L'INDISCRÉTION[33]
Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à contre-temps, elle sort de même. Entrer mal à propos, c'est rendre visite à une personne quand elle est en affaire ou qu'elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être bien aise de se trouver seule avec elle; on sort à contre-temps quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la personne qu'on s'aperçoit qu'elle serait bien aise de se trouver seule avec son amie et qu'on sort sur-le-champ: c'est l'embarrasser et l'obliger à se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir tout franchement qu'elle est de trop dans la conversation. Quand on a tant fait de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on ne s'apercevait pas de l'embarras qu'on cause, rendre sa visite très courte et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus tôt qu'on peut, sans faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit qu'on interrompt la conversation commencée avec l'autre personne, à moins que celle qu'on va voir ne fût en affaire: car, pour lors, il serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite à un autre jour.
Une personne indiscrète n'entend point ce qu'on veut qu'elle sache et elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende, parce que, dans le premier cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer dans le sujet de la conversation, elle l'interrompt pour dire ce qui lui vient dans l'esprit; elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende dans une conversation dont elle ne devait pas être, au lieu de se retirer prudemment. Rien ne rend si indiscrète que de n'être occupé que de soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires.
Pour éviter les indiscrétions, il faut être occupé des autres plus que de soi; penser, avant que de parler, si ce qu'on va dire ne fera de mal à personne, s'il n'aura pas de mauvaises suites. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Révéler un secret, cela passe l'indiscrétion: c'est une perfidie, c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est pas capable.
Encore sont des indiscrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin, si l'on ne veut pas être fort désagréable en société: choisir la place la plus commode, prendre ce qu'il y a de meilleur sur la table, interrompre ceux qui parlent, parler trop haut, etc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[33] _Conversations et entretiens de Madame de Maintenon avec les demoiselles de Saint-Cyr, rédigés par les maîtresses de classe et revus et corrigés par Madame de Maintenon_ (1716). Mme de Maintenon ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune de Saint-Cyr sur quel sujet elles désiraient qu'elle leur fît l'instruction, Mlle de Chardon proposa l'_indiscrétion_.
PRINCESSE DES URSINS
(1635-1722)
Anne-Marie de La Trémoïlle, fille du duc de Noirmoutier, épousa, en 1659, Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, qu'elle suivit dans son exil en Espagne et en Italie; il mourut en 1673; elle épousa alors le duc de Bracciano, prince des Ursins, et de là date son existence politique.
La princesse nourrissait une de ces ambitions vastes, fort au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes[34]. Adroite, prudente, hardie, gracieuse de manières, d'un charme indéfinissable, fière, bienveillante, elle jouit d'une grande influence à raison d'une éloquence irrésistible; elle joua un grand rôle politique à la cour d'Espagne de Philippe V.
Quoique septuagénaire, on prétendit qu'elle aurait voulu, le roi étant devenu veuf, s'en faire épouser pour monter sur le trône, mais il n'avait que trente ans. Elle se décida à le remarier; sur un léger conseil d'étiquette qu'elle voulut donner, dès son arrivée, à la jeune reine (princesse Elisabeth Farnèse), probablement stylée en conséquence, la reine s'emporta (1714, décembre) et la fit jeter, en robe de gala, sans vêtement de dessus ni quoi que ce soit, en voiture et conduire à la frontière, après douze ans de pouvoir absolu. Mme de Maintenon et le roi lui battirent froid quand elle arriva à Paris. On a d'elle ses lettres au maréchal de Villeroi, et surtout celles à Mme de Maintenon et à la maréchale de Noailles.
Elle fut une femme politique célèbre plutôt qu'une femme écrivain de talent.
LETTRE A LA MARÉCHALE DE NOAILLES
Rome, 12 décembre 1699.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Je me donne l'honneur d'écrire à Mme de Maintenon sur la mort de Mme de Montchevreuil[35], et je vous adresse ma lettre, Madame, parce qu'elle vaudra quelque chose en passant par vos mains. Ce n'est qu'un simple compliment. J'ai eu besoin de votre conseil pour le hasarder, car je ne sais que trop le peu de temps que cette admirable personne a à donner à des choses aussi inutiles. Vous me donnez bien de la vanité quand vous m'assurez, Madame, qu'elle prendrait bien du plaisir à avoir un commerce réglé avec moi si elle en avait le loisir. C'est me dire proprement qu'elle m'estime et qu'elle m'honore de son amitié. Il suffirait que l'on sût en ce pays qu'elle me trouve digne de cette grâce pour que le Sacré Collège me regardât avec admiration. Jugez, Madame, de ce qui arriverait si, effectivement, j'étais en possession de cet avantage. Mme de Maintenon écrit d'une manière si noble, si spirituelle, que je ne sais si ses lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir que d'honneur..._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[34] Saint-Simon.
[35] Très vieille amie de Mme de Maintenon d'avant son temps de grandeur.
MARQUISE DE CAYLUS
(MARTHE-MARGUERITE DE VILLETTE)
(1673-1729)
Elle était protestante, parente de Mme d'Aubigné, et raconte, dans ses _Souvenirs_, sa conversion dans les termes suivants:
Mme de Maintenon vint me chercher et m'emmena seule à Saint-Germain. Je pleurai d'abord beaucoup, mais je trouvai, le lendemain, la messe du roi si belle, que je consentis à me faire catholique à condition que je l'entendrais tous les jours.
Mme de Caylus traite spécialement dans ses _Mémoires_ de la cour de Louis XIV; nièce de Mme de Maintenon, elle y parle beaucoup de sa tante, de Mmes de Thianges et de Montespan. La belle duchesse n'est pas une moraliste dans l'acception du mot. Dans cet ouvrage, il n'y a pas à chercher des conseils de grande édification, mais plutôt des renseignements sur l'entourage du grand roi.
MÉMOIRES
LA COMÉDIE A SAINT-CYR
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme de Brinon avait de l'esprit et une facilité incroyable d'écrire et de parler, car elle faisait aussi des espèces de sermons fort éloquents, et tous les dimanches, après la messe, elle expliquait l'Évangile comme aurait pu le faire M. Le Tourneur.
Mme de Maintenon voulut voir une des pièces de Mme de Brinon; elle la trouva telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise qu'elle la pria de n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelques belles pièces de Corneille ou de Racine. Les petites filles représentèrent _Cinna_ assez passablement pour des enfants qui n'avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. Elles jouèrent ensuite _Andromaque_, et, soit que les actrices en fussent mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs de la cour, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré de Mme de Maintenon, et lui fit appréhender que cet amusement ne leur insinuât des sentiments contraires à ceux qu'elle voulait leur inspirer.
Mme DESHOULIÈRES
(ANTOINETTE DU LIGIER DE LA GARDE)
(1638-1694)
Mme Deshoulières eut une grande réputation, une grande influence, un grand crédit, qu'elle ne dut qu'à son talent, à ses qualités, aux agréments de son esprit, car elle était pauvre, et, quoique belle, elle se piqua de rester toujours honnête femme. Voltaire, qui n'avait pas connu la femme, goûtait fort le poète, et, dans la _liste des écrivains du règne de Louis XIV_, il a formulé ce jugement: «De toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie, c'est celle qui a le mieux réussi.» Lemontey a renchéri sur cet éloge en ne trouvant que Voltaire lui-même, dans le genre léger, supérieur à Mme Deshoulières.
Sa vie fut accidentée dans sa première partie, avant d'être dans la seconde tranquille, d'apparence au moins, sinon de réalité, vouée aux devoirs de la famille et consolée de plus d'un chagrin, dont l'amertume a mis un pli à son sourire, même dans ses rêveries les plus idylliques.
Elle épousa, à quatorze ans, un mari de trente ans. Elle avait reçu une éducation brillante et raffinée sous le rapport littéraire; elle avait appris non seulement l'espagnol et l'italien, mais encore le latin. Partie de la France pour fuir la pauvreté, car la disgrâce des proscrits les atteignait dans leurs biens, la jeune femme retrouvait la pauvreté en Belgique, mais compensée par les succès les plus brillants de beauté et d'esprit.
Après avoir été gardée huit mois prisonnière, en Belgique, par les Espagnols, pour avoir exprimé trop franchement sa manière de penser, et délivrée par son mari, cette courageuse et spirituelle femme, revenue à Paris, savoura la récompense de son dévouement en éloges et en succès de salon qui purent beaucoup contribuer à sa gloire et à son plaisir, mais peu à sa fortune et à son repos. Elle eut des amis illustres, qui applaudirent à ses vers et firent honneur à son salon. Sa vie, désormais sans aventure, s'écoula dans une médiocrité non dorée, sans autre plaisir que des plaisirs d'esprit, empoisonnés par des soucis domestiques et de précoces souffrances; elle mourut, âgée de cinquante-six ans seulement, après avoir langui onze ans dans les cruelles douleurs d'un cancer au sein. Les déceptions d'une vie longtemps agitée avaient laissé dans sa douceur un fond d'amertume et mis sur son enjouement comme un voile habituel de mélancolie. Cette femme, qui a composé tant d'idylles, de rondeaux, de chansons, de madrigaux, a su tirer de la même veine des réflexions morales d'une âpre éloquence de désabusement, des épîtres d'un ton sévère et satirique. Voilà en résumé ce que nous apprend la préface de M. de Lescure à une édition de ses œuvres publiées par Jouaust.
Sauf sa gracieuse bergerie allégorique adressée à ses enfants:
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine,
où elle recommande en forme de poétique requête à la protection du dieu Pan (Louis XIV) son troupeau, c'est-à-dire sa famille, on ne connaît guère ses poésies, cependant d'une importance plus sérieuse que la jolie idylle ne le ferait soupçonner.
ÉPITRE CHAGRINE
. . . . . . . . . . . . . . . . . Quel espoir vous séduit? quel gloire vous tente? Quel caprice? à quoi pensez-vous? Vous voulez devenir savante: Hélas! du bel esprit savez-vous les dégoûts? Ce nom, jadis si beau, si révéré de tous, N'a plus rien, aimable Amarante, Ni d'honorable ni de doux, Sitôt que, par la voix commune, De ce titre odieux on se trouve chargé. De toutes les vertus n'en manquât-il pas une, Suffit qu'un bel esprit en nous ait érigé, Pour ne pouvoir prétendre à la moindre fortune. . . . . . . . . . . . . . . . . . Pourrez-vous toujours voir votre cabinet plein Et de pédants et de poètes, Qui vous fatigueront avec un front serein Des sottises qu'ils auront faites? Pourrez-vous supporter qu'un fat de qualité, Qui sait à peine lire et qu'un caprice guide, De tout vos ouvrages décide? Un esprit de malignité Dans le monde a su se répandre; On achète un bon livre afin de s'en moquer: C'est des plus longs travaux le fruit qu'il faut attendre, Personne ne lit pour apprendre, On ne lit que pour critiquer. Vous riez, vous croyez ma colère chimérique, L'amour-propre vous dit tout bas Que je vous fais grand tort, que vous ne devez pas Du plus rude censeur redouter la critique. Eh bien! considérez que dans chaque maison Où vous aura conduit un importun usage, Dès qu'un laquais aura prononcé votre nom: «C'est un bel esprit, dira-t-on, Changeons de voix et de langage.» Alors sur un précieux ton, Des plus grands mots faisant un assemblage, On ne vous parlera que d'ouvrages nouveaux, On vous demandera ce qu'il faut qu'on en pense. En face, on vous dira que les vôtres sont beaux, Et l'on poussera l'impudence Jusques à vous presser d'en dire des morceaux. Si tout votre discours n'est obscur, emphatique, On se dira tout bas: «C'est là ce bel esprit? Tout comme un autre elle s'explique, On entend tout ce qu'elle dit.» . . . . . . . . . . . . . . . . . Dès que la renommée aura semé le bruit Que vous savez toucher la lyre, Hommes, femmes, tout vous craindra, Hommes, femmes, tout vous fuira, Parce qu'ils ne sauront en mille ans que vous dire. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce que prête la fable à la haute éloquence, Ce que l'histoire a consacré, Ne vaut jamais rien à leur gré: _Ce qu'on sait plus qu'eux les offense._ On dirait, à les voir, de l'air présomptueux Dont ils s'empressent pour entendre Des vers qu'on ne lit point pour eux, Qu'à décider de tout ils ont droit de prétendre; Sur ce dehors trompeur, on ne doit pas compter. Bien souvent sans les écouter, Plus souvent sans y rien comprendre, On les voit les blâmer, on les voit les défendre. Quelques faux brillants bien placés: Toute la pièce est admirable; Un mot leur déplaît, c'est assez: Toute la pièce est détestable. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne cherchez plus une frivole gloire Qui cause tant de peine et si peu de plaisir. Je la connois, et vous pouvez m'en croire: Jamais dans Hippocrène on ne m'auroit vu boire Si le Ciel m'eût laissée en pouvoir de choisir. Mais, hélas! de son sort personne n'est le maître, Le penchant de nos cœurs est toujours violent; J'ai su faire des vers avant que de connoître Les chagrins attachés à ce maudit talent! Vous que le Ciel n'a point fait naître Avec ce talent que je hais, Croyez-en mes conseils, ne l'acquérez jamais.
SOLITUDE
. . . . . . . . . . . . . . . . . Charmante et paisible retraite, Que de votre douceur je connois bien le prix, Et que je conçois de mépris Pour les vains embarras dont je me suis défaite! Que sous ces chênes verts je passe d'heureux jours! Dans ces lieux écartés que la nature est belle! Rien ne la défigure, elle y garde toujours La même autorité qu'avant qu'on eût contre elle Imaginé des lois l'inutile secours. Ici le cerf, l'agneau, le paon, la tourterelle, Pour la possession d'un champ ou d'un verger N'ont point ensemble de querelle; Nul bien ne leur est étranger; Nul n'exerce sur l'autre un pouvoir tyrannique, Et d'aïeux éclatants pas un d'eux ne se pique. . . . . . . . . . . . . . . . . . Avec étonnement j'y vois Que le plus petit des reptiles, Cent fois plus habile que moi, Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles. Qui de nous, dans le temps de sa prospérité, A l'active fourmi ressemble? . . . . . . . . . . . . . . . . . Quels états sont mieux policés Que l'est une ruche d'abeilles? C'est là que les abus ne se sont point glissés Et que les volontés en tout temps sont pareilles. De leur roi qui les aime elles sont le soutien; On sent leur aiguillon dès qu'on cherche à leur nuire; Pour les châtier il n'a rien: Il n'est roi que pour les conduire Et que pour leur faire du bien. . . . . . . . . . . . . . . . . . Ah! n'avons-nous pas dû nous dire mille fois, En les voyant être heureux sans richesse, Habiles sans étude, équitables sans lois, Qu'ils possèdent seuls la sagesse? Il n'en est presque point dont l'homme n'ait reçu Des leçons qui l'ont fait rougir de sa faiblesse, Et, quoiqu'il s'applaudisse, il doit à leur adresse Plus d'un art que, sans eux, il n'aurait jamais su.
LE BEL ESPRIT
Le bel esprit, au siècle de Marot, Des dons du Ciel passoit pour le gros lot; Des grands seigneurs il donnoit accointance, Menoit parfois à noble jouissance, Et, qui plus est, faisoit bouillir le pot.
Or, est passé ce temps où d'un bon mot, Stance ou dizain, on payoit son écot: Plus n'en voyons qui prennent pour finance Le bel esprit.
A prix d'argent, l'auteur, comme le sot, Boit sa chopine et mange son gigot; Heureux encor d'en avoir suffisance! Maints ont le chef plus rempli que la panse. Dame Ignorance a fait enfin capot Le bel esprit.
[Illustration]
RÉFLEXIONS DIVERSES