‹ Anthologie féminineChapitre 5 sur 17 · II

II

Tant que mes yeux pourront larmes espandre A l'heur passé avec toy regretter, Et qu'aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre;

Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart luth pour tes grâces chanter, Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre,

Je ne souhaitte encore point mourir; Mais quand mes yeus je sentiray tarir, Ma voix cassée et ma main impuissante,

Et mon esprit, en ce mortel séjour, Ne pouvant plus monstrer signe d'amante, Priray la mort noircir mon plus cler jour.

ÉLÉGIE

Vous qui lisez, ô dames lionnoises... . . . . . . . . . . . . . . Ne veuillez point condamner ma simplesse Et jeune erreur de ma folle jeunesse, Si c'est erreur; mais qui, dessous les cieus, Se peut vanter de n'estre vicieus? L'un n'est content de sa sorte de vie, Et tousjours porte à ses voisins envie; L'un, forcenant de voir la paix en terre, Par tous moyens tasche y mettre la guerre; L'autre, croyant povreté estre vice, A autre Dieu qu'Or ne fait sacrifice; L'autre sa foy parjure il emploira A decevoir quelcun qui le croira; L'un, en mentant de sa langue lézarde, Mile brocars sur l'un et l'autre darde. Je ne suis point sous ces planetes née Qui m'ussent pu tant faire infortunée. Oncques ne fut mon œil marri de voir Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir. Oncq ne mis noise ou discord entre amis; A faire gain jamais ne me soumis; Mentir, tromper et abuser autrui, Tant m'a desplu que mesdire de lui. . . . . . . . . . . . . . .

A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE

(SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES)

_Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes n'empeschent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes le tort qu'ils nous fesoient en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement, et non desdaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaisnes, anneaux et somptueux habits..._

_Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames d'eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux et s'employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes, tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra, nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine et d'estude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours supérieurs quasi en tout. S'il y a quelque chose recommandable apres la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut on ne se peut vanter d'autre chose que d'avoir passé le temps. Mais celle de l'estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent..._

De Lyon, ce 24 juillet 1555.

[22] _Clémence de Bourges_, amie de _la Belle Cordière_, qui lui dédia le _Débat de folie et amour_, dialogue en vers, n'a pas eu ses œuvres éditées ni conservées.

PERNETTE DU QUILLET

(MORTE A LYON EN 1546)

A fait partie de la pléiade de dames lyonnaises littéraires, de la société de Louise Labé et de Clémence de Bourges, avec Anne de Marquets, Anne Séguier, dame de Vergnes, etc.

POÉSIES IMPRIMÉES EN 1545

Sans cognoissance aucune en mon printemps j'estois Libre sans liberté, car rien ne regrettois En ma vague pensée, De mols et vains desirs follement dispensée.

Las! amour, tout jaloux du commun bien des dieux, Me vint escarmoucher par faux allarmes d'yeux; Mais je vis sa fallace, Par quoi me retirai et lui quittai la place.

DAMES DES ROCHES MÈRE ET FILLE

DE LYON (1550 ENVIRON)

Ont laissé un grand nombre de lettres charmantes et très sages, ainsi que des poésies, mais dont il n'a pas été beaucoup parlé.

Si mes escrits n'ont gravé sur la face Le sacré nom de l'immortalité, Je ne l'ai quis non plus que merité, Si je ne l'ai de faveur ou de grace. . . . . . . . . . . . . .

[Illustration]

. . . . . . . . . . . . . . . Quenouille, mon souci, je vous promets et jure De vous aimer toujours, et jamais ne changer Votre honneur domestic pour un bien étranger Qui seme inconstamment et fort peu de temps dure.

ÉLISÈNE DE CRENNE

SURNOMMÉE LA BELLE HÉLISENNE

A eu des ouvrages en prose imprimés en 1538, d'après M. de Juvigny; ils n'ont pas laissé d'autre trace.

MARSEILLE D'ALTOUVINS

(NÉE A MARSEILLE EN 1550)

A joui en Provence d'une grande réputation; on a d'elle de fort jolis vers, malheureusement bien oubliés.

Nul n'aura dans le ciel partage S'il n'a chanté par l'univers Le rare phœnix de notre âge, Paul et Belcand unis en vers[23].

[23] Louis Belcand de la Belcandière, né à Grasse, et Pierre-Paul, né à Marseille, restaurateurs de la poésie provençale.

CATHERINE LARCHEVÊQUE DE PARTHENAY

· · ·

Elle épousa en 1568 le baron de Pont; ce mariage fut annulé et elle se remaria en 1575 à René, vicomte de Rohan, mort en 1586. Elle cultivait les belles-lettres avec succès et fit imprimer en 1572 des _Poésies_; elle écrivit aussi une tragédie d'_Holopherne_ non imprimée; puis une _Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le blâment de ce qu'il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs_. Mme de Rohan, calviniste, s'enferma pendant le siège de La Rochelle, et vécut avec sa fille trois mois de viande de cheval et de quatre onces de pain; elle sut élever son fils, le célèbre Henri de Rohan, dans ce courage indomptable qui le distingua, et aussi sa fille Anne, mariée au duc de Deux-Ponts. C'est elle qui répondit à Henri IV: «J'ai trop peu de bien pour être votre femme, et je suis de trop bonne maison pour être votre maîtresse[24].»

[24] Michaud.

MARIE DE ROMIEU

(1550 ENVIRON A 1600)

Les dates de sa naissance et de sa mort ne sont pas connues avec précision. On sait seulement qu'elle est née à Viviers, dans le Vivarais, et que ses _Premières œuvres poétiques_ furent éditées en 1580.

Son œuvre principale, et qui mériterait, autant par l'excellente langue dans laquelle elle est écrite que pour les idées qu'elle agite, d'être connue _in extenso_, est son _Discours_ pour la défense des femmes, qui lui valut maintes félicitations de plusieurs poètes du temps, entre autres celles de Jan Édouard de Morin, qui débutent avec entrain:

Ce mâle vers en fat de ta verve femelle Me faict prodigieus sonner en la poictrine Un vœu de m'enfemmer . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces poésies en son honneur sont réunies aux siennes dans un tout petit volume que nous avons eu entre les mains à la Bibliothèque nationale, et qui est intitulé ainsi qu'il suit:

_Œuvres poétiques de Mme Marie Romieu, contenant un brief Discours, que l'excellence de la femme surpasse celle de l'homme, non moins recréatif que plein de beaux exemples. Le tout à trés haute et trés illustre princesse ma dame Marguerite de Lorraine, duchesse de Joyeuse. A Paris,_ 1581, _pour Lucas Breger, tenant sa boutique au second pillier de la grand'salle du Palais._

DISCOURS

Nous avons bien souvent à mespris une chose, Ignorans la vertu qui est en elle enclose, Faute de rechercher diligemment le pris Qui pouvoit estonner en après nos esprits: Car, comme un coq qui treuve une perle perdue, Ne sçachant la valeur de la chose incognue, Ainsi, ne peu s'en faut, l'homme ignare ne sçait Quel est entre les deux sexes le plus parfait. Il me plais bien de voir des hommes le courage, Des hommes le sçavoir, le pouvoir, l'avantage, Il me plais bien de voir des hommes la grandeur; Mais, puis si nous venons à priser la valleur, Le courage, l'esprit et la magnificence, L'honneur et la vertu et toute l'excellence Qu'on voit luire toujours au sexe feminin, A bon droit nous dirons que c'est le plus divin. . . . . . . . . . . . . . . . . . Allons donc plus avant, venons à la douceur Et sainte humanité dont est remply leur cueur. S'est-il treuvé quelqu'un qui n'eut l'âme saisie De semblable bonté, faveur et courtoisie? . . . . . . . . . . . . . . . . . Pleurez, mes yeux, pleurez, et ores de vos pleurs Faites sortir un ruisseau de douleur, Et toy, mon cœur, fend toy d'une douleur profonde, Fay que mon mort se suive en l'autre monde.

HYMNE A LA ROSE POUVANT SERVIR D'ÉPITAPHE

. . . . . . . . . . . . . . . Celle qui gist ici sous cette froide cendre, Toute sa vie aima la rose fraische et tendre, Et l'aima tellement qu'après que le trespas L'eut poussée à son gré aux ondes de là-bas Voulut que son cercueil fût entouré de roses, Comme ce qu'elle aimoit par-dessus toutes choses.

MARGUERITE DE FRANCE[25]

(1553-1615)

Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, sœur de Charles IX et de Henri III, première femme de Henri IV, répudiée en 1599, Marguerite de Valois eut une vie privée aussi irrégulière et aussi joyeuse que celle de son mari.

Elle écrivit pendant son exil au château d'Usson des _Poésies_ et des _Mémoires_ comprenant, de 1569 à 1582, une période de pas moins de treize années, qu'elle comparait dans la préface de cet ouvrage adressée à Brantôme «à de petits oursons qui vont vers l'historien, en masse lourde et difforme pour y recevoir leur formation».

Ces mémoires furent écrits par elle dans le but de justifier sa conduite. Ils sont aussi peu possibles à lire par tous les yeux que les _Contes_ de la reine de Navarre, sa grand'belle-mère.

Son style clair, précis, délicat, sympathique et naïf en même temps, lui vaut cet éloge de Bacon dans son _Histoire de la littérature française jusqu'au XVIe siècle_, «qu'elle sert de transition entre Christine de Pisan et Mme de Sévigné». De goût élégant, elle supprima le hennin et imagina de se coiffer avec ses cheveux.

MÉMOIRES[26]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'allois en une lictiere faicte à pilliers doublez de velours incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de serge nuée, à devise; cette lictiere toute vitrée, et les vitres toutes faictes à devises, y ayant ou à la doublure ou aux vitres quarante devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien, sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la lictiere de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrosses ou chariots où alloit le reste des dames et filles d'elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient commandement du roy de me recepvoir selon que j'avois cet honneur de lui estre, qui, en passant, me firent tout l'honneur que j'eusse peu desirer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Partant[27] de Cambray, j'allay coucher à Valenciennes, terre de Flandre, où M. le comte de Lalain, M. de Montigny, sa femme et sa belle-sœur, Mme d'Aurec, et toutes les plus apparentes et galantes dames de ce pays-là, m'attendoient pour me recepvoir.....

Le comte de Lalain, se disant estre parent du roy mon mary, ne pouvoit assez faire de démonstration de l'aise qu'il avoit de me voir là, et quand son prince naturel y eust esté, il ne l'eust pu recepvoir avec plus d'honneur, de bien veuillance et d'affection. Arrivant à nous, à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger, je trouvay à la cour la comtesse de Lalain, sa femme (Marguerite de Ligne), avec bien quatre-vingts ou cent dames du païs ou de la ville, de qui je fus reçeue non comme princesse estrangere, mais comme si j'eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes estant d'estre privées, familieres et joyeuses.

La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant davantage un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain asseurance qu'il me seroit aisé de faire amitié estroite avec elle, ce qui pourroit apporter de l'utilité à l'avancement du dessein de mon frere...

L'heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le comte de Lalain continua tant que je fus à Mons, qui fut plus que je ne pensois estimant debvoir partir dés le lendemain. Mais cette honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux, ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ni à elle, qu'encore à toute force me laisserent partir au bout de huict jours. Vivant avec une telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher fort tard, et y eust demeuré davantage; mais elle faisoit chose peu commune à personne de telle qualité, qui toutes fois tesmoingne une nature accompagnée d'une grande bonté. Elle nourrissoit son petit fils de son lait, de sorte qu'estant le lendemain au festin, assise tout auprès de moy à la table qui est le lieu où ceux de ce païs-là se communiquent avec le plus de franchise, n'ayant l'esprit bandé qu'à mon but, qui n'estoit que d'advancer le dessein de mon frere, elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec une robille à l'espagnole de toille d'or noire, avec des bandes de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toille d'argent blanche en broderie d'or avec des gros boutons de diamant (habit approprié à l'office de nourrice), l'on luy apporta à la table son petit fils emmaillotté aussi richement qu'estoit vestue la nourrice, pour lui donner à taicter.

Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se desboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eust esté tenu à incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naifveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées, qu'elle en reçeust autant de louange que la compagnie de plaisir.....

Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions, qui estoit grande et belle.....

[25] On confond quelquefois Marguerite de Valois, dont il est question en ce moment, avec Marguerite d'Angoulême, sœur de François Ier, grand'belle-mère de celle-ci. Nous avons publié la biographie de Marguerite d'Angoulême de Navarre, ainsi que des extraits de ses poésies (p. 29). Marguerite de Valois est appelée aussi Marguerite de Navarre par quelques chroniqueurs, parce que Henri IV était de Navarre avant d'être roi de France. Le nom Marguerite de France fut déjà porté par la fille de Marguerite de Castille, comtesse de Vexin, morte en 1158, et par la fille de saint Louis, mariée en 1270 à Jean le Victorieux.

[26] _Mémoires de la royne Marguerite_, publiés à l'_Image de sainte Barbe_, chez _Charles Chapelain, en_ 1628.

[27] Il fut décidé qu'elle irait aux eaux de Spa avec la princesse de la Roche-sur-Yon, à l'occasion des intérêts de son frère, le duc d'Alençon, que l'on voulait voir régner dans les Pays-Bas. Cette narration de son voyage, dont nous élaguons les réflexions politiques fastidieuses, nous a paru intéressante au point de vue des mœurs de l'époque et du pays.

ANNE DE ROHAN

(1580-1646)

Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay[28], Anne de Rohan était d'un esprit très supérieur, comme celui de sa mère. Elle lisait couramment l'hébreu et écrivait de fort beaux vers. On lui attribue même une grande influence sur le poète Malherbe, au sujet de règles de la versification qu'elle le décida à adopter.

SONNET

Nature avoit encore un beau chef-d'œuvre à faire Quand elle fist au jour naistre tes blonds cheveux, Et dont la splendeur rend tous les cœurs furieux; De celuy qui son trait allonge pour y voir,

En vain viendroit Cérès au combat de ta gloire, Pour emporter le prix entre tes blonds cheveux, Car sa divinité n'a rien plus précieux Pour imprimer dessus le tableau de mémoire.

Plustôt desmêlerait l'antre dédalien, Mon cœur banny de soy, qu'il rompe le lien Qui le tient enserré dans cette tresse blonde,

N'ayant rien de plus beau ny de plus lumineux Aux flambeaux allumés sur le lambris des cieux, Au point que leur clarté éclaire tout le monde.

[28] Voir page 42.

Mlle DE GOURNAY (MARIE DE JARS)

(1566-1645)

On l'appelait la _fille d'alliance_ de Montaigne, dont elle a édité les œuvres en 1595, avec une «extrême superstition», selon ses propres paroles; il semble que la piété légendaire qu'elle avait pour son père adoptif soit son principal titre à passer à la postérité. Les biographies donnent peu de détails sur elle, et si l'on interroge Staaf sur son livre intitulé _l'Ombre_, il vous répond: «Un livre de poésies.» Eh bien! non, il y a confusion. Désireuse de lire ces poésies en vieux langage, j'ai demandé à la Bibliothèque nationale ce volume de Mlle de Gournay, et ce ne sont nullement des poésies, mais bel et bien de la prose et des conseils moraux, excellents à lire.

Ce volume, édité par _Libert, rue Saint-Jean-de-Latran_, en MDCXXVI, a pour épigraphe, et comme pour justifier son nom:

_L'homme est l'ombre d'un songe Et son œuvre est son ombre._

Voici quelques titres de chapitres que j'ai relevés.

--_Si la vengeance est licite..._

--_Antipathie des âmes basses et hautes..._

--_Abrégé d'institution pour le prince souverain_, où je copie ces lignes bien dignes d'être méditées:

Tu ne te peux rendre trop souple et soubmis à ceux qui te seront donnez, pour t'apprendre à soubmettre après toy-mesme et les choses à toy; et ne crois pas y soubmettre jamais les choses à ton poinct qu'en travaillant à te rendre aimable et desirable partout où tu te voudras rendre puissant.....

Nos esprits hument les esprits qui leur sont familiers ny plus ny moins que nos corps hument l'air un instant et s'en nourrissent. Des maux faicts avec plaisir, le plaisir passe et le mal demeure, et des biens faicts avec peine, le bien demeure et le mal passe...

[Illustration]

DE LA MÉDISANCE

_A Madame la marquise de Guercheville_

Dame d'honneur de la reyne-mère du roy.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lorsque Momus reprocha la faute de Prométhée de n'avoir pas fait une fenestre au sein de l'homme afin que l'œil penétrast ce que son cœur donneroit de contraire à sa parole, je m'esbahis comme il ne le reprit aussi pour avoir manqué d'apposer quelque ferme arrest

Et plusieurs freins avec plusieurs timons

à sa langue et à son oreille, parties si glissantes à l'abus, et dont l'abus est si coulpable. Il arrive que nous exposons tous les jours les biens pour la vie, la vie pour une parcelle de l'honneur, qu'Aristote appelle aussi le plus grand des biens externes, comme il qualifie la honte le plus grand des maux de cette condition...

FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE

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DEUXIÈME PÉRIODE

XVIIe-XVIIIe SIÈCLE

UNE cinquantaine d'années s'est écoulée. La Renaissance a fait son œuvre. Malherbe a épuré le vieux langage. Le français est arrivé à son apogée. Nul ne peut se flatter de dépasser comme clarté et comme syntaxe Corneille, La Bruyère, Voltaire et Diderot. Avec Mlle de Scudéry commence cette célèbre pléiade, unique au monde, de femmes françaises écrivains. Dans le XVIIe siècle nous trouvons de fertiles romancières, de plus rares poètes, quelques moralistes et savantes. Le XVIIIe siècle est celui des Correspondances et Mémoires. Toute femme spirituelle, mondaine, enjouée, est facilement maîtresse dans le style épistolaire, qui doit rester familier et antipédantesque. Nous avons hésité à considérer les correspondantes comme auteurs. Aux Mémoires, infiniment utiles au point de vue de l'histoire et des mœurs, il ne faut demander non plus des conceptions de haut vol ni le souffle littéraire indispensable aux œuvres d'imagination. Il est difficile de déployer une grande science de rhétorique pour répéter dix fois dans la même feuille: «Je suis entrée chez la reine, etc.» Aussi avons-nous choisi comme citations, quand nous l'avons pu, des réflexions et commentaires appartenant en propre à l'auteur ou à un de ses ouvrages littéraires, plutôt que des fragments de mémoires ou de lettres.

La Révolution ayant mis un point d'arrêt dans la vie sociale, et étant en même temps un point de départ d'autres mœurs et d'autres idées, nous avons arrêté cette seconde période à Mme d'Antremont, qui a correspondu avec Voltaire âgé et nous conduit jusqu'à 1789.

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MADELEINE DE SCUDÉRY

(1607-1701)

MADELEINE de Scudéry est sans contredit une des plus grandes figures de femmes littéraires; notre époque l'a qualifiée bien à tort de pédante, se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui rendra justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de près, choquent le vulgaire appréciateur, mais que l'éloignement remet à leur point.

Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l'orgueil et l'oracle de sa ville natale, le _Havre-de-Grâce_; elle vint à Paris, à l'âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de Rambouillet, rendez-vous des illustrations du siècle.

Mlle de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres par besoin, pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et d'elle-même. Ce fut en dissimulant son nom et sous la signature de son frère qu'elle publia ses premiers ouvrages: _Les Aventures de Baisa_, _Harangues de femmes illustres_, _Cyrus_, et les premiers volumes de _Clélie_. Pendant la publication de cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors sans signer _Célinte_, _Mathilde_, la _Promenade de Versailles_, deux volumes de _Conversations_, des vers et des lettres.

On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés de produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant, elle n'en remporta pas moins le prix d'éloquence à l'Académie, sur le sujet de _la Gloire_. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi charitable et vertueuse que spirituelle.

Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu'au dernier moment, quoique valétudinaire, à être l'âme et l'esprit de l'hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses amis, y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l'était à peine autant qu'elle: Mlle de Scudéry n'était point belle et ne connut pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses romans, d'ailleurs tous très moraux, d'après l'avis des hommes les plus austères.

«L'occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de _Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_; je ne fais point de difficultés à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour l'avenir, ils seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint Bernard.»

Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de _Conversations_, veut distribuer ce livre aux fidèles de son diocèse pour leur apprendre la morale et leur donner de bons modèles»;--et le Père Lacroix parle de l'auteur en ces termes: «Elle sut si bien mêler la simplicité de l'histoire et la richesse des inventions, l'élégance et la facilité du style, la légèreté des conversations, la bienséance des mœurs, la noblesse et la variété des caractères, la grandeur et la pureté des sentiments, qu'on peut dire que c'est une école ouverte pour former les jeunes gens, et où le cœur et l'esprit, loin d'être en danger de se corrompre, n'ont d'autres risques à courir que de ne pouvoir atteindre à la hauteur et à la perfection des modèles que l'on y prépare.»

Les _Portraits_ de Mlle de Scudéry sont recommandés comme les meilleurs morceaux de ses ouvrages.

Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu'elle ait plus particulièrement écrit en prose.

PORTRAIT DE PHÉRÉCYDE[29]

... Il faut que vous sachiez qu'il étoit non seulement d'une taille avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d'une beauté de son sexe, qui n'avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable; mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu'il eust une douceur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d'audace respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu'il estoit possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous le représenter, c'est-à-dire ayant tout l'agrément de la beauté et tout l'enjouement de la jeunesse, n'en avoit pourtant ny le décontenancement, ny l'inconsidération: et l'on eust dit qu'il estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment aimable; et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un agrément inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il avoit l'âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre pour ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu'il en méritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement l'esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'âme différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle[30], qui a tant eu de réputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je persuadé que jamais personne n'a eu le cœur si tendre à l'amitié, ny si ardent à l'amour que Phérécyde: car, pour l'ordinaire, ceux qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente ne le sont pas si souvent d'un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste, il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement, qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout ensemble tous ceux qu'il vouloit représenter, qu'il devenoit presque ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion, ny n'a sçeu soupirer plus à propos ny d'une manière plus propre à faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu trouver l'art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il feignoit d'aimer, qu'il n'estoit pas aisé qu'il fust maltraité. Enfin, Madame, je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je pense pouvoir assurer que, s'il eust vécu plus longtemps, il eust été un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la mort le ravit à tous ses amis à l'âge que je vous ai dit: ayant eu la gloire d'estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les plus illustres personnes de toute nostre cour.

PORTRAIT DE SAPHO[31]

Sapho a eu l'avantage que son père et sa mère avoient tous deux beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur de les perdre de si bonne heure qu'elle ne put recevoir d'eux que les premières inclinations au bien, car elle n'avoit que six ans lorsqu'ils moururent... Elle n'avoit que douze ans quand on commença de parler d'elle comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le jugement estoient déjà formez et donnoient de l'admiration à tout le monde. Je vous dirai seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à apprendre tout ce qu'elle a voulu savoir. Encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne sauroit trouver aucun défaut... Elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre... Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur, il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau; mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle disposition à apprendre que, sans que l'on ait presque jamais ouï dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses... mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe qu'elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler.

A PROPOS DE L'INSTRUCTION DES FEMMES

Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font les savans, je ne laisse pas de trouver l'autre extrémité fort condamnable, et d'estre souvent épouvantée de voir tant de femmes de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles déshonorent notre sexe. En effet, la difficulté de sçavoir quelque chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu'elle sçait que de ce que les autres ne sçavent pas, et c'est sans doute la singularité qui fait qu'il est très difficile d'être comme les autres ne sont point, sans s'exposer à estre blasmée... Je ne sçache rien de plus injurieux à notre sexe que de dire qu'une femme n'est point obligée de rien apprendre...

LA TUBÉREUSE

. . . . . . . . . . . . . . Des bords de l'Orient je suis originaire; Le soleil proprement peut se dire mon père; Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas, Et ce n'est point à lui que je dois mes appas. Je l'appelle en raillant le père des fleurettes, Du fragile muguet, des simples violettes, Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour, Mais de qui les beautés durent à peine un jour. Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite: J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite, Des roses et du lis j'ai le brillant éclat. Et du plus beau jasmin le lustre délicat. Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre, Et les plus grands des rois me souffrent dans leur chambre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

LA BEAUTÉ, L'ESPRIT ET LA VERTU

La fleur que vous avez vu naistre, Et qui va bientôt disparoistre, C'est la beauté qu'on vante tant; L'une brille quelques journées, L'autre dure quelques années, Et diminue à chaque instant.

L'esprit dure un peu davantage, Mais à la fin il s'affoiblit; Et s'il se forme d'âge en âge, Il brille moins plus il vieillit.

La vertu, seul bien véritable, Nous suit au delà du trépas; Mais ce bien solide et durable, Hélas! on ne le cherche pas.

[29] L'original du portrait de Phérécyde est Éléazar de Chandeville, neveu de Malherbe.

[30] Malherbe.

[31] On prétend que Mlle de Scudéry s'est dépeint elle-même.

SABLÉ (MADELEINE-ROUVRE, MARQUISE DE)

(1598-1678)

Mme de Sablé était une des assidues de l'hôtel de Rambouillet. M. Cousin, dans ses études sur les femmes du XVIIe siècle, en a parlé comme une des femmes les plus distinguées de son siècle.

Un portrait finement tracé nous en est resté, écrit par Mlle de Montpensier, parlant en même temps de la comtesse de Maure, sous les noms de princesse Parthénie et de reine de Misnie; elle dit:

..... C'étoient des personnes par les mains desquelles le secret de tout le monde avait à passer. La princesse de Penthièvre (Mme de Sablé) avait le goût aussi délicat que l'esprit; rien n'égaloit la magnificence des festins qu'elle faisoit, tous les mets en étoient exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce que l'on peut imaginer. C'est de leur temps que l'écriture a été mise en usage; auparavant on n'écrivoit que les contrats de mariage, et des lettres on n'en entendoit pas parler.

Son salon était un des plus spirituels; très liée avec le duc de La Rochefoucauld, ses Maximes furent imprimées en 1708, à la fin du livre des _Maximes_ de l'illustre moraliste.

MAXIMES

-- Être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de soi est une sottise.

-- Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les actions qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la considération et le respect.

-- Une méchante manière gâte tout, même la justice et la raison. Le _comment_ fait la meilleure partie des choses, et l'air qu'on leur donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses.

-- Dans la connaissance des choses humaines, notre esprit ne doit jamais se rendre esclave en s'assujettissant aux fantaisies d'autrui. Il faut étendre la liberté de son jugement et ne rien mettre dans sa tête par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la diversité des opinions, il faut choisir, s'il y a lieu; sinon, il faut rester dans le doute.

-- Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection: c'est le bonheur du bon goût de le trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle fait découvrir un vice entre plusieurs vertus pour le relever et le publier, ce qui est plutôt une marque du mauvais naturel qu'un avantage du discernement; et c'est bien mal passer sa vie que de se nourrir toujours des imperfections d'autrui.

Mlle DE CALAGES

(1610 A 1658 ENVIRON)

Marie Pech de Calages, contemporaine de Corneille, est surtout connue par un ouvrage important, le poème de _Judith, ou la Délivrance de Béthulie_, composé de huit livres, édité après la mort de l'auteur, en 1660, à Toulouse, par Mlle L'Héritier de Villandon, et dédié à la reine. Ce poème était terminé avant que _le Cid_ eût paru, alors que la langue poétique n'avait pas encore subi le perfectionnement que Corneille devait lui donner. Cependant il contient des morceaux de premier ordre. Mlle de Calages a remporté plusieurs fois des prix à l'Académie des Jeux floraux.

JUDITH, OU LA DÉLIVRANCE DE BÉTHULIE.

. . . . . . . . . . . . . . . Son courage redouble, un feu divin l'embrase. Ce n'est plus cet objet dont le charme vainqueur Du farouche Holopherne avoit séduit le cœur, Sa démarche et ses traits n'ont rien d'une mortelle. Une sombre fureur en ses yeux étincelle, Ses cheveux sur son front semblent se hérisser, Un pouvoir inconnu la force d'avancer. Elle voit sur le lit la redoutable épée Qui dans le sang hébreu devoit être trempée; Elle hâte ses pas et prend entre ses mains Le fer victorieux, la terreur des humains, Observe avec horreur ce conquérant du monde, S'applaudit en voyant son ivresse profonde, Puis soulève le fer, l'arrache du fourreau, Et, le cœur enflammé par un transport nouveau, Croit entendre la voix du Ciel qui l'encourage: «Tu le veux, Dieu puissant, achève ton ouvrage!» Elle dit, et d'un bras par Dieu même affermi Frappe d'un fer tranchant son superbe ennemi. . . . . . . . . . . . . . . .

DE LA SUZE (HENRIETTE DE COLIGNY, Ctesse)

(1618-1673)

Petite-fille de l'amiral de Coligny, elle épousa Thomas Hamilton, comte de Hadington. Devenue veuve, se remaria à Gaspard de Champagne, comte de la Suze; ne fut pas heureuse en ménage: le comte de la Suze, fort jaloux, l'emmena dans ses terres. Ne pouvant souffrir ni son mari ni la solitude, elle se sépara du comte, et de protestante se fit catholique, «afin, dit Christine de Suède, de ne rencontrer son mari ni dans ce monde ni dans l'autre».

Mme de la Suze était d'une grande beauté et possédait une physionomie charmante.

Ses poésies sont presque toutes rimées par Pellisson. Elles sont d'une douceur que l'on pourrait appeler fade; le monde littéraire qui constituait sa petite cour les admirait aveuglément.

CHANSON

J'ai juré mille fois de ne jamais aimer, Et je ne croyais pas que rien pût me charmer; Mais alors que je fis ce dessein téméraire, Tircis, vous n'aviez pas entrepris de me plaire. Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, Et de l'amour enfin je connais le pouvoir.

Hélas de mon erreur trop tard je m'aperçois; Je pensais que ce dieu ne rangeait sous ses lois Que ceux qui de ses traits savent mal se défendre, Mais je sens que mon cœur malgré moi va se rendre. Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, Et de l'amour enfin je connais le pouvoir.

DE BRÉGY (CHARLOTTE SAUMAISE DE CHAZAN)

(1619-1693)

Charlotte de Chazan fut élevée par son oncle, le célèbre Saumaize; elle avait tant d'esprit et d'agréments qu'elle sut charmer à quatorze ans le comte de Brégy, qui devint ambassadeur en Pologne et en Suède. Ce mariage ne fut pas très heureux; elle ne paraît pas avoir eu une sincère affection pour son mari. Très jolie, très séduisante, elle eut beaucoup de succès à la cour. On a d'elle un volume de _Lettres et Poésies_ édité à Leyde en 1666.

ÉPIGRAMME

Ci-dessous gît un grand seigneur Qui tout couramment nous apprit Qu'un homme peut vivre sans cœur Et mourir sans rendre l'esprit.

SONNET SUR LES ANTIQUITEZ DE ROME

Vous que l'on vit jadis de splendeurs éclatans, Termes, cirques, palais, que partout on renomme, Si vous montrez encore la puissance de Rome, Vous montrez bien aussi la puissance du temps.

Autrefois l'on a vu loger des empereurs Où logent maintenant tous les oyseaux funestes; De ce que vous étiez vous n'êtes que le reste, Et la guerre a sur vous déployé ses fureurs.

Rome, qui sous ses lois rangea toute la terre, Ayant régné longtemps reperdit par la guerre Tout ce que sa puissance avait pu conquérir.

Sa ruine a du sort témoigné l'inconstance, L'autheur de son trépas le fut de sa naissance, Mars luy donna la vie et Mars la fit périr.

ANNE DE BOURBON

(1619-1677)

Fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency, femme de Henri d'Orléans, duc de Longueville, Anne de Bourbon s'occupa de politique: sœur des princes de Conti et de Condé, elle usa de toute son influence pour les pousser dans le parti de la Fronde; on a d'elle un choix de lettres qui ne manquent pas d'originalité. Elle mourut aux Carmélites.

PENSÉE

Les beaux jours que donne le soleil ne sont que pour le peuple, la présence de ce que l'on aime fait les beaux jours des honnêtes gens.

LETTRE

A Mme LA PRINCESSE LOUISE-MARIE DE GONZAGUE

Le 27 août 1645.

_Je vous suis très redevable de la bonté que vous avez eue de prendre part à la joie que le bonheur de Monsieur mon frère m'a donnée. C'est une marque très obligeante de l'honneur que vous me faites de m'aimer, que je n'ai point de paroles pour vous exprimer le ressentiment que j'en ai. Je crois que vous ne doutez pas de ma reconnaissance là-dessus; c'est pourquoi j'en quitterai le discours pour vous donner des nouvelles de M. le maréchal de Grammont, comme vous me l'ordonnez. Je vous dirai donc qu'il est prisonnier, mais pas blessé, à ce que l'on m'a assuré. On espère que sa prison ne sera pas longue. Car nous avons pris le général Glen, contre lequel on croit qu'on l'échangera promptement, les ennemis ayant grand besoin d'un homme de commandement parmi eux, et ayant perdu, par la mort de Mercy et par la prison de celui-ci, tous les plus considérables qu'ils eussent; ce qui fait croire qu'ils ne feront nulle difficulté de rendre M. le maréchal de Grammont contre Glen, qu'on leur devait offrir tout à l'heure. Voilà tout ce que j'en ai appris. La pauvre Mme de Montausier est fort affligée de Pisany, à ce qu'on m'a dit. Je suis ravie que Trie vous soit agréable et que le séjour ne vous en soit pas incommode. Je souhaite pourtant de tout mon cœur que vous le quittiez bientôt, afin qu'en vous voyant souvent on puisse profiter du temps qui reste à vous avoir encore ici..._

Mme DE MOTTEVILLE (FRANÇOISE BERTAUT)

(1621-1689)

Nièce de l'évêque de Séez, fille d'un gentilhomme de la chambre du roi; sa mère, d'origine espagnole, servant d'intermédiaire à la reine pour correspondre secrètement avec sa famille, Françoise Bertaut, dès l'âge de sept ans, fut attachée à la personne de la reine Anne d'Autriche; mais Richelieu, craignant déjà son influence, l'éloigna. Vers sa vingtième année, sa mère, qui l'avait conduite en Normandie, la maria à M. Langlois de Motteville, qui en avait quatre-vingts. Après la mort de Richelieu, elle revint près d'Anne d'Autriche, et fut pendant vingt-deux ans plutôt une amie de la reine qu'une femme de chambre, dont elle avait le titre. Mazarin la craignait aussi, mais ne fut point aussi rigoureux que son prédécesseur. Elle n'a laissé que des _Mémoires pour servir à l'histoire de la reine Anne d'Autriche_, écrits dans une langue simple et spirituelle. On y rencontre quelques observations assez véridiques:

Les rois ne voient jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages. La Vérité, que les poètes et les peintres représentent toute nue, est toujours, devant eux, habillée de mille façons, et jamais mondaine n'a si souvent changé de mode que celle-là en change quand elle va dans les palais de roi.

JOURNÉE DES BARRICADES

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du peuple, forcé de prendre cette commission pour lui demander encore une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu'ils disaient, si on le leur refusait, à le ravoir par la force. Comme le cœur de la reine n'était pas susceptible de faiblesse, qu'il paraissait en elle un courage qui aurait pu faire honte aux plus vaillants, et que d'ailleurs le cardinal ne trouvait pas son avantage à être toujours battu, elle se moqua de cette harangue, et le coadjuteur s'en retourna sans réponse. Un de ses amis et un peu des miens qui, peut-être, aussi bien que lui, n'était pas dans son âme au désespoir des mauvaises aventures de la cour, et qui ne l'avait pas quitté de toute la journée, me dit à l'oreille que tout était perdu; qu'on ne s'amusât point à croire que ce n'était rien; que tout était à craindre de l'insolence du peuple; que déjà les rues étaient pleines de voix qui criaient contre la reine, et qu'il ne croyait pas que cela se pût apaiser aisément.

La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la reine dans sa créance que l'aventure du jour n'était nullement à craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n'avais pas eu grand'peur. Cette princesse me faisait une continuelle guerre de ma poltronnerie, si bien qu'elle me fit l'honneur de me dire gaiement qu'à midi, quand on était venu lui dire le bruit que le peuple commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur que j'aurais au moment que j'entendrais cette nouvelle si terrible, et ces grands mots de _chaînes tendues_ et de _barricades_.

Elle avait bien deviné, car j'avais pensé mourir d'étonnement quand on me vint dire que Paris était en armes, ne croyant pas que jamais dans ce Paris, le séjour des délices et des douceurs, on pût voir la guerre ni des barricades que dans l'histoire et la vie d'Henri III. Enfin cette plaisanterie dura tout le soir; et comme j'étais la moins vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur moi. Je me moquai en moi-même, non seulement de ma frayeur, mais encore des avis que, deux heures auparavant, Laigues m'avait donnés si charitablement. Ce ne fut pas sans admirer comme les choses sont prises si diversement selon les différentes passions des hommes...

MARIE D'ORLÉANS LONGUEVILLE

DUCHESSE DE NEMOURS

(1625-1707)

Femme de beaucoup d'esprit et d'une haute vertu, elle passa la majeure partie de son existence dans une espèce de retraite. Belle-fille de la bruyante duchesse de Longueville, elle avait en haine toute la famille des Condé et ne leur pardonna qu'à son lit de mort.

Elle a laissé un volume de _Mémoires_ spirituels et agréablement écrits, mais dont il faut mettre en doute l'impartialité.

RETOUR DES PRINCES A PARIS APRÈS LEUR DÉLIVRANCE PAR MAZARIN

Le jeudy gras que les trois princes arrivèrent à Paris, on y fit des feux de joye de leur élargissement, comme on en avoit fait auparavant de leur prison. Mais à dire la vérité, les derniers ne se firent ni d'un si bon cœur, ni avec tant de gayté que les premiers: car le peuple est bien étrange dans ces divers mouvements, et il en avoit donné plusieurs marques au sujet des trois princes.

Monsieur le duc d'Orléans alla au-devant d'eux dans son carrosse, où le duc de Beaufort et le coadjuteur eurent l'honneur de l'accompagner.

Ce furent de grands embrassements et de grands compliments de part et d'autre. Mais voilà à quoi se borna entre eux toute la reconnoissance aussi bien que toute l'amitié.

Monsieur, qui n'avoit point vu la reine depuis leur brouillerie, vint lui présenter les trois princes, et de là il les mena souper au palais d'Orléans. Cette visite fut assez froide et le repas ne fut guère plus échauffé, et comme il n'y arriva rien de plus remarquable, on commença dès lors à se remettre de ce qu'on avoit tant appréhendé de ce retour de Monsieur le Prince. On jugea facilement, par cette retenue qu'on n'attendoit point de lui, qu'il n'avait ni de si grands ni de si violents desseins qu'on se les étoit figurez, et par un commencement si modéré et si peu prévu on jugea même encore de toute la suite de ses démarches...

MARQUISE DE SÉVIGNÉ

(MARIE DE RABUTIN)

(1626-1696)

La vie de Mme de Sévigné est tellement sue qu'il semble superflu de répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n'a pas été une femme de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses et savantes œuvres d'imagination ou de morale; c'était une aimable et spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille et à ses amis des lettres pleines d'enjouement et de naturel. Ces amis les ont jugées dignes d'être publiées pour rester des modèles du genre. A cette époque, le style épistolaire n'était pas encore développé, et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses descendantes dans cette voie.

Aujourd'hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu'on l'appelle, est légèrement démodée.

Les méchantes langues assurent que les lettres de Mme de Sévigné ont été corrigées; on en donne pour preuve qu'il est avéré qu'elle écrivait sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens de qualité; son mérite est néanmoins indiscutable, mais pas aussi exceptionnel aujourd'hui qu'alors.

Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de Mme de Sévigné demandent de l'expansion, de l'humour, de l'entrain, une certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude philosophique.

Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de Coulanges, surnommée _la Nouvelle incroyable_. On la trouve dans tous les recueils; elle commence ainsi:

_Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, etc..._

Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun épouse Mademoiselle.

Nous l'aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres sont adressées à Mme de Grignan, sa fille. C'est à elle qu'elle dit cette phrase mémorable et sublime: «_Je souffre à votre poitrine._»

Celle de la séparation d'avec sa fille exprime bien ce que plus d'une mère pense à cette occasion.

C'est plutôt la lettre d'une amie que d'une mère; on pourrait critiquer dans sa bouche cette dernière phrase: «_Aimez-moi toujours._» Une mère ne dit pas cela à sa fille[32].

Montélimar, le 5 octobre 1673.

_Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je les ai senties et les sentirai longtemps._

_J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je sais ce que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres._

[Illustration]

Je viens de recevoir le livre de l'abbé Nicole; je voudrais en faire un bouillon et l'avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je crois qu'il n'a eu véritablement que moi en vue. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes et que l'on recouvre du beau nom de vérité, c'est une chose qui me ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités ce qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je fais ces réflexions, et, par cette raison, _je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes sentiments_; voilà de quoi je suis pleine.

Comme émules de Mme de Sévigné, on a publié les _Lettres de Mme de Grignan_, sa fille, et celles de Mme de Simiane, sa petite-fille, dont elle avait dit dans une lettre à sa fille: «_Je suis contente qu'elle ne soit pas parfaite, afin d'avoir le plaisir de la repétrir._» Mais il n'y a rien d'extraordinairement remarquable dans ces lettres comme littérature. De même de:

MARIE DUGUÉ-BAGNOLS, fille de l'intendant de Lyon, qui épousa M. Fustel de Coulanges, cousin germain de Mme de Sévigné. Quoique femme de beaucoup d'esprit, elle a dû surtout sa réputation à Mme de Sévigné, qui ne cesse de parler de «l'esprit de Mme de Coulanges, qui est une dignité à la cour».

On a recueilli les lettres de Mme de Coulanges à sa cousine; elles sont charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce en font le principal charme; tout porte à croire qu'elle brillait surtout dans la conversation lorsqu'elle était excitée.

[32] Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l'admiration un peu de convention décernée à Mme de Sévigné. Voir à ce sujet la biographie de Mlle du Sommery, page 163.

Mlle DE MONTPENSIER

(JEANNE-MARIE-LOUISE D'ORLÉANS)

(1627-1693)

La personnalité historique de la Grande Mademoiselle est trop connue pour qu'il soit besoin d'esquisser ici sa biographie. Destinée d'abord à épouser son cousin, Louis XIV, quoiqu'elle eût onze ans de plus que lui, elle se maria, malgré les entraves à surmonter, avec le vicomte de Lauzun. On se figure difficilement l'illustre frondeuse la plume à la main pour écrire. C'est pendant son exil à Saint-Fargeau, de 1652 à 1657, qu'elle eut le temps de nous donner, outre ses Mémoires, un opuscule, _la Relation de l'Ile invisible, la Princesse de Paphagonie_, un roman et _Divers Portraits_. Néanmoins, elle n'est pas à ranger dans la catégorie des femmes de lettres proprement dites; on lui reproche des négligences de style.

Le portrait qu'elle a écrit de _Christine, reine de Suède_, est cependant bien amusant, et nous pensons que c'est un des plus intéressants extraits à donner de ses écrits:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement que je mourais de peur de rire en la voyant... Elle avait une jupe d'étoffe de soie grise avec de la dentelle d'or et d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu avec de la dentelle de même, et une petite tresse or, argent et noir; de même il y avait sur la jupe aussi un mouchoir noué de point de Gênes, avec un ruban couleur de feu; une perruque blonde, et derrière un rond comme les femmes en portent, un chapeau avec des plumes noires qu'elle tenait.

Elle est blanche, les yeux bleus; des moments elle les a doux, d'autres fort rudes; la bouche assez agréable, quoique grande, les dents belles, le nez assez grand et aquilin; fort petite, son justaucorps cache sa mauvaise taille. Enfin, à tout prendre, elle me parut un joli petit garçon...

Après le ballet, nous fûmes à la comédie. Là, elle me surprit, car, en louant les endroits qui lui plaisaient, elle jurait Dieu, elle se couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté, les passait sur les bras, enfin elle faisait des postures que je n'avais vu faire qu'à Trioelet et à Dodelet, qui sont deux bouffons, l'un Italien, l'autre Français... Il lui prend des rêveries profondes, fait de grands soupirs, puis tout à coup elle revient comme une personne qui s'éveille en sursaut...

Mme DE LA FAYETTE

(MARIE-MADELEINE PIOCHE DE LA VERGNE)

(1634-1693)

Mme de La Fayette est une des figures les plus intéressantes des femmes écrivains et bel esprit des XVIIe et XVIIIe siècles. Très jeune, elle fut présentée à l'hôtel de Rambouillet, où Mlle de Scudéry et Mme de Montausier la proclamèrent une «vraie merveille». Ses premiers maîtres avaient été Ménage et le Père Rapin. A l'hôtel de Rambouillet elle trouvait, en pleine jeunesse et à l'aurore de son talent, celui que l'on devait surnommer plus tard «l'aigle de Meaux». Modeste, belle à ravir, douce, vertueuse, elle ne tirait aucune vanité de ses fortes études classiques, où Virgile avait le premier pas. A vingt-deux ans, elle distingua le comte de La Fayette, qu'elle épousa; mariage tranquille et de raison. Le goût d'écrire et de produire ses écrits lui vint de son intimité avec Segrais, qu'elle accueillit dans sa maison quand Mlle de Montpensier le chassa par caprice, et plus encore de sa grande amitié avec le duc de La Rochefoucauld, qui eut une importante influence sur sa vie entière et dont elle disait: «M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai reformé son cœur», pendant que lui créait pour elle cette éloquente et simple épithète de «vraie».

Segrais signa ses premiers ouvrages, _Mademoiselle de Montpensier_ et _Zaïde_. Peu après parut _la Princesse de Clèves_, que Taine définit avec tant de justesse dans une comparaison avec les _Mémoires de Saint-Simon_:

«Le petit livre de Mme de La Fayette est un écrin d'or où luisent les purs diamants dont se paraît l'aristocratie polie. Les _Mémoires de Saint-Simon_ sont un grand cabinet secret où gisent entassés sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s'affublait l'aristocratie servile. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos d'ouvrir l'écrin.

«Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa dignité et de la dignité de ceux qui l'écoutent. Son style imite sa parole... Ce style est aussi mesuré que noble. Mme de La Fayette n'élève jamais la voix.

«D'un bout à l'autre de son livre brille une sérénité charmante, ses personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux...

«Elle se contient comme une grande dame et une femme du monde. Les sentiments sont d'accord avec le style; ses sensations sont aussi délicates que la manière de les dire... On sent une âme qui a été élevée par les plus nobles conseils et les plus grands exemples, qui respecte l'honneur non seulement comme une loi inviolable, mais aussi comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor intérieur.»

Mme de La Fayette fut grande amie de Mme Scarron et de la marquise de Sévigné. Elle avait quarante-quatre ans quand elle écrivit _la Princesse de Clèves_, où l'on trouve le style épuré et délicat, ainsi que les sentiments élevés qu'elle possédait au suprême degré.

La vie fut pour elle sans attrait après la mort de son ami, le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_. Elle lui survécut dix ans et mourut à l'âge de soixante ans. On a aussi d'elle _la Comtesse de Tende_, des _Mémoires de la cour de France_ pour 1688 et 1689, de nombreuses _Lettres_ et l'_Histoire_ de cette Henriette d'Angleterre, qu'elle avait tant aimée alors qu'elle était attachée à sa personne, et qu'elle regretta si sincèrement.

LA PRINCESSE DE CLÈVES

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme de Chartres empira si considérablement que l'on commença à désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler Mme de Clèves.

«Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inclination pour M. de Nemours; je ne vous demande pas de me l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop présentement; vous êtes sur le bord du précipice; il vous faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; retirez-vous de la cour; obligez votre mari de vous emmener; ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord, ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en pas être le témoin.»

Mme de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle tenait serrée contre les siennes; et Mme de Chartres se sentant touchée elle-même:

«Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire.»

Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler davantage. Mme de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état qu'on peut s'imaginer, et Mme de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait attachée.

Mme de Clèves était dans une affliction extrême. Son mari ne la quittait point, et, sitôt que Mme de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait qu'elle avait de sa mère pour se défendre contre M. de Nemours ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse d'être abandonnée à elle-même dans un temps où elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui il la défendrait contre M. de Nemours.

Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à Mme de Clèves, mais elle ne le voulut point recevoir; et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher de le voir et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

MARQUISE DE MAINTENON

(FRANÇOISE D'AUBIGNÉ)

(1635-1719)

Petite-fille du célèbre Agrippa d'Aubigné, Mme de Maintenon, que le roi Louis XIV surnomma la Raison, eut une existence pénible dans ses commencements, et non dénuée d'épines dans sa dernière période, malgré son côté brillant.

Venue au monde dans la prison de Niort, où sa mère partageait la captivité de son mari, Constant d'Aubigné; emportée aussitôt née par sa tante, Mme de Villette, elle fut bientôt ramenée à la prison de Château-Trompette, dans le préau de laquelle elle fit ses premiers pas. De la Martinique, où son père fut envoyé (nous dirions aujourd'hui exporté) par suite de sa mauvaise conduite, après avoir été près d'être jetée à la mer comme morte pendant la traversée; ballottée en France et de nouveau à la Martinique; laissée, après la mort de son père, en otage à un créancier, qui finit par la mettre à la porte; rapatriée par le consul à l'âge de douze ans, toute seule; ballottée de nouveau entre sa grand'tante maternelle, qui faisait retomber sur elle l'animosité que la famille de Condillac avait vouée à sa mère pour son mariage contre leur gré; sa bonne tante de Villette, qui lui faisait embrasser le protestantisme; son autre parente, l'altière Mme de Neuillant, qui la contraignait à se convertir au catholicisme en lui faisant panser les chevaux et garder les dindons; enfin, revenue auprès de sa mère, obligée d'aller, s'enveloppant d'une mante, chercher la soupe distribuée à la porte d'un presbytère... sa mère morte, reprenant sa vie d'humiliations chez Mme de Neuillant, et, pour échapper à cette tutelle tyrannique, épousant, sans dot, le cul-de-jatte Scarron... Telle fut la première partie de l'existence de la future Mme de Maintenon. Le philosophe poète se dit qu'avec une telle femme il pourrait conjurer la pauvreté.

C'est à cette époque qu'en donnant à dîner chez son mari il lui arrivait de faire oublier à ses convives, par l'attrait de sa conversation, les plats qui manquaient. Après la mort du pauvre poète, envers lequel elle se conduisit avec dévouement, elle obtint une place de gouvernante des enfants du duc du Maine; Louis XIV put apprécier son bon sens et son tact parfait. Ici encore, sa vertu et son esprit la servirent; elle avait plus de cinquante ans quand le roi l'épousa secrètement. Elle utilisa le temps de son influence à de sages institutions. Elle fonda l'établissement d'éducation des demoiselles de Saint-Cyr, écrivit des _Lettres et Entretiens sur l'éducation_ qui sont fréquemment consultés dans les cours pédagogiques. C'est à ce titre qu'elle appartient à la littérature. «Elle avait fait, nous dit M. Gréard, membre de l'Académie française et vice-recteur de la Sorbonne, son _bréviaire_ de l'_Éducation des filles_, de Fénelon; elle fut la première à s'emparer de ce livre, qui devait être d'abord une consultation privée.»

Elle fut une moraliste. Obligée d'amuser un roi inamusable, il paraît qu'elle s'ennuyait fort elle-même, ce qui peut paraître surprenant chez une personne aussi raisonnable et qui avait tant d'occupations sérieuses.

LETTRE A Mme DE LA MAISON-FORT

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout dans un âge un peu plus avancé; j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos que lorsqu'on s'est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous parle quelquefois; alors on sent qu'il n'y a rien à chercher et qu'on est arrivé à ce qui est bon sur la terre: on a des chagrins, mais on a aussi une solide consolation, et la paix au fond du cœur au milieu des plus grandes peines._

LETTRE A CHARLES D'AUBIGNÉ, SON FRÈRE

1676.

On n'est malheureux que par sa faute.--_Ce sera toujours mon texte et ma réponse à vos lamentations... Il y a dix ans, nous étions bien éloignés l'un et l'autre du point où nous en sommes aujourd'hui. Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux à trois mille livres de rente: nous en avons quatre fois plus, et nos souhaits ne seraient pas encore remplis... Si les biens nous viennent, recevons-les de la main de Dieu, mais n'ayons pas de vues trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un cœur inquiet._

PENSÉE

L'économie nous met en état de faire l'aumône, et c'est là le motif qui nous la doit faire aimer.