‹ Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son TempsChapitre 25 sur 81 · III

III

Les Arabes.

Le guide brigand.--La tribu des Ben-Ety.--La précaution singulière.--Prétentions des moucres.--Les bons Arabes.--Ils attaquent les voyageurs.--Gazara.--Le patriarche.--Beau site de Berseber.--La terre sainte.--Sa fertilité.--Mauvais gîte.--Hébron.--Départ de Laurendio.--Jérusalem.--Les croisades.--Godefroy de Bouillon.--Le Tasse.

Lorsque le Chevalier quitta le monastère du Sinaï, sa suite s'était grossie d'un personnage qui devait l'accompagner jusqu'à Gazara: c'était un Arabe blanchi dans la ruse et le crime. Brigand des plus insignes, il n'eût pas manqué de dépouiller nos voyageurs s'il les avait rencontrés dans le désert; mais ces solitudes étaient alors infestées par la tribu des Ben-Ety, dont le signe distinctif était des bandelettes de toile qui enveloppaient leurs jambes. Pour se mettre à couvert de leurs attaques, il fallait avoir, dans sa compagnie, l'un d'entre eux, et c'est à ce titre que l'on s'était entendu avec le vieux bandit. Connaissant tous ceux de l'Arabie, ainsi que leurs repaires et les routes qu'ils suivaient, il pouvait, mieux que personne, aider à les éviter. Ce nouveau guide usait d'une singulière précaution et qui, au premier abord, ne semblait pas bien propre à inspirer la confiance: chaque soir, avant qu'on se couchât, il appelait à haute voix, par noms et surnoms, toutes les familles et les tribus d'Arabes, surtout les plus connues par leurs exploits contre les passants. Il les suppliait, si elles étaient cachées dans les montagnes, de venir visiter la petite caravane.

«Voyez!» semblait-t-il dire, «nous vous connaissons, nous vous appelons, nous sommes des vôtres.»

La crainte d'avoir affaire à ces brigands n'était pas la seule préoccupation de nos voyageurs. Ils avaient continuellement à lutter avec leurs propres moucres qui élevaient, à chaque instant, des prétentions contraires aux conventions faites avec eux au départ.

Dès qu'on leur résistait, ils menaçaient d'abandonner les voyageurs. C'était surtout aux vivres qu'ils en voulaient: on était forcé de partager avec eux des provisions qui n'étaient que trop réduites par les exigences des Arabes du désert.

Pour ne pas être dépouillés pendant leur sommeil, voici l'ordre que nos voyageurs observaient: plaçant leurs bagages et leurs provisions en un tas, ils se rangeaient à l'entour pour dormir, et leurs chameaux formaient un cercle qui les environnait.

Ce fut huit jours après son départ du monastère, que le sire de Corthuy commença, de nouveau, à rencontrer des Arabes. Il était occupé à terminer son repas: surviennent deux cavaliers armés de lances et d'épées. Après avoir rôdé quelque temps autour des voyageurs, ils s'éloignent et vont rejoindre une bande d'une quinzaine d'Arabes dont on apercevait de loin les tentes et les chameaux. Il fallait nécessairement traverser le défilé qu'ils occupaient, ce qui ne présentait rien de bien rassurant; mais les moucres répétèrent à nos Flamands que c'étaient de bons, de très-bons Arabes.

On arrive près de ces bons Arabes, et aussitôt trois d'entre eux, armés de longues lances, fondent sur Anselme et sa petite troupe, tandis que d'autres l'enveloppent de toutes parts. Quelques-uns des assaillants, tirant alors leurs épées, se précipitent, avec de grands cris, sur un chameau et en jettent à terre la selle et la charge. Heureusement, il y avait parmi ces brigands un vieillard, à barbe blanche, que Laurendio connaissait. Ce guide fidèle fit si bien que, gagné par ses discours et ses présents, le vieil Arabe devint le protecteur de nos Flamands.

Pourquoi, se dira-t-on peut-être, dans tous ces périls que le Chevalier rencontre chez les mécréants, ne lui voit-on pas tirer sa bonne épée et pourfendre ceux qui osent l'attaquer? Don Quichotte, sans doute, n'eût pas manqué, à sa place, de le tenter et s'en serait tiré comme on sait; mais, au moins, il était armé de pied en cap, tandis que nos voyageurs étaient réduits à cacher leur condition sous l'extérieur le plus humble et le plus pacifique.

Enfin, ils arrivèrent à Gaza que leur _Itinéraire_ appelle aussi Gazara. C'était une ville de médiocre étendue, qui avait quelques belles mosquées et de fortes tours, mais point de murailles. Dans le lieu où logea le chevalier, se trouvait un patriarche avec qui il fut heureux de lier connaissance: c'était un homme éminent et tout divin.

Anselme Adorne se joignit, à Gaza, à une caravane. Après avoir passé par quelques bourgs et plusieurs villages, et traversé divers ruisseaux, il vit des montagnes assez élevées et fort pittoresques, ombragées d'oliviers, d'amandiers et d'autres arbres chargés de fruits. Au sommet de l'une d'elles paraissait un bourg appelé Berseber[59], premier endroit qui, du côté du sud, appartienne à la Terre Sainte.

[59] Bersabée.

«La terre promise a beaucoup plus d'étendue en longueur qu'en largeur. En effet, de Dan à Berseber, qui est sa plus grande longueur du nord au sud, il y a 140 milles; tandis que sa largeur d'orient en occident, depuis les confins de Jérico jusqu'à Joppé, n'est guère que de 40 milles. Ce n'est qu'une petite province; mais elle est la plus sainte, la plus illustre et la plus fertile de la terre. Son sol produit spontanément nombre de plantes que nous obtenons avec peine par la culture, comme la sabine, la rue, les roses, le thym et bien d'autres.»

Ce passage, que nous empruntons à notre manuscrit, n'est pas le seul où la fertilité de la Terre Sainte y soit vantée. M. de Géramb ne la retrouve que «dans les endroits déblayés de ronces et de pierres et soumis à quelque culture.» Il semble donc y avoir, dans l'état de la contrée, une progression d'abandon et d'indigence qui s'explique par les guerres, les dévastations, le despotisme, misérable partage de cette terre autrefois bénie.

A Bersabée, le sire de Corthuy fut logé, pour la nuit, dans un grand édifice carré, muni d'épaisses murailles. Ce bâtiment avait bonne apparence et ressemblait à un château; mais il était nu à l'intérieur: ses murs tombaient en ruine; ses salles étaient pleines de serpents et d'autres reptiles venimeux. Le Chevalier alla coucher, avec son fils, dans une galerie ouverte, attenante à l'édifice; mais ils ne purent fermer l'oeil: à chaque instant les habitants du bourg inventaient quelque nouvelle méchanceté pour troubler leur repos.

Le jour suivant, nos voyageurs virent Hébron, «ville assez considérable, ornée de belles maisons de marbre et dont le site est ravissant: ce ne sont à l'entour que collines fertiles et riantes, entrecoupées de frais ruisseaux, et la douceur du climat concourt à faire de ce lieu l'un des plus agréables du monde.»

N'étant plus qu'à peu de distance de Jérusalem, le Chevalier renvoya ses Arabes et leurs chameaux et se sépara de Laurendio. Cette suite, qui devenait superflue, fut remplacée par un Maure entièrement étranger aux langues de l'Occident, d'ailleurs homme honnête et droit, dont Anselme n'eut qu'à se louer.

Ce fut pourtant avec un sentiment pénible que notre voyageur vit s'éloigner l'habile et courageux Caloyer auquel l'_Itinéraire_ rend ce témoignage: «Si nous échappâmes aux périls multipliés de notre route, c'est à frère Laurendio que nous le devons.»

Nos Flamands, maintenant, voyaient les montagnes s'élever et, au milieu d'elles, s'ouvrir l'aride bassin décrit par M. de Chateaubriand dans _les Martyrs_; leurs yeux y cherchaient avidement et y aperçurent enfin cet amas vénéré de masures et de ruines: Jérusalem!

A ce nom, que de souvenirs se pressent dans la pensée! Les rois, le temple, les prophètes; puis un gibet se dresse pour le Sauveur; puis c'est Titus et ses légions vengeresses; puis devant l'instrument du supplice s'inclinent les empereurs! Omar leur enlève la ville sainte. Rattachée quelque temps de nouveau à l'empire d'Orient, elle est reprise par les Fatimites. Les Turcs Seljoncides, de la Perse dont ils s'étaient rendus maîtres, s'étendent dans la Syrie et la Palestine. Effrayés des progrès de ces nouveaux conquérants, l'empereur grec Michel Ducas et, après lui, Alexis Comnène, appellent le secours de l'Occident. La croisade est prêchée et la foule émue s'écrie: _Diex le volt!_

La multitude qui marche en désordre sous la bannière de Pierre l'Hermite ou d'autres chefs, périt par milliers en Hongrie, en Bulgarie, dans l'Asie Mineure, et lorsqu'une armée plus aguerrie eut franchi le Bosphore, ces croisés, comme les soldats de Germanicus, trouvèrent sur leur passage les ossements de leurs devanciers.

Cette armée renfermait tout ce que la chevalerie eut jamais de plus illustre. Nicée est enlevée aux Seljoncides. Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, fonde à Édesse une principauté qui devient le boulevard des chrétiens; ils surprennent Antioche, ils assiégent Jérusalem, dont le Soudan d'Égypte venait de s'emparer. Lethalde et Englebert de Tournay s'élancent les premiers dans la cité sainte. Godefroy, proclamé roi, garde 300 chevaliers pour la défense d'une conquête qui avait coûté un million d'hommes à l'Occident (1098).

Au bout de moins d'un demi-siècle, une nouvelle puissance musulmane menace les chrétiens amollis et divisés. Zengui, chef curde qui prenait le titre d'Atta-Beck, (père des rois), s'empare d'Édesse; Noureddin, son fils, de Damas. Sala-Eddin, neveu d'un des généraux de celui-ci, remporte, en 1187, une victoire décisive, fait prisonnier Lusignan, l'un des successeurs de Godefroy, prend Ptolémaïs et plusieurs autres villes de la terre sainte; Jérusalem même tombe en son pouvoir, et depuis, si l'on excepte l'équivoque apparition de l'empereur Frédéric II, les chrétiens qui voulaient rendre hommage au tombeau sacré n'entrèrent plus dans la capitale de la Judée qu'en pèlerins, comme nos voyageurs.

Ceux-ci atteignaient enfin le but principal de leurs courses périlleuses. Nous n'essayerons pas de décrire les sentiments qui les agitaient: ils l'ont été par un voyageur moderne[60] qui en était également pénétré, et, avant lui, dans les vers admirables où le Tasse dépeint les guerriers chrétiens apercevant la cité sainte, se la montrant les uns aux autres, la saluant de mille voix, puis se prosternant dans la poussière avec des sanglots et des larmes.

[60] Le père de Géramb.