‹ Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son TempsChapitre 27 sur 81 · V

V

L'émir Fakhr-Eddin.

Le guide Hélie et le muletier Abas.--Ramla.--Tumulte.--Les corsaires.--L'émir généreux.--Interrogatoire.--Sage réponse du sire de Corthuy.--Nazareth.--La foire de Jefferkin.--Ce qu'on y vendait.--Les sauvages de Bruges.--La mer de Galilée.--Saphet et les Templiers.--Le puits de la Samaritaine.--Caverne de Mouchic.--Hospitalité des Turcomans.--Tombeaux antiques de Sibiate.--Arrivée à Damas.

Ce fut le 29 septembre que le sire de Corthuy quitta Jérusalem pour se rendre à Damas et de là à Beyrouth. Quoique la route directe de Damas ne passât point par Ramla, et malgré les ravages que la peste venait d'y exercer, il voulut voir cette ville où l'on attendait d'ailleurs une caravane à laquelle il comptait se joindre.

Deux moines qui allaient à Damas voyageaient dans sa compagnie; il avait pour guide un chrétien de la ceinture, appelé Hélie, et pour chef de ses muletiers le nommé Abas qui devait le pourvoir de mules et payer les péages sans nombre dont la route était semée. L'accord conclu à ce sujet avait été fait par écrit, et le père gardien du mont de Sion, qui était de Plaisance, en avait remis à Anselme une expédition en langue italienne[63].

[63] En voici la teneur:

»Dimanci li testimonij Acordo fato tra abasso mucaro con perigrini cuinque à sapere con Misser Anselmo Adurno, et suo filo Joanni et altri tri sui: et con dou fratri, el qual abasso promete a li predicti de verguer con loro con li sui muli et a sue fre perstamente da Hierusalem in Rama et de Rama fin Damasco. Et che li peregrini et fratri supradicti siano tegnuti a pagar in tuto al dicto Abasso li peregrini a 7 ducati per testa et fratri 6 ½ ducati per testa et tute les spese che se ferano per la via in capharasi et in altri simile sia al conto del dicto abasso.»

En approchant de Rama ou Ramla, nos voyageurs furent charmés de l'aspect de ce bourg, «petit, mais agréable et orné de belles tours.» A peu de distance est Jaffa qui servait de port à Jérusalem. C'était là qu'abordaient les galères et autres vaisseaux qui portaient d'ordinaire les pèlerins chrétiens. A leur arrivée, ceux-ci étaient enregistrés et déposés dans un souterrain en ruine, jusqu'à ce qu'on fût convenu du tribut qu'ils avaient à payer.

Le Chevalier et sa suite furent logés à Ramla dans un grand bâtiment acquis, ainsi que nous l'apprend Breidenbach, par Philippe le Bon pour servir à héberger les pèlerins, et confié par ce prince aux frères du mont de Sion. C'était un bel édifice; mais l'on y manquait de tout.

A peine nos voyageurs y étaient-ils entrés, qu'ils virent, non sans une juste inquiétude, le peuple s'assembler, en tumulte, autour de ce bâtiment. Cette agitation était produite par les ravages qu'exerçaient sur la côte des pirates chrétiens montés sur deux galères; ils capturaient les vaisseaux des Maures, enlevaient les habitants, massacraient tout ce qui faisait résistance. La population de Rama, exaspérée par ces violences, avait résolu d'en tirer vengeance sur les Francs que le hasard mettait à sa merci: «Qu'ils meurent!» vociféraient les uns. «Qu'on nous les livre!» disaient les plus humains; «nous en ferons nos esclaves comme ces infidèles le font de nos compatriotes.»

Déjà ils s'apprêtaient à mettre eux-mêmes leurs menaces à exécution, lorsqu'un mouvement se fait dans la foule. Nos Flamands voient paraître au milieu d'elle l'un des principaux seigneurs de la cour du Soudan: c'était l'émir Fakhr-Eddin ou Faccardin, comme l'appelaient les Latins, nom rendu célèbre par un chef des Druses, qui le porta dans le siècle suivant. Ce dernier s'empara d'une partie de la Palestine, dont il fut ensuite dépossédé par Ibrahim, pacha du Caire[64].

[64] _Voyez_ d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_.

La similitude de noms autoriserait-elle à conjecturer que notre Fakhr-Eddin fut le prédécesseur de l'autre? La singulière prétention de cette famille d'être issue de Godefroy de Bouillon concourrait alors à expliquer l'appui aussi opportun qu'inattendu et les égards dont le Chevalier fut l'objet de la part d'un ennemi de sa foi. Convenons-en, pourtant, ce serait une hypothèse élevée sur une base bien fragile; nous aimons mieux, et cela est plus juste, faire honneur de ce qui va suivre au noble caractère et aux généreuses sympathies de l'émir.

Dès qu'il fut à portée de se faire entendre, imposant du geste le silence et élevant la voix: «Arrêtez, mes amis!» s'écria-t il, «ces gens sont innocents; vous allez en juger vous-mêmes: qu'on les amène devant moi.»

Cet ordre ayant été promptement exécuté:

--«Que tardes-tu?» dit-il au chevalier brugeois, «Ignores-tu peut-être que deux bonnes galères se trouvent à peu de distance, toutes prêtes à te recevoir?»

--«Je me garderais bien de m'y présenter,» repartit sagement Anselme; «ceux qui les montent ne sont pas seulement tes ennemis, ils le sont de tout le monde. Ce sont des brigands et des écumeurs de mer, qui excitent en tout lieu l'horreur comme ils exercent partout le pillage.»

L'émir sembla ravi de cette réponse. Se tournant aussitôt vers le peuple: «--De quoi, dit-il, ces pauvres gens sont-ils coupables? Ne le voyez-vous pas? ils redoutent ces infâmes corsaires autant que vous.» Ces paroles et l'autorité de celui qui les prononçait, apaisèrent le tumulte, et la foule se dissipa.

Les galères dont le voisinage avait failli être si fatal à Anselme Adorne, ne laissèrent pas de le forcer à changer quelque chose à son plan. Il se vit contraint de s'éloigner de la côte. Il fit route avec son libérateur qui était accompagné de ses fils déjà habitués à manier les armes et de plusieurs Mamelucks dans leur brillant costume. Cette belle troupe galopait joyeusement avec une insouciance guerrière. On dîna dans un petit bourg, dont le principal magistrat s'empressa, suivant l'usage, d'accueillir et de régaler de son mieux l'émir. Pour nos voyageurs, ils se retirèrent à l'écart, près de leurs mulets, pour s'asseoir à un modeste repas; mais bientôt des serviteurs vinrent leur apporter, de la part de Fakhr-Eddin, des mets de sa table, qu'il leur envoyait.

Il en agit de même le lendemain; et lorsqu'il se sépara du sire de Corthuy, voulant continuer encore à veiller à la sûreté de celui-ci, il lui donna un de ses Mamelucks pour le recommander au premier chef qu'il devait rencontrer sur sa route.

Après avoir traversé Nazareth, simple groupe de cabanes éparses, et contemplé l'aspect imposant du Thabor, notre Chevalier passa par le bourg de Reyné[65], où la populace, non contente de l'avoir accablé d'injures, le poursuivit lui et sa suite à coups de flèches. L'interprète Hélie ne songea qu'à fuir; quant au Mameluck, il n'en est plus parlé: il avait sans doute accompli sa mission et cessé d'accompagner les voyageurs.

[65] Raïneh (Arena).

A Jefferkin, l'antique Capharnaüm, quatre à cinq mille Sarrasins étaient réunis pour une grande foire: on y faisait beaucoup d'affaires, surtout en hommes et en femmes, qui étaient exposés en vente, nus comme des animaux. Toute la multitude qui se trouvait assemblée là se mit à entourer Anselme et ses compagnons, et à les considérer bouche béante comme s'ils eussent été quelques monstres bizarres, quelques sauvages amenés de pays inconnus. Heureusement, l'attention de la foule était tellement absorbée par ce spectacle, qu'on laissa passer les chrétiens sans songer à les inquiéter.

Le 11 octobre, ils atteignirent la mer de Galilée ou de Tibériade, traversée par le Jourdain dont ils virent l'entrée et la sortie. Ce lac, fort poissonneux, leur parut très-agréable à voir et ils en trouvèrent l'eau excellente.

Au nord de la mer de Galilée est la ville de Saphet avec un château bâti sur une montagne escarpée. Suivant notre manuscrit, c'était la meilleure forteresse de la terre sainte; mais les Templiers qui en avaient la garde se la laissèrent honteusement enlever par le Soudan[66], au grand détriment de la chrétienté. Vertot vante, au contraire, la valeur et la fidélité pour leur religion, dont les Chevaliers du Temple auraient fait preuve lors du siége de Saphet. «Après une longue défense,» dit-il dans son _Histoire de l'ordre de Malte_ (tome I, livre 3), «le prieur du Temple, qui en était gouverneur, voyant tous ses ouvrages ruinés, fut obligé de capituler.» Mieux eût valu cependant, pour les défenseurs de la place, périr sur la brèche; car ils n'eurent après que le choix entre l'apostasie et la mort, que, suivant le même historien, ils subirent héroïquement.

[66] En 1254.

Le soir, le baron de Corthuy atteignit Jebeheseph que son _Itinéraire_ désigne comme l'antique Sichem ou Sicar; mais on s'accorde à placer ce lieu où se trouve aujourd'hui Naplouse, que notre voyageur avait dépassée avant de voir le Thabor, Nazareth et la mer de Galilée. Il est peu probable qu'il eût ainsi rebroussé chemin. Quoi qu'il en soit, il fut logé près de Jebeheseph, dans un fondaco magnifiquement construit en marbre blanc. Devant la porte de l'édifice, on voyait un puits revêtu de marbre et orné de sculptures, qu'on disait être celui de Jacob et de la Samaritaine. Les Flamands étaient empressés de le visiter; cependant ils ne purent le faire que durant la nuit et en silence, car les musulmans qui avaient ce puits en grande vénération, en défendaient l'accès aux chrétiens.

Une route, périlleuse par les précipices dont elle est bordée, conduisit Anselme et ses compagnons, à travers de pittoresques vallées, à Monchic, où il arriva vers l'heure de midi. Il fit halte, hors de la ville, dans une vaste caverne assez semblable à celle du mont Gargan près de Manfredonia, dans la Pouille, mais plus considérable: elle pouvait contenir mille cavaliers avec leurs montures. C'est là, assurait on, que se cacha David et qu'il coupa un pan de la robe de Saül[67].

[67] Il s'agit probablement d'une des cavernes d'Arbela. Mgr Mislin place la rencontre de David et de Saül dans la caverne d'Obdullam ou Adullam près d'Hébron.

On arriva le soir à Remiché: deux mille Turcomans, chargés par le Soudan de protéger la contrée contre les incursions des Arabes, campaient en cet endroit. Nos Flamands trouvèrent sous leurs tentes la plus franche hospitalité: ces braves gens, à défaut de mets plus délicats, leur offrirent du laitage et du pain frais, et ne voulurent rien accepter en payement.

«Les Turcomans ou Turcs,» selon l'_Itinéraire_, «sont naturellement la nation la plus humaine et la plus compatissante du monde. Ils ne connaissent rien de plus agréable au ciel que d'accueillir un étranger et de pourvoir à ses besoins. Aussi se disputent-ils entre eux cet avantage: heureux qui peut approcher le premier du voyageur et le conduire sous sa tente.»

Le Chevalier et ses compagnons ne furent pas reçus moins cordialement, le lendemain, au village d'Albyre, chez des amis de leur muletier. On les conduisit à une montagne voisine du village de Sibiate, qui leur parut fort curieuse: c'était une masse énorme de rocher, semblable à un grand édifice. On y avait taillé des chambres carrées de la hauteur d'un homme et avec un petit portique orné de quelques colonnes. Il sortait du rocher une source limpide dont on pouvait puiser l'eau en entrant dans ces chambres.

Enfin, le 16 octobre au matin, le sire de Corthuy arriva de si bonne heure à Damas, qu'il se trouva devant le fontigue des Vénitiens avant que la porte en fût ouverte.