IV
Jérusalem.
Monastère de Sion.--La peste.--Le temple de Salomon.--La mosquée d'Omar, vue du mont des Oliviers.--L'église du Saint-Sépulcre.--Les gardiens du saint tombeau.--Fête de l'Exaltation de la Croix.--Office de diverses sectes.--Le jardin des Olives.--La vallée de Josaphat.--Les grottes de Saint-Saba.--Les montagnes de Judée.--Jérico.--Le Jourdain.--La mer Morte.
En arrivant dans le monastère de Sion où il venait loger, le Chevalier apprit que peu de jours auparavant, il était mort de la peste, soit en cet endroit, soit à Ramla et à Jaffa, non moins de 49 pèlerins, et, parmi eux, les compagnons de voyage dont il s'était séparé à Rome.
A la douleur que lui causa cette triste nouvelle se joignait une appréhension trop naturelle: il fallait passer une partie du jour et reposer la nuit dans les lieux mêmes où la contagion venait de frapper une partie de ces victimes; l'air y était, pour ainsi dire, encore imprégné de leur haleine et comme mêlé à leur dernier soupir. Ces remarques, Anselme Adorne les faisait sans doute; mais elles ne changeaient point ses résolutions. Rien n'était plus loin de sa pensée que de quitter Jérusalem avant d'avoir vu les nombreux objets que cette ville et ses environs offraient à sa dévotion et à sa curiosité.
Parmi eux, il faut compter les vestiges du temple de Salomon, sur le mont Moriah: c'étaient «des murs gigantesques, indiquant parfaitement par leur disposition celle du saint édifice.» Ils étaient alors mieux conservés qu'aujourd'hui, car le sultan Soliman paraît avoir employé, en 1534, une partie de ces débris à la construction des murailles de Jérusalem.
Sur l'emplacement de l'ancien temple, Omar fit élever la principale mosquée. Convertie en église par les croisés, elle fut rendue à sa première destination par Saladin. Un ancien voyageur, Mandeville, l'appelle pourtant encore _le temple du Seigneur_. L'oeuvre du lieutenant de Mahomet semblait ainsi se confondre, dans les esprits, avec celle du fils de David et participer à la vénération due à un tel souvenir.
C'est, suivant un voyageur moderne, un assemblage de plusieurs mosquées et chapelles qui s'élèvent au milieu d'une vaste enceinte; mais, parmi ces constructions, la plus remarquable est un bâtiment octogone, surmonté d'un dôme et renfermant une roche à laquelle se rapportent diverses traditions.
Nos voyageurs ne pouvaient essayer de pénétrer dans ces lieux consacrés au culte musulman; ils durent se contenter d'une vue lointaine et furtive. En face du mont Moriah s'élève le mont des Oliviers, consacré par d'autres souvenirs. De là, l'oeil embrasse toute la ville de Jérusalem; les vestiges aussi bien que l'emplacement de l'ancien temple forment le premier plan de ce tableau imposant. Le sire de Corthuy et ses compagnons, gravissant la sainte montagne aux approches de la nuit, vers l'heure où les musulmans s'assemblent pour la prière, découvrirent de là l'intérieur de la mosquée d'Omar, à la lueur d'une infinité de lampes qui l'éclairaient.
Nous étant proposé de raconter les aventures du voyageur brugeois plutôt que de décrire, en détail, tout ce qu'il a vu, nous devons renoncer à énumérer tous les lieux consacrés qu'il visita. Nous croyons rendre meilleur service au lecteur en le renvoyant à l'ouvrage de Mgr. Mislin sur _les Saints Lieux_, où ce sujet est traité avec l'étendue qu'il réclame et que nous regrettons de ne pouvoir lui donner. On pense bien qu'Anselme et son fils étaient impatients, surtout, de contempler l'église, célèbre dans toute la chrétienté, qui était, pour leur famille, l'objet d'une vénération si particulière. Voici l'idée qu'en donne leur relation.
«Sous le nom d'église du Saint-Sépulcre, on comprend deux églises réunies sous un même toit. Celle du Saint-Sépulcre, proprement dite, est vaste et de forme ronde. L'autre, celle du Golgotha, qui sert de choeur à la première, est oblongue et un peu plus basse.»
«Ce temple, qui renferme plusieurs lieux sanctifiés par la passion du Seigneur, est magnifiquement orné, à l'intérieur, de colonnes de marbre; il a deux tours: l'une, à l'occident, bâtie en briques, est carrée et fort haute; l'autre est ronde, large et peu élevée: celle-ci est couverte en plomb.»
«Au milieu de la seconde église est l'endroit où le corps de Jésus fut déposé, lavé et enduit de parfums.» (La pierre de l'onction.) «Près de là s'élève le Calvaire où l'on monte par deux escaliers.»
«Au centre de la première église est un petit édifice quadrangulaire, mais plus long que large: c'est le lieu de la sépulture de notre Seigneur. La tour ronde (coupole) s'élève précisément au dessus.»
En comparant les descriptions des lieux saints que présentent divers récits de voyages faits au moyen âge, nous trouvons entre elles beaucoup de ressemblance; il semblerait même qu'elles eussent un type commun dans quelque ouvrage usuel qui passait de main en main. On ne doit guère s'attendre à y rencontrer l'expression vive, et pour ainsi dire passionnée, de l'émotion que tout chrétien, et même tout homme qui pense, éprouve à la vue de cette tombe, point de départ d'une ère nouvelle de régénération morale et de civilisation plus humaine et plus pure que l'ancienne; mais alors la foi avait un empire si peu contesté, la religion tenait tant de place dans tous les actes de la vie, qu'on ne songeait pas même à rendre des sentiments si bien compris de chacun.
L'entrée de l'église du Saint-Sépulcre n'était point libre; il fallait, pour y pénétrer, obtenir la permission du trucheman du Soudan et payer un tribut d'environ 5 ducats par tête. Aujourd'hui, cette permission s'accorde avec moins de difficulté. Après de si grands changements dans la situation politique de l'Orient, malgré la décadence de la puissance musulmane et l'ascendant de l'Europe, les infidèles sont pourtant encore les gardiens de la tombe du Christ. Ne semblerait-il pas que cette main cachée, qui, au témoignage d'Ammien Marcelin, repoussa la tentative de Julien pour rebâtir le temple des Juifs, ait aussi tantôt déjoué, tantôt paralysé les efforts des chrétiens pour ressaisir le principal monument de leur foi? Peut-être le fallait-il ainsi, pour laisser au saint tombeau la majesté de la distance et le mettre à l'abri d'outrages que lui épargnent ses barbares geôliers.
L'église du Saint-Sépulcre, néanmoins, s'ouvrait à tous les chrétiens lors de certaines fêtes solennelles. Le sire de Corthuy se trouvait à Jérusalem quand on célébrait celle de l'Exaltation de la Croix. Il fut témoin, pendant la nuit, des offices des diverses sectes chrétiennes, à chacune desquelles un emplacement déterminé est assigné dans l'église du Saint-Sépulcre. «Il y avait des Grecs, tant Caloyers que prêtres séculiers: c'était dans le choeur qu'ils célébraient le service divin. Il y avait des Indiens ou Abyssins, des Jacobites, des Arméniens, des Géorgiens, des Syriens, des Nestoriens, enfin des Latins, parmi lesquels on comprend les Maronites depuis qu'ils sont rentrés dans le sein de l'Église romaine.»
Ce passage et un autre que nous citerons, peuvent servir à éclaircir la controverse qui s'est élevée au sujet de ces chrétiens, disciples, selon les uns, d'un _Maron_ qui suivait l'erreur des Monothélites, tandis que d'autres soutiennent qu'ils n'ont jamais cessé de professer la religion catholique[61].
[61] Voyez Bergeron, _Histoire des Tartans_, le P. de Géramb et _les Saints Lieux_ de Mgr Mislin.
A propos de ces diverses sectes, notre manuscrit entre dans quelques détails au sujet des peuples qu'on vient de nommer: «Les chrétiens syriens,» y est-il dit «forment le gros de la population de la terre sainte. Ils sont, pour la plupart, doubles et sans foi comme les Grecs; ils enferment leurs femmes comme les musulmans; ils célèbrent solennellement l'office divin le samedi et mangent, ce jour-là, de la viande, comme les Juifs. Quant aux Géorgiens, ce sont des hommes belliqueux et intrépides; leur valeur les a rendus redoutables aux Sarrasins: entre les Géorgiens et les Arméniens règne une haine implacable.»
Nos voyageurs ne purent apercevoir qu'à travers une fenêtre le lieu de la sépulture des rois de Jérusalem, dont les musulmans ont fait une mosquée.
Le mont des Oliviers, d'où le sire de Corthuy et ses compagnons avaient aperçu l'intérieur de la mosquée d'Omar, les attirait de nouveau à des titres plus puissants. On y contemple encore les oliviers sous lesquels le Seigneur vint prier avec ses disciples. Cette montagne, la plus haute des environs, est séparée du mont Moriah par la triste vallée de Josaphat. «Là,» porte notre manuscrit, «_coulait autrefois_ le torrent de Cédron.» S'il s'exprime ainsi, c'est que ce torrent est à sec. Dans cette vallée, nos Flamands virent «un fort belle tour de marbre, peu élevée, qu'Absalon fit construire pour sa sépulture.» Après avoir fait mention du champ du pottier, sur le penchant de la sainte montagne, l'_Itinéraire_ ajoute:
«A deux jets de baliste, est la caverne du Lion, dans laquelle furent ensevelis dix mille martyrs, morts pour le nom de Jésus-Christ, au temps de Chosroës, roi de Perse. Près de là ont été creusées, dans le rocher, plusieurs grottes destinées à servir de retraites ou d'oratoires; l'aspect de ces lieux est aussi agréable que propre à exciter un saint recueillement[62].»
[62] Il s'agit du site montagneux où est situé le monastère de Saint-Saba.
Le sire de Corthuy et ses compagnons allèrent visiter, à quatre milles de Jérusalem, la petite ville de Bethléem, dont ils trouvèrent le site non moins admirable que celui d'Hébron. «Elle est entourée de vallées profondes, fertiles et délicieuses, qui lui font des fortifications naturelles et la rendent un des lieux les plus délicieux de la terre.»
«A l'endroit où naquit le Sauveur, a été bâtie une belle et vaste église, consacrée à la Vierge, et bien faite pour animer la piété des fidèles. Cette église est couverte en plomb et richement ornée de marbres et de mosaïques qui figurent la généalogie du Christ. De chaque côté de l'église, on voit des colonnes de marbre poli que quatre hommes peuvent à peine embrasser. Le pavé est formé de marbre resplendissant. Nulle part en Terre Sainte nous ne vîmes d'église plus riche ou d'une architecture plus élégante; il est fâcheux, seulement, que ses tours et ses murailles soient un peu délabrées.»
Ainsi s'exprime Jean Adorne dans l'_Itinéraire_ de son père. Le délabrement qui commençait à se faire apercevoir alors, paraît, d'après des relations plus modernes, avoir fait depuis de grands progrès.
En revenant de Bethléem, nos voyageurs parcoururent les montagnes de Judée, qu'on rencontre à cinq milles de Jérusalem. Ils virent Béthanie à quinze stades de cette ville, au pied de la montagne des Oliviers; le mont de la Quarantaine; Jérico dont il ne restait plus qu'un petit édifice, probablement le château du gouverneur, tour carrée, aujourd'hui tombant en ruine; enfin le Jourdain qui coule à moins d'un mille de là. «En cet endroit, il n'est ni large ni profond, et son fond est limoneux. Il nourrit d'excellents poissons; son eau est douce et agréable.» Monument des vengeances divines, la mer Morte appelait à son tour leur attention. Après ces diverses excursions, il ne restait plus au Chevalier qu'à faire ses préparatifs de départ. Bientôt le premier but d'un voyage si long et si périlleux, l'objet de tant de voeux formés dès sa jeunesse, Jérusalem, ne devait plus être pour lui qu'un souvenir.