V
Le Rhin.
Le Tyrol.--Mariaen.--Hélénora Stuart.--Mols.--Entretien de Sigismond d'Autriche avec le sire de Corthuy.--Bâle.--Strasbourg.--La cathédrale.--Le chevalier Harartbach.--Les reîtres.--Les portes de Worms.--Le cours du Rhin.--Cologne.--Aix-la-Chapelle--L'anneau magique.--Maestricht.--Anvers.--Accueil que font les Brugeois à Anselme Adorne.
Ce qu'offre de plus remarquable la partie du voyage d'Anselme Adorne, qui nous reste à raconter, c'est l'entrevue de celui-ci avec Sigismond d'Autriche.
Issu de Rodolphe de Hapsbourg, ce prince avait pour aïeul le valeureux Leopold, tué à Sempach, et était cousin de l'empereur Frédéric III, auquel, dit Æneas Sylvius, les princes allemands obéissaient quand ils le voulaient; ce qui arrivait rarement.
Cette branche avait pour apanage le Tyrol et quelques autres États; mais, selon notre manuscrit, Sigismond prenait, comme l'Empereur régnant, les titres de duc d'Autriche, de Styrie, de Carinthie et de Carniole. Il eut de longs démêlés avec les Suisses et y perdit le Turgau. C'est pour subvenir aux frais de cette guerre, qu'il avait récemment engagé au duc de Bourgogne le comté de Ferrette et plusieurs villes d'Alsace et de Souabe.
Notre chevalier, après avoir passé par Trente et traversé une belle vallée qu'arrose une large rivière, arriva à Marano ou Mariaen, petite ville qui était la capitale du Tyrol. Néanmoins ce n'était pas là, mais à Inspruck, que Sigismond faisait sa résidence ordinaire.
A Brixen, Anselme Adorne rencontra la duchesse, qu'il alla saluer, avec d'autant plus d'empressement qu'elle tenait à la maison royale d'Écosse. C'était Hélénora Stuart, soeur de Jacques II.
Comme le chevalier approchait de Mols, appelé aussi Sevenkirchen, il aperçut à l'entrée de ce bourg une troupe nombreuse et brillante de cavaliers. A leur tête était Sigismond avec qui il eut un long entretien.
Le duc protesta de sa bonne volonté pour Charles le Téméraire. «Je viendrais moi-même en personne lui amener du renfort,» dit-il, «n'était-ce d'un petit démêlé que j'ai avec certains montagnards.»
L'_Itinéraire_ les nomme _Angelini_: ils vivaient en commun au nombre d'environ seize cents, habitant une vallée resserrée entre des rochers et à laquelle on n'avait d'accès que par un défilé fort étroit, ce qui rendait cette peuplade très-difficile à réduire.
Le 20 mars, nos voyageurs atteignirent «la charmante ville de Bâle, dont les maisons sont bâties avec autant d'élégance que de luxe.» Le lendemain ils passèrent le Rhin en face de Strasbourg, sur un pont en bois de plus de cent arches. Dans cette ville, ils ne manquèrent pas d'aller contempler la cathédrale, l'une des plus belles églises qu'ils eussent vues. Ils admirèrent surtout la flèche, fort haute et ornée de diverses sculptures. Ils avaient vu des tours plus élevées, mais aucune qui leur parût offrir un aspect plus agréable.
Le sire de Corthuy entra, pour descendre le Rhin, dans une barque assez grande, puisqu'elle put contenir d'autres passagers, sa suite et ses chevaux. Il s'y trouvait déjà un homme d'un visage mâle et ouvert, accompagné d'une dame dont l'extérieur annonçait un rang élevé: c'était un chevalier strasbourgeois, nommé Hans Harartbach, qui voyageait avec sa femme. Cette société, outre qu'elle fut très-agréable à Anselme, lui fut encore d'un grand secours.
Le village d'Ingelsheim, où l'on s'arrêta le soir, était infesté par des reîtres qui y vivaient à discrétion et y commettaient toute sorte de désordres et de violences. Nul moyen de s'y procurer des vivres. En revanche, tout était à craindre de l'insolence de cette soldatesque. Harartbach avait, heureusement, pris ses précautions contre ces deux inconvénients. Non-seulement il s'était muni de provisions qu'il partagea gaîment avec les Flamands, mais il avait fait venir, pour lui servir d'escorte, des gens bien armés qui tinrent les reîtres en respect.
Les deux chevaliers se séparèrent avec des témoignages réciproques de considération, et le Brugeois poursuivit sa navigation; de Strasbourg à Cologne, elle ne dura pas moins d'une semaine. Le 24 mars, il comptait passer la nuit dans la petite mais forte ville de Worms; mais, lorsqu'il y arriva, les portes étaient fermées et elles ne s'ouvraient plus à cette heure. On ne voyait à l'entour aucune habitation: il fallut coucher à la belle étoile. Par grâce, on fit passer à travers une lucarne un pain de médiocre grandeur et quelque peu de vivres pour le souper de nos voyageurs, ainsi que du pain pour leurs chevaux.
Voilà les seuls incidents de leur trajet sur le Rhin. Ils furent charmés de voir, sur ses bords, les châteaux et les villes, munis de toits d'ardoises, ce qu'ils n'avaient pas rencontré dans le Midi. L'_Itinéraire_ fait aussi mention des montagnes entre lesquelles le Rhin commence à couler prés d'Openheim, et qui, en dessous de Mayence, prêtent à son cours de si pittoresques aspects.
Le 28 mars, au lever du soleil, notre chevalier aborda à cette colonie sainte (Cologne), «si justement appelée ainsi, à cause des martyrs qui l'ont arrosée de leur sang.»
Pour se rendre à Aix-la-Chapelle, il fut obligé de se pourvoir d'une escorte; elle fut changée au village de Berchem et à Juliers, sans doute à cause des différentes dominations qu'il traversait.
Dans la ville de Charlemagne, renommée, alors comme aujourd'hui, pour ses bains naturels d'eau chaude, on expliqua à nos voyageurs la fondation de l'église de Notre-Dame, d'une manière qui leur parut un peu difficile à croire; pourtant il en a été tenu note, sous toute réserve, dans leur _Itinéraire_.
Cette légende y est racontée avec simplicité. Quoiqu'elle ait déjà été recueillie dans plus d'un ouvrage moderne, comme il y a quelques différences dans les détails, nous croyons qu'on nous saura gré de la reproduire ici.