‹ Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son TempsChapitre 33 sur 81 · III

III

Florence et Ferrare.

Le camérier du pape.--L'archevêque d'Arles.--Les imprimeurs allemands.--Goûts littéraires du sire de Corthuy.--Université de Sienne.--Florence-la-Belle.--Divers palais.--La liberté et les Médicis.--Bologne.--Jean de Bentivoglio.--Ferrare _l'aimable_.--Les Ferraraises à la fenêtre.--La maison d'Este.--Le palais de _Scimonoglio_ et celui de _Belfiore_.--Benvenuto Cellini.--Son remède contre le mauvais air.

Le sire de Corthuy apportait à Rome les informations les plus fraîches et les plus exactes sur la situation de l'Orient. Paul II l'accueillit avec un nouvel intérêt et témoigna même le désir d'attacher à son service Jean Adorne. Placé dans une telle position, avec ses talents et ses connaissances, le jeune homme devait voir s'ouvrir devant lui la carrière des légations, des prélatures, du cardinalat. Flatté de cette perspective brillante, Anselme accepta pour son fils l'offre du souverain pontife. Il fut convenu que Jean reviendrait à Rome après avoir accompagné son père jusqu'à Bruges, dont il était depuis si longtemps absent et qu'il désirait ardemment revoir.

Le cardinal de Saint-Marc témoigna au Chevalier sa bienveillance accoutumée. Anselme et son fils rencontrèrent chez lui un savant distingué: c'était l'archevêque d'Arles, appelé à Rome par le pape pour revoir et corriger des manuscrits d'auteurs anciens, que ce pontife faisait imprimer par des ouvriers allemands récemment arrivés dans cette ville. On voit que Paul II encourageait les travaux littéraires, quoique Sismondi l'accuse d'avoir persécuté ceux qui s'y livraient.

Les deux Adorne trouvèrent également un accueil empressé chez plusieurs seigneurs et deux négociants de Gênes: Clément de Ubenaldi et Meliaduce.

Le sire de Corthuy n'était plus obligé cette fois de régler son séjour sur les probabilités de départ d'une caraque. Il passa dix-huit jours à Rome et en visita avec soin les monuments. Lui et son fils recherchaient surtout les inscriptions qui rappellent la mémoire des héros et des grands hommes. L'archevêque d'Arles, leur voyant ce goût, leur donna des vers en l'honneur de Cicéron. Ces circonstances et l'intimité qui s'établit entre le docte prélat et le chevalier brugeois, prouvent que celui-ci avait de l'instruction et le goût des lettres.

A son départ, il fut de nouveau escorté par une foule d'amis. Quelques jours après il arrivait à Sienne, où florissaient une université et un collége, appelé de la _Sapience_, fort loué dans l'_Itinéraire_. «C'est là, ou bien à Pérouse,» y est-il dit, «que je placerais des jeunes gens qui seraient confiés à mes soins, lorsqu'ils auraient terminé avec succès leurs premières études.»

Nos voyageurs, en passant à Florence, trouvèrent cette ville digne de l'épithète de _belle_ que lui donnent les Italiens. Aucune autre ne renfermait plus d'églises et de couvents. On y admirait encore la résidence particulière des Médicis, dans la _Via Lata_, les demeures de Jacques des Pazzi, de plusieurs autres membres de cette famille et d'autres seigneurs, enfin trois palais publics.

L'un de ceux-ci, qui était fort beau, était occupé par les neuf magistrats appelés prieurs. Un second servait au jugement des affaires civiles. Le troisième était celui du Podestat, qui prononçait, tant dans certaines causes civiles que dans les affaires criminelles.

«Heureuse Florence, entre toutes les villes d'Italie!» s'écrie le jeune Adorne, dans l'_Itinéraire_. «Malgré bien des agitations et des vicissitudes, elle a gardé avec peu d'altération ses institutions primitives et conserve encore, sous l'autorité du saint-siége, son antique liberté.»

Celle ci, néanmoins, était fort menacée: gouvernée, dans l'origine, par des familles gibelines, Florence l'avait été ensuite par une aristocratie guelfe et populaire qui se divisa en deux factions. Celle des _Blancs_ l'emporta. C'est ainsi que le Dante, qui appartenait à celle des _Noirs_, apprit à connaître «combien est rude sentier le monter et le descendre par l'escalier d'autrui, et combien goûte le sel, le pain de l'étranger!»[i] (voir note de transcription au début du fichier).

Les Abbizzi devinrent la principale des maisons dominantes, qui s'appuyaient sur les _grands métiers_. Des familles gibelines, les _Ricci_, les _Medici_, pour gouverner à leur tour, cherchèrent l'appui des _petits métiers_. Ainsi se fonda le pouvoir de Côme de Médicis, célèbre par son immense fortune, sa magnificence et son goût pour les arts. Après lui, le pouvoir passa, même sans titre d'autorité, à son fils Pierre, mort en 1469, puis aux fils de celui-ci, Laurent et Julien. L'année où le baron de Corthuy traversa Florence, Laurent, marié à Clarice Orsini, fille de Jacques, prince romain, reçut avec une magnificence royale le duc de Milan et sa femme Bonne de Savoie. Tant de splendeurs annonçaient à la République un maître plutôt qu'un citoyen.

Le sire de Corthuy ne cherchait point le chemin le plus court pour retourner en Flandre. De Florence, il se rendit à Bologne, que l'on appelait _la mère des études et la fontaine du droit_. Jean Bentivoglio[80] avait, dans cette ville, la principale autorité; il voulut que son palais fût montré à nos voyageurs dans toutes ses parties, et leur offrit de son vin.

[80] L'usage était alors de franciser les noms étrangers: l'_Itinéraire_ dit: Jean de Bentevelze ou Bentivolio.

Ils virent ensuite Ferrare, qui leur plut beaucoup, surtout au jeune auteur de l'_Itinéraire_: «Je ne sais,» dit-il, «si les Italiens ont décoré cette ville d'un surnom comme Gênes, Florence et d'autres; pour moi, je l'appellerais l'_aimable_. Le beau sexe y est d'humeur agréable et douce, et à beaucoup de charmes il joint un enjouement qui dériderait le front le plus austère. C'est plaisir de voir ces jolies Ferraraises à leurs fenêtres, le cou tendu et le visage riant, suivant les étrangers qui passent, d'un regard plein de douceur.» Ce dessin, tracé d'après nature, a de la grâce; joint aux portraits, si soigneusement tracés, des montagnardes génoises, des juives d'Algéri, des belles Napolitaines, il complète un _keepsake_ qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer dans les bagages d'un futur camérier.

Tout le monde sait qu'à cette époque Ferrare obéissait à la maison d'Este, sans contredit la plus ancienne et la plus illustre de celles qui ont fondé en Italie des principautés. Elle remonte, selon Litta, à Adalbert qui gouvernait la Lombardie et la Ligurie, et elle forma deux branches principales dont l'une, alliée aux Guelfes d'Allemagne, donna des ducs à la Bavière, puis à la Saxe, et devint la tige de la maison de Brunswick qui a occupé le trône d'Angleterre et règne en Hanovre.

L'autre branche, après avoir obtenu, en 1208, la seigneurie de Ferrare, par l'influence du parti guelfe dont Azzo IV, marquis d'Este, était le chef dans la haute Italie, établit plus solidement son autorité, en 1240, à l'aide d'une armée de croisés du même parti.

Nicolas III, marquis de Ferrare, Modène et Reggio, étant mort en 1441, le gouvernement, avant de retourner à Hercule, l'aîné de ses fils légitimes, passa successivement à deux de ses enfants naturels: Lionnel et......

. . . . . . . . . . . . il primo duce, Fama della sua età, l'inclito Borso; Che siede in pace, e più trionfo aduce Di quanti in altrui terre abbiano corso[81].

(ARIOSTO, _Orlando furioso_, C. 3, st. XLV.)

[81] «Le premier duc de cette maison, l'illustre Borso, honneur de son temps, qui règne en paix et conquiert ainsi plus de gloire que tous ceux qui ont porté le ravage sur le territoire étranger.»

L'Empereur, dont Modène et Reggio relevaient, les érigea en duché en faveur de ce sage et illustre rejeton de la maison d'Este. Paul II en fit de même de Ferrare qui relevait du saint-siége, en récompense des efforts de Borso pour rétablir la paix de l'Italie et l'unir dans la ligue contre les Turcs, publiée le 22 décembre 1470. L'investiture de cette dignité fut conférée à Borso, avec une pompe extraordinaire, le jour de Pâques, 14 avril 1471; mais le Duc ne devait pas jouir longtemps de ces honneurs: il mourut le 10 août suivant. Hercule, son successeur, fut le bisaïeul de cet Alphonse II que les vers et les malheurs du Tasse ont immortalisé.

L'_Itinéraire_, à raison de la nouveauté du titre ducal dans la maison d'Este, appelle Borso _le marquis ou duc_. Nos voyageurs admirèrent le palais qu'il avait fait reconstruire à neuf et que l'on appelait _Scimonoglio_: c'était le plus beau de la ville. Il y en avait encore un, «nommé _Belle-Flour_,» suivant notre manuscrit, «et situé hors de la porte du Vieux-Château.» C'est une des constructions du père de Borso: il bâtit à Ferrare les palais de Belriguardo et Consandolo et celui de Santa-Maria Belfiore, auquel était annexé un couvent.

Autour de la ville règnent des marais qui abondaient en gibier, surtout en faisans; mais on ne pouvait leur donner la chasse, sous les peines les plus graves. Le duc seul avait ce droit; sa cour en était si bien fournie que les domestiques mêmes s'en régalaient. Benvenuto Cellini, lorsqu'il fut loge à Belfiore, se permettait quelques incursions sur la chasse ducale. Il nous apprend qu'il abattait des paons à la sourdine, _con certa polvere_, _sema far rumore_, et il en trouvait la chair un excellent remède contre le mauvais air.