‹ Anselme Adorne, Sire de Corthuy, Pèlerin De Terre-Sainte Sa Famille, Sa Vie, Ses Voyages Et Son TempsChapitre 34 sur 81 · IV

IV

Venise.

Les murs de Padoue.--Venise.--Place et église de Saint-Marc.--La Piazzetta.--Le comte de Carmagnola.--Le palais de la République.--Le sire de Corthuy assiste aux séances du sénat.--Fondation et progrès de Venise.--Henri Dandolo et Marino Faliero.--Le meilleur gouvernement.--Les deux Foscari.--Inquisiteurs d'État.--_La Prophétie._--Hospices pour les marins.--Azimamet.--Le carnaval.--La chartreuse de Montello.

Nos voyageurs, en traversant Padoue, qui avait une double enceinte, remarquèrent la largeur du mur intérieur; on y pouvait commodément chevaucher. Bientôt s'éleva devant eux, du milieu des eaux, une vision magique, Venise, la merveille de l'Italie, par sa position, ses lois, sa puissance.

Ils y arrivèrent le 18 février. Trois objets surtout y excitèrent leur admiration: la place de Saint-Marc, le Trésor et l'Arsenal.

«L'un des côtés de la place,» lit-on dans l'_Itinéraire_, est formé par la petite mais inestimable église de Saint Marc: on voit devant ses portes les quatre chevaux dorés, trophée de la victoire des Vénitiens sur Constantinople. A gauche de l'église s'élève le magnifique palais de la République, et près de là est une petite place ornée de deux colonnes.»

C'est là que, trente-neuf ans auparavant, Carmagnola, général de la République, avait eu la tête tranchée, un bâillon dans la bouche.

«Le palais,» poursuit notre manuscrit, «est habité par le duc ou doge et renferme deux belles salles où siégent le conseil des nobles et le conseil secret.»

Le sire de Corthuy et son fils assistèrent plusieurs fois aux séances du premier, dans lequel, ainsi que le remarque Jean Adorne, résidait proprement la souveraineté.

L'histoire de ce singulier État ne pouvait manquer d'attirer leur attention; leur _Itinéraire_ en donne un résumé assez exact, mais qui apprendrait peu de chose au lecteur.

Les îlots des lagunes et quelques points de la côte, peuplés de fugitifs lors des invasions d'Alaric et d'Attila; cette colonie naissante, qui dépendait de Padoue, forcée bientôt, par les mêmes circonstances, à élire des magistrats particuliers, se donnant en 697 un chef avec le titre de doge, dans la personne d'Anafeste, créant ensuite des maîtres de milice, puis rétablissant la dignité ducale: ce sont là des faits que tout le monde connaît.

Jusque-là, pourtant, c'est à peine si l'on peut dire que Venise existât. Son véritable fondateur fut le doge Ange Participiato, qui en 810 fixa le siége de l'administration à Rialto, unit les îles voisines par des ponts, construisit une cathédrale et un palais.

La décadence de l'empire d'Orient fut l'émancipation de Venise qui en relevait. En 1203, elle aide à le renverser et en partage les lambeaux avec les croisés. Le vieux doge aveugle, qui leur avait fait reprendre, en passant, Zara, pour les Vénitiens, était l'âme de l'expédition. Un siècle et demi après, l'un de ses successeurs, à cheveux blancs, et vainqueur de Zara, comme lui, est décapité, pour haute trahison, sur les degrés du palais ducal.

Entre Dandolo et Faliero, d'importants changements s'étaient opérés. Le Grand Conseil substitué, en 1172, à l'assemblée des magistrats appelés tribuns, s'était attribué à lui-même la désignation des 12 électeurs qui le choisissaient; il avait restreint ce choix aux familles parmi lesquelles il avait été exercé précédemment; enfin, après s'être complété jusqu'au nombre de 600 membres, il s'était déclaré permanent et héréditaire. Pour comprimer les mécontents, on créa le Conseil des Dix, rendu perpétuel en 1335.

C'est par ces degrés que fut fondé à Venise le gouvernement aristocratique, «le meilleur,» selon notre manuscrit, «après la monarchie.»

Ce jugement n'est pas facile à concilier avec celui que nous avons rencontré dans le même écrit sur les institutions de Florence. Il ne faut pas prendre ces diverses expressions dans un sens trop absolu. Anselme et son fils ne pouvaient évidemment louer à la fois le pouvoir illimité d'un seul et une démocratie sans contre-poids, tout en préférant à celle-ci l'aristocratie la plus complète. Peut-être la combinaison de ces trois éléments, se balançant et se tempérant mutuellement, eût-elle mieux répondu à leur pensée, comme elle se rapprochait davantage des institutions de leur pays.

Plus l'aristocratie s'affermissait, plus le pouvoir ducal était restreint. Foscari, tandis qu'il en était revêtu, est réduit à voir, sans oser se plaindre, son fils soumis à la torture et condamné à l'exil. Pour adieu il ne put que lui dire: «Va, mon fils, obéis à Venise et ne demande rien d'autre[82].»

[82] Jacopo va e ubbidisci a quello che vuole la terra e non cercar più oltre.

Afin de se frayer un chemin au trône ducal, il avait été le promoteur de guerres, quelquefois brillantes, toujours ruineuses. Voyant les mécontentements soulevés, il offre d'abdiquer; on lui impose le serment de garder le pouvoir, et ensuite le Conseil des Dix le dépose: il meurt au son joyeux des cloches qui annonçaient l'élection de son successeur.

Treize ans à peine s'étaient écoulés depuis ce règne de tragique mémoire, lorsque le sire de Corthuy vint à Venise. C'était aussi alors une institution encore récente que celle des trois inquisiteurs d'État, ayant droit de vie et de mort, quand ils étaient d'accord. Singulière et redoutable précaution de la classe dominante contre tous et contre elle-même!

Parmi les choses curieuses que le baron de Corthuy vit à Venise, son _Itinéraire_ fait mention d'un tableau placé dans l'église de Saint-Julien: on l'appelait _la Prophétie_; mais il eût fallu le désigner plutôt comme le rêve d'un cerveau malade. Ce qui semble inexplicable, c'est qu'une oeuvre semblable fût conservée dans un pareil lieu. Elle représentait le souverain pontife et le Grand Turc, tendant, comme à l'envi, la main pour s'emparer d'un écrit; mais l'infidèle, plus prompt que son compétiteur, avait saisi le document, et voici ce qu'on y lisait:

«L'Église de Dieu sera réformée; elle obéira à Dieu, comme au temps de Pierre, mon vicaire. La porte de la foi s'ouvrira devant les nations, et elles domineront les chrétiens en vertus.»

Cette peinture était fort ancienne et même antérieure, à ce que l'on prétendait, à l'époque où il avait commencé à être question des Turcs: de là ce nom de _la Prophétie_. Il y en a qui s'accomplissent sous nos yeux et que nous remarquons à peine, ainsi que d'autres fort avérées dont on n'a que trop peu de souci: il faudrait un esprit bien mal fait pour vouloir en trouver une ici. Peut-être était-ce une trace des démêlés de Venise avec le saint-siége, ou un bizarre écho de ce voeu de réforme de l'Église, dans son chef et dans ses membres, qui aboutit au concile de Trente, d'une part, et, de l'autre, à Luther et à Calvin.

Venise, puissance maritime, renfermait divers hospices où l'on recueillait les marins dans leur vieillesse. Nos Flamands applaudirent fort à cette institution et la trouvèrent aussi recommandable au point de vue de la politique qu'à celui de l'humanité.

Ce n'était pas uniquement une curiosité de voyageur qui avait amené le baron de Corthuy dans cette ville célèbre; il y trouvait l'ambassade de Perse, qu'il avait suivie de près à Rhodes et qui en était arrivée sur les galères de l'ordre.

Après la prise de Négrepont, les Vénitiens avaient dépêché Cetarino Zeno à la cour de Perse; Hassan-al-Thouil, de son côté, leur avait envoyé quatre seigneurs, dont Azimamet[83] était le plus considérable, avec cent gentilshommes persans et une suite nombreuse. Il voulait nouer des relations plus étroites avec les puissances chrétiennes qui se liguaient contre le Sultan, s'assurer de leurs dispositions et de leurs forces, et se procurer des artilleurs et des fondeurs.

[83] Hadji-Mehemet.

Rien ne devait être plus utile au sire de Corthuy pour compléter les notions qu'il avait recueillies, en Orient, sur le souverain de la Perse et ses vues, que cette rencontre avec les ambassadeurs de Hassan ou Ussum Cassan et les rapports directs ou indirects qu'Anselme put avoir avec eux. Aussi ne passa-t-il pas moins de dix-huit jours à Venise.

Il est vrai qu'il y trouvait beaucoup d'amis et l'accueil le plus obligeant parmi les principaux de la noblesse. Laurent Bembo, Jean de Bragadini, Antoine Dottore, Laurent Contarini, lui offrirent de magnifiques festins. C'était le temps du carnaval, si brillant jadis à Venise; les bals et les banquets publics, les repas chez les particuliers, se succédaient sans interruption. Chaque jour avait ses fêtes auxquelles nos voyageurs prenaient part.

Au sortir de ces divertissements, un pieux devoir les appelait dans une sainte retraite. Parti le 6 mars de Venise, le sire de Corthuy se rendit le lendemain à Montello pour visiter près de là une chartreuse, appelée _lo Bosco_, où l'un de ses frères reposait, après y avoir porté pendant deux années l'habit de religieux. On ignore pourquoi cet Adorne avait été chercher si loin un cloître dont il ne manquait pas en Flandre, et ce qu'on trouve partout, une tombe.

De Montello, notre chevalier se dirigea vers Trente. Son projet était de traverser le Tyrol et de se rendre par Bâle à Strasbourg; ensuite de descendre le Rhin jusqu'à Cologne: de là il comptait retourner à Bruges, en passant par Aix-la-Chapelle, Maestricht et Anvers.