de faire galoper sur ses genoux.

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1.Le franc à cette époque était de vingt sous ancien cours ; la piastre était de six francs.

2.Dans la liste des effets reçus par Gautier au Fort-du-Flambeau, le 2 avril 1804, on trouve : 1 tille. Cette liste est imprimée à la page 234 du livre de l’honorable L.-B. Masson, Les Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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