Chapitre 7 Ceux qui partent et ceux qui restent
Depuis le départ d’Annibal, ses parents étaient en proie aux plus vives appréhensions. L’oncle Jérôme lui-même, malgré l’air tranquille qu’il affectait, ne pouvait se défendre d’une certaine inquiétude, d’autant plus qu’il reconnaissait avoir été la cause principale du départ de son neveu. Cependant il faisait bonne contenance et travaillait de son mieux à consoler et encourager les autres.
On apprit la victoire de Saint-Denis, puis la défaite de Saint-Charles ; mais il n’arrivait aucune nouvelle d’Annibal. Les renseignements qu’on pouvait se procurer étaient assez incomplets. On savait cependant qu’il y avait eu un grand nombre de morts, de blessés et de prisonniers ; que d’autres avaient pu se diriger vers les États-Unis. Dans quelle catégorie se trouvait Annibal ? Il était impossible de le dire ; et cette incertitude augmentait encore les vives alarmes de la famille Ladouceur. On avait beau aller aux informations, interroger les passants, personne ne pouvait donner de détails certains. Tout ce qu’on savait, c’est que, malgré la défaite de Saint-Charles, l’agitation continuait dans le district de Montréal.
Chaque jour amenait de nouvelles inquiétudes. Cependant on conservait encore quelque espoir ; la mère surtout ne pouvait pas se résigner à croire à un si grand malheur : elle attendait toujours des nouvelles consolantes.
Le soir de la veille de Noël – c’est-à-dire un mois après la bataille de Saint-Charles – toute la famille était réunie dans la chambre de l’oncle Jérôme, en attendant la messe de minuit.
Vers dix heures, on entendit frapper à la porte. Personne ne fut surpris, bien qu’il fût tard dans la nuit, car il arrive souvent pendant cette soirée que des voisins entrent pour causer avant l’office. Mais, cette fois, ce n’était pas un voisin : la servante vint dire qu’un étranger – un mendiant – demandait instamment à voir M. Ladouceur.
On conçoit si l’étonnement se peignit sur toutes les figures.
— Cela m’a l’air louche, dit l’oncle Jérôme ; un mendiant à cette heure-ci, ce n’est pas naturel.
— Tu as raison, dit M. Ladouceur ; dans tous les cas, le plus court est d’y aller voir.
Il sortit donc de la chambre, et, en arrivant dans le vestibule, il trouva, en effet, un mendiant qui s’excusa d’entrer si tard, en disant qu’il avait une lettre pour Mme Ladouceur ; on lui avait dit que c’était pressé.
— Et d’où vient cette lettre, mon brave homme ? demanda M. Ladouceur.
— Oh ! elle vient de loin, Monsieur, dit le mendiant en dépliant son mouchoir et en présentant à M. Ladouceur un morceau de papier sale et jauni ; c’est une femme de Saint-Charles qui me l’a remise il y a plus de trois semaines, et je l’ai apportée aussi vite que j’ai pu ; on m’a dit qu’il y avait une récompense, c’est tout ce que j’en sais ; cependant, je me rappelle… elle m’a dit que c’était un jeune homme…
M. Ladouceur – qui avait reconnu l’écriture d’Annibal – avait déjà ouvert fiévreusement la lettre ; car il n’aurait pas voulu la remettre ainsi à sa femme, si c’eût été une mauvaise nouvelle. Mais, quand il l’eut parcourue, sa figure s’éclaira.
— C’est bien ! dit-il au mendiant, vous allez vous reposer ici, cette nuit ; demain vous aurez votre récompense, et je crois que vous serez satisfait. Conduisez ce brave homme à l’office, ajouta-t-il en s’adressant à la servante ; traitez-le bien et donnez-lui un bon lit : il nous apporte des nouvelles de votre jeune maître.
Puis il s’élança d’un pas rapide vers la chambre de son frère.
— Des nouvelles ! cria-t-il en entrant, des nouvelles d’Annibal ! Voici la lettre ; elle est pour toi, ma chère amie.
Et il tendit la lettre à sa femme.
On conçoit si ce fut une grosse émotion.
Annibal n’avait écrit que quelques lignes :
« Je suis sain et sauf, hormis une égratignure au bras gauche. Nous avons vaincu à Saint-Denis. Mais nous avons été battus à Saint-Charles. Je pars pour les États-Unis avec deux compagnons sûrs. Je vous embrasse. Dites à l’oncle de bien soigner sa jambe. J’écrirai. »
« À la hâte !
« Annibal.
« Saint-Charles, 25 novembre 1837. »
— Brave garçon ! dit l’oncle Jérôme en essuyant une larme indiscrète, il n’a pas oublié son oncle !
Il y eut une grande joie dans toute cette famille ; on pleurait, on riait, on s’embrassait.
Annibal n’était peut-être pas encore sauvé tout à fait ; mais il avait échappé au principal danger. On avait sa lettre ; c’était lui-même qui avait écrit. C’était un poids énorme de moins sur tous ces cœurs tout à l’heure encore si soucieux.
Le lendemain matin, le mendiant partait muni d’une somme qui lui avait fait ouvrir démesurément les yeux. M. Ladouceur avait fait largement les choses, et l’oncle Jérôme n’avait pas voulu être en reste avec son frère. La somme était tellement forte que le mendiant avait d’abord refusé de l’accepter.
— On m’accusera d’avoir volé, dit-il.
Mais on eut bien vite tranché la difficulté. Le curé lui remit un écrit constatant que cet argent avait été reçu légitimement de MM. Aristide et Jérôme Ladouceur, pour services rendus.
— Avec une autre lettre comme celle-là à porter, se disait le bonhomme, j’en aurais assez pour le restant de mes jours.
Quelque temps après, on reçut une nouvelle missive d’Annibal. Celle-là était datée des États-Unis. Plus d’inquiétude ; le cher enfant est donc sauvé et dans une bonne position. On oublia l’exil pour se livrer entièrement à cette consolante pensée.
Nous ne raconterons pas la vie d’Annibal, sur la terre étrangère, où il passa une longue année. Il éprouvait de l’ennui, il avait hâte de revoir son pays ; mais il travaillait ferme et faisait de rapides progrès. Il écrivait de temps à autre à sa famille, et en recevait quelques lettres, – pas souvent, car le service de la poste se faisait très irrégulièrement. Mais ces nouvelles suffisaient, de part et d’autre, pour tromper l’attente et remonter les courages.
Enfin, dans l’automne de 1838, il put sans danger revenir au pays.
Michael Murphy était désolé.
— Voilà, dit-il, que vous êtes venu dans notre famille ; nous nous sommes attachés à vous ; et maintenant vous partez. Qui pourrons-nous jamais trouver pour vous remplacer ?
Et pourtant, Murphy comprenait bien qu’Annibal désirât rentrer dans son pays, revoir ses parents ; il comprenait surtout avec quelle hâte ces derniers l’attendaient.
Lorsque Annibal partit, toute la famille Murphy était dans une morne tristesse.
— Revenez nous voir bientôt, lui cria Murphy comme dernier adieu, sinon vous nous forcerez à faire le voyage du Canada – à mon âge – pour vous faire une visite !
Nous croyons que Michael Murphy n’était pas seul à éprouver ce désir. Il y avait là quelqu’un qui n’osait pas parler, mais dont le cœur était fortement ému, et qui appelait de tous ses vœux le moment où la figure aimée d’Annibal reparaîtrait à ce foyer maintenant si triste.
Mais nous ne voulons pas être indiscret. Du reste, la suite de ce récit nous éclairera bientôt sur ce point.
Huit jours plus tard, Annibal rentrait dans sa famille.
Ce fut une joie immense que nous n’essayerons pas de décrire. L’oncle Jérôme avait ses deux jambes maintenant : il ne tenait pas en place.
— Tiens, disait-il à son frère, je suis si content de le voir revenu, que je consentirais volontiers à me laisser casser l’autre jambe pour qu’il ne reparte plus.
Et en cela il exprimait exactement le sentiment de toute la famille.
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