‹ Anthologie féminineChapitre 9 sur 17 · IV

IV

Lorsque la mort moissonne, à la fleur de son âge, L'homme pleinement convaincu Que la foiblesse est son partage, Et qui contre les sens a mille fois vaincu, On ne doit point gémir du coup qui le délivre. Quelque jeune qu'on soit, quand on a su bien vivre, On a toujours assez vécu.

MARQUISE DE LAMBERT

(ANNE-THÉRÈSE DE MARQUENAT DE COURCELLES)

(1667-1733)

Les détails biographiques sur la marquise de Lambert ne font pas défaut, et nous n'avons qu'à puiser à bonne source: dans une réédition de ses œuvres par Jouaust.

M. de Lescure, dans une étude critique des plus intéressantes, fait ressortir toute la sagesse et toute la vigueur mordante qui éclatent dans ses ouvrages, dont les principales divisions: _Conseils à mon fils, Conseils à ma fille, De l'Amitié, Réflexions sur la femme_, forment un traité de morale et d'éducation des plus complets.

«La marquise de Lambert eut la première un salon dans ce XVIIIe siècle où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le goût, imposa le ton, fit de l'éventail le sceptre de la conversation, donna de ces dîners dont le billet d'invitation était un brevet de réputation et d'influence. Hâtons-nous de le dire: si Mme de Lambert fut une puissance, elle mérita de l'être. Son talent est resté pur comme sa vie, son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça sur les mœurs de son temps un empire salutaire.

«Son histoire, qui est celle d'une femme sage et heureuse par la sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur.

«Enfant, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès lors de son propre mouvement à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus.

«Sa mère s'était remariée à Bachaumont, qui fit l'éducation de la petite fille.

«Fontenelle, qui fut un de ses meilleurs amis, dit que «sa maison était la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux autres, et même avec esprit selon l'occasion»...

«Le duc de Nevers lui avait cédé à titre viager une aile du palais Mazarin. Elle occupait l'extrémité de la galerie qui s'avance, vers la rue Colbert, sur la rue de Richelieu, au nº 12. Elle recevait le mardi et le mercredi de chaque semaine tous ceux qui avaient de l'esprit, sans regarder à la fortune et à la noblesse, quoiqu'elle réunissait les grands seigneurs aux beaux esprits.

Elle mourut à quatre-vingt-six ans.

AVIS D'UNE MÈRE A SON FILS

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs, lisez-les sans peine. Ce ne sont pas des leçons sèches, qui sentent l'autorité d'une mère: ce sont des avis que vous donne une amie, et qui parlent du cœur.

Quelques soins que l'on prenne de l'éducation des enfans, elle est toujours très imparfaite. Il faudroit, pour la rendre utile, avoir d'excellens gouverneurs, et où les prendre? A peine les princes peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire? Cependant les premières années sont précieuses, puisqu'elles assurent le mérite des autres.

Il n'y a que deux temps dans la vie où la vérité se montre utilement à tous: dans la jeunesse pour nous instruire, dans la vieillesse pour nous consoler. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d'esprit, lorsqu'on ne s'applique qu'à chercher les défauts d'autrui et à les exposer au grand jour. Pour ces sortes de gens, qui n'ont d'esprit qu'aux dépens des autres, ils doivent penser qu'il n'y a point de vie assez pure pour avoir droit de censurer celle d'autrui.

Il faut, s'il est possible, mon fils, être content de son état. Rien de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en soient satisfaites; c'est notre faute. Il n'y a point de condition si mauvaise qui n'ait un bon côté: chaque état a son point de vue, il faut savoir s'y mettre; ce n'est pas la faute des situations, c'est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur que de la fortune. Nous imputons aux événemens les défauts qui ne viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons notre fortune. Il nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses que d'ajuster les choses à nous. Souvent l'application à chercher le remède irrite le mal; et l'imagination, d'intelligence avec la douleur, l'accroît et la fortifie. L'attention aux malheurs les rapproche en les tenant présents à l'âme. Une résistance inutile retarde l'habitude qu'elle contracteroit avec son état. Il faut céder aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c'est à elle seule à les adoucir.

Il faut compter qu'il n'y a aucune condition qui n'ait ses peines; c'est l'état de la vie humaine: rien de pur, tout est mêlé. C'est vouloir s'affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur constant. Les personnes qui vous paroissent les plus heureuses, si vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le paroîtroient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux. Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours agité. C'est la raison qui ôte les soucis de l'âme, et non pas les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni diminuer votre bonheur.

Jugez par vous-même, et non par l'opinion d'autrui. Les malheurs et les déréglemens viennent des faux jugemens; les faux jugemens, des sentimens, et les sentimens, du commerce que l'on a avec les hommes; vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affoiblir l'impression qu'ils font sur vous, et pour modérer vos désirs et vos chagrins, songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs; que chaque instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de vous-même.

AVIS D'UNE MÈRE A SA FILLE

... Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n'aide pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille, être simple, juste et modeste, vertus pénibles, parce qu'elles sont obscures... Que votre première parure soit donc la modestie, elle augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c'est qu'elle éteint et qu'elle ensevelit le mérite des femmes... C'est une grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers d'un extérieur désagréable.

Vous n'êtes pas née sans agrémens, mais vous n'êtes pas une beauté; cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce de rien. La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si vous n'avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu'il n'y ait donc rien dans vos manières qui fasse sentir que vous vous ignorez. L'air de confiance révolte dans une figure médiocre.

Rien n'est plus court d'ailleurs que le règne de la beauté, rien n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont su qu'être belles. Si l'on a commencé à s'attacher à vous par l'agrément, faites qu'on y demeure par le mérite... Les grâces sans mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se faire estimer sans tomber. Il faut donc que les femmes aient le mérite aimable...

La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l'âme. Cependant faites attention qu'il n'y a qu'un fort petit nombre d'années de différence entre une belle femme et une qui ne l'est plus... Les véritables grâces ne dépendent pas d'une parure trop recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude fâcheuse et ne lui donner que ce qu'on ne peut lui refuser.

Que ne doit-on pas aux agrémens de l'imagination? C'est elle qui fait les poètes et les orateurs; rien ne plaît tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d'idées riantes. Si vous joignez la force à l'agrément, elle domine, elle force l'âme et l'entraîne: car nous cédons plus certainement à l'agrément qu'à la vérité. L'imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs. Ce n'est qu'à elle qu'on doit l'agréable illusion des passions. Toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes les erreurs dont il a besoin; elle a droit aussi sur le temps; elle sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de tous ceux que l'avenir nous promet; elle nous donne de ces joies sérieuses qui ne font rire que l'esprit: toute l'âme est en elle; et, dès qu'elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent.

Parmi les avantages qu'on accorde aux femmes, on prétend qu'elles ont un goût fin pour juger des choses d'agrément. Beaucoup de personnes ont défini le goût. Une dame d'une profonde érudition (Mme Dacier) a prétendu que c'est «une harmonie, un accord de l'esprit et de la raison», et qu'on en a plus ou moins, selon que cette harmonie est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre, d'intelligence, forment ce qu'on appelle le _jugement_. Ce qui fait croire que le goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on ne peut rendre raison de ses goûts, parce que l'action de l'esprit qui consiste à considérer un objet était bien moins parfaite dans les femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les entraîne. L'attention est nécessaire; elle fait naître la lumière, pour ainsi dire approche les idées de l'esprit, et les met à sa portée. Mais, chez les femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par sentiment que par réflexion: la nature raisonne pour elles et leur en épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à l'entendement...

Mme D'AULNOY

(NÉE MARIE-CATHERINE LE JUMEL) DE BARNEVILLE

(1650-1705)

Nous ne nous occuperons pas de la vie privée de Mme d'Aulnoy; mariée, à l'âge de quinze ans, à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, débauché et qui mangea tout son bien, elle ne fut pas la seule coupable dans le ménage. Elle eut cinq enfants, dont quatre filles.

Son premier ouvrage fut la _Relation d'un voyage en Espagne_, publiée en 1690, qui fut pour elle un heureux début littéraire. Elle continua par les _Mémoires sur la cour d'Espagne_, puis les _Mémoires sur la cour de France_ (1692), et _sur la cour d'Angleterre_ (1695).

Succédèrent les _Mémoires secrets de plusieurs grands princes de la cour, Konieski la Gonzieure_, l'_Histoire d'Hippolyte, comte de Douglas_, roman qui fut goûté à l'époque; mais l'œuvre qui fit principalement sa réputation dans le public fut ses _Contes nouveaux, ou les Fées à la mode_, qu'elle augmenta successivement de trois à huit tomes, encouragée par son succès. Elle obtint la suprématie sur tous les conteurs de l'époque, et La Harpe a dit: «que leur auteur savait mettre de l'art et du goût jusque dans les frivolités et conserver la vraisemblance dans le merveilleux».

_L'Oiseau bleu_, _la Belle aux cheveux d'or_, _Finette Cendron_, _la Chatte blanche_, _la Biche au bois_, ne seront jamais oubliés et vivront à côté des contes de Perrault.

Ils sont moins bonhomme, moins naïfs, moins enfantins, plus travaillés, en un mot; on y sent la touche délicate de la jolie femme. Ils sont au nombre de vingt-quatre.

Dans _Finette Cendron_, Mme d'Aulnoy a emprunté à l'histoire de _Cendrillon_ et à celle du _Petit Poucet_: car la trame des contes de fées provient d'un fond traditionnel intitulé _Il Pentamerone_, qui est l'ouvrage type où Perrault et Mme d'Aulnoy ont vivifié et fécondé leur inspiration. Ses contes, écrits en prose, sont suivis d'une morale en vers libres.

LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR

(Fin.)

... Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avoit grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à la reine: «Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.» Elle se souvint aussitôt des peines qu'il avoit souffertes à cause d'elle, et de sa grande fidélité: elle sortit sans parler à personne, et fut droit à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains d'Avenant, et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le manteau royal sur les épaules, elle lui dit: «Venez, aimable Avenant, je vous fais roi, et vous prends pour mon époux.» Il se jeta à ses pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour maître, il se fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux d'or vécut longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits.

Si par hasard un malheureux Te demande ton assistance, Ne lui refuse point un secours généreux: Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense. Quand Avenant, avec tant de bonté, Servoit carpe et corbeau; quand, jusqu'au hibou même, Sans être rebuté de sa laideur extrême, Il conservoit la liberté, Auroit-on pu jamais le croire Que ces animaux quelque jour Le conduiroient au comble de la gloire, Lorsqu'il voudroit du roi servir le tendre amour? Malgré tous les attraits d'une beauté charmante, Qui commençoit pour lui de sentir des désirs, Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs, Une fidélité constante. Toutefois sans raison il se voit accusé; Mais quand à son bonheur il paroît plus d'obstacle, Le Ciel lui devoit un miracle, Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé.

Mme DACIER (ANNE LEFEBVRE)

(1651-1720)

Mme Dacier est au XVIIe siècle ce que fut Christine de Pisan au XIVe: femme de lettres dans le sens propre du mot, sérieuse, instruite, plus même, savante, ce qui ne l'empêcha pas d'être, comme sa devancière, une vertueuse épouse, une tendre et excellente mère de famille.

«Aucune voix savante ne s'est encore levée pour prononcer son éloge; nulle ville n'a songé à lui élever un monument triomphal ou funèbre; seule une petite inscription, gravée sur le fronton d'une vieille et sombre maison de Saumur, rappelle que c'est là qu'elle est née[36].»

C'est que, comme Christine de Pisan, elle vécut retirée et modeste, se consacrant aux siens et à l'étude; elle ne chercha pas à briller à la cour. Cependant la lutte pour la vie de sa devancière lui fut épargnée. Son père, Tanneguy-Lefebvre, était un savant. Il consacrait ses loisirs à l'éducation de son fils, qui résumait probablement pour lui l'espoir de la famille. Mais l'écolier aimait davantage les exercices de corps que l'étude; il pensait à ses courses à travers les champs après les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines grecques. Anne, timide fillette de onze ans, assistait, sa tapisserie à la main, aux leçons données dans la pièce où se tenait la famille. Un jour, voyant son frère embarrassé pour répondre, elle se hasarda à lui souffler sa leçon. Son père l'entendit et resta stupéfait. Il la questionna et découvrit avec un tressaillement d'orgueil que sa fille tenait de lui le goût de l'étude et des langues mortes.

Désormais, il s'occupa de son instruction et il trouva en elle plus qu'un disciple, un émule et un compagnon d'étude. Elle avait la passion des auteurs anciens; elle lut bientôt les grecs à livre ouvert. Parmi les élèves de son père était un jeune orphelin, André Dacier, originaire de Castres, âgé de dix-huit ans, aussi studieux qu'Anne. Tanneguy-Lefebvre, ayant remarqué ses capacités, le fit travailler chez lui; le jeune homme et la jeune fille compulsaient ensemble les auteurs classiques, luttant ensemble pour les découvertes littéraires et scientifiques, à l'âge où d'autres ne pensent qu'au plaisir. André dut quitter son professeur. Quelque temps après, Tanneguy mourut et Anne vint demander à la capitale le moyen de compléter encore ses études.

A l'âge de dix-sept ans, en 1668, elle avait déjà traduit, commenté et publié, les _Comédies de Térence_, cinq ouvrages en latin et les _Poésies d'Anacréon et de Sapho_, traduites du grec en français, avec remarques. L'édition de 1680 est signée: Anne Lefebvre. Cette traduction est tellement belle que Boileau a dit _qu'elle devrait faire tomber la plume des mains de tous ceux qui entreprendraient de traduire ces poésies en vers_.

A Paris, elle retrouva André Dacier et l'épousa, continuant avec lui l'existence studieuse de leur adolescence, sans se laisser éblouir par l'accueil que la cour et la ville faisaient à la jeune savante. Son mari fut élu membre de l'Académie française en 1695 et secrétaire perpétuel en 1713.

Chargée par le duc de Montausier de concourir à la collection des Anciens qu'il faisait faire pour le Dauphin, elle traduisit, commenta et fit imprimer successivement, avant qu'aucun de ses collaborateurs eût encore rien produit, _Florus_, _Aurelius Victor_, _Eutrope_ et _Dictys de Crète_, ce qui lui valut de Bayle ce public hommage:

«Ainsi voilà notre siècle hautement vaincu par cette illustre savante, puisque, dans le temps que plusieurs hommes n'ont pas produit un seul auteur, Mme Dacier en a déjà produit quatre.»

Les plus difficiles lui rendaient justice, et Saint-Simon lui-même, si dédaigneux des gens de lettres, la juge en ces termes:

«Elle n'était savante que dans son cabinet et avec des savants; partout ailleurs, simple, unie, avec de l'esprit agréable dans la conversation, on ne se serait pas douté qu'elle fût rien de plus que les femmes les plus ordinaires.»

Elle ne recherchait ni l'admiration, ni les hommages, et semblait avoir choisi pour sa devise et la règle de sa conduite ce vers de Sophocle qu'elle écrivit un jour, au-dessus de son nom, sur un album qu'on lui présentait:

Le silence est la parure des femmes.

Homère était son poète de prédilection. La Mothe eut la prétention de traduire l'_Iliade_ sans connaître un mot de grec, en l'arrangeant et la raccourcissant, sous le prétexte d'en rendre la lecture plus agréable, ce qui lui attira la risée des savants, tout en lui valant une pension de huit cents livres; outrée de ce crime littéraire, Mme Dacier, avec une indignation toute virile, écrivit comme réfutation son très célèbre ouvrage: _les Causes de la corruption du goût_, auquel La Mothe riposta par quelques réflexions spirituelles sur la critique; ce qui fit dire aux témoins de cette lutte littéraire que La Mothe avait discuté en «femme spirituelle» et Mme Dacier en «homme savant».

Outre les ouvrages que nous avons déjà nommés, on a encore d'elle:

--L'_Amphitryon_, l'_Éprédien_ et le _Ruden_, 3 vol., comédies de Plaute, traduites en français avec remarques, édités en 1683.

--_Plutus_ et _Nuées_, d'Aristophane (1684); la première traduction que l'on ait hasardée du fameux comique.

--Deux _Vies des hommes illustres_, de Plutarque.

--L'_Iliade_, d'Homère, 4 vol. (1711).

--_Homère défendu contre l'apologie du Père Hardouin._

--L'_Odyssée_, d'Homère (1708).

--L'_Iliade_ et l'_Odyssée_, 8 vol. (1716).

A ce dernier ouvrage si important elle a écrit une préface pleine de tendresse et d'émotion sur la mort de sa fille, qui avait été la cause de l'interruption de ses travaux; Sainte-Beuve dit qu'il est impossible de parler de Mme Dacier sans citer cette préface. On la trouve, en effet, partout où il est question d'elle. Pour ce motif, nous jugeons inutile de la répéter ici. Qu'y a-t-il d'étonnant, d'ailleurs, à ce qu'une mère se laisse aller à exprimer une douleur intense dans cette circonstance, et que, éloquente comme Mme Dacier, elle le fasse dans les termes les plus touchants et les mieux appropriés? Ce n'est qu'une preuve que la science ne dessèche pas le cœur. La perte de deux charmants enfants, un fils et une fille, vint assombrir la fin de sa vie. Elle mourut à soixante-neuf ans, accablée d'infirmités.

ODE II[37]

SUR LA BEAUTÉ

La nature ayant donné les cornes aux taureaux pour leur défense, aux chevaux les pieds, aux lièvres la vitesse, aux poissons les nageoires, les ailes aux oiseaux et aux hommes la prudence, elle n'eut plus rien dont elle pût faire présent aux femmes. Que leur donna-t-elle donc? La beauté, qui leur tient lieu de dards et de boucliers, car il n'y a rien qui puisse résister à une belle.

ODE XXXVII

SUR LE PRINTEMPS

Voyez comme au retour du Printemps toutes les grâces sont chargées de roses; voyez comme le calme règne sur la mer; voyez comme les plongeurs se jouent dans l'eau et comme les grues s'en retournent.

Le soleil brille d'une lumière pure et les nuées obscures sont dissipées. Voyez comme le travail du laboureur est éclatant. Les oliviers poussent déjà, et la vigne est couronnée de ses feuilles. Enfin, tout semble nous assurer de l'abondance de cette année.

ODE XL

Un jour, Cupidon n'ayant pas pris garde à une abeille qui dormait dans des roses, fut piqué à un doigt; aussitôt il se mit à pleurer, et, courant de toute sa force à la belle Cythérie: «Je suis perdu, maman, s'écria-t-il, je suis perdu et je me meurs: un petit serpent ailé, que les laboureurs nomment abeille, vient de me piquer.» Cette déesse lui répondit: «Si l'aiguillon d'une abeille te fait tant de mal, combien penses-tu, mon fils, que souffrent ceux que tu blesses de tes flèches?»

DE L'ART DE TRADUIRE[38]

Quand je parle d'une traduction en prose, je ne veux pas parler d'une traduction servile, je parle d'une traduction généreuse et noble, qui, en s'attachant fortement aux idées de son original, cherche les beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle: car, pour conserver la lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est l'ouvrage d'un froid et stérile génie, au lieu que l'autre, en ne s'attachant principalement qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas, dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne peut être exécuté que par un génie solide, noble et fécond... Il n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un tableau, où le copiste s'assujettit à suivre les traits, les couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l'original qu'il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n'est point si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres, il faut que l'âme, pleine des beautés qu'elle veut imiter et enivrée des heureuses vapeurs qui s'élèvent de ces sources fécondes, se laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu'elle produise ainsi des expressions et des images très différentes, quoique semblables.

PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE L'_ILIADE_

..... Plus un original est parfait dans le grand et dans le sublime, plus il perd dans les copies, cela est certain. Il n'y a donc point de poète qui perde tant qu'Homère dans une traduction où il n'est pas possible de faire passer la force, l'harmonie, la noblesse, la majesté de ses expressions, et de conserver l'âme qui est répandue dans sa poésie et qui fait de tout son poème comme un corps vivant et animé. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On a dit: «Il faut traduire les poètes en vers pour conserver tout le feu de la poésie.» Il n'y aurait assurément rien de mieux si on le pouvait, mais de le croire possible, c'est une erreur, et qui, à mon avis, peut être démontrée. J'ai osé l'avancer autrefois dans ma Préface sur Anacréon, et depuis ce temps-là je me suis entièrement confirmée dans mon sentiment...

Un traducteur peut dire en prose tout ce qu'Homère a dit; c'est ce qu'il ne peut jamais faire en vers, surtout en notre langue, où il faut nécessairement qu'il change, qu'il retranche, qu'il ajoute. Or, ce qu'Homère a pensé et dit, quoique rendu plus simplement et moins poétiquement qu'il ne l'a dit, vaut certainement mieux que tout ce qu'on est forcé de lui prêter en le traduisant en vers.

Voilà une première raison; il y en a une autre: notre poésie n'est pas capable de rendre toutes les beautés d'Homère et d'atteindre à son élévation.

Elle pourra le suivre en quelques endroits choisis, elle attrapera heureusement deux vers, quatre vers, six vers, comme M. Despréaux l'a fait dans son _Longin_, et M. Racine dans quelques-unes de ses tragédies, mais à la longue le tissu sera si faible qu'il n'y aura rien de plus languissant...

Virgile disait «qu'il aurait été plus aisé d'arracher à Hercule sa massue que de dérober un vers à Homère par l'imitation»; si Virgile trouvait cela si difficile en sa langue, nous devons le trouver impossible dans la nôtre.

TRAITÉ DES CAUSES DE LA CORRUPTION DU GOUST

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais nous avons encore deux choses qui nous sont particulières et qui contribuent autant que tout le reste à la corruption du goust. L'une, ce sont les spectacles licencieux qui combattent directement les mœurs, et dont la poésie et la musique, également molles et efféminées, communiquent tout leur poison à l'âme et relâchent tous les nerfs de l'esprit, de sorte que presque toute notre poésie d'aujourd'hui porte ce caractère; l'autre, ce sont ces ouvrages fades et frivoles dont j'ai parlé dans la Préface sur l'_Iliade_, ces faux poèmes épiques, ces romans mêmes que l'_ignorance_ et l'_amour_ ont produit, et qui, _métamorphosant les plus grands héros_ de l'antiquité en bourgeois et damoiseaux[39], accoutument tellement les jeunes gens à ces faux caractères qu'ils ne peuvent plus souffrir les vrais héros, s'ils ne ressemblent à ces personnages bizarres et extravagants...

Notre poésie s'est aussi garantie de cette contagion; et n'est-elle pas devenue la rivale de cette poésie grecque entre les mains des grands poètes qui ont honoré le dernier siècle?

A signaler encore dans les causes de la corruption du goust la mauvaise éducation, l'ignorance du maître, la paresse et la négligence des jeunes gens...

[36] Ouvrage sur _les Femmes illustres_, de Mme la comtesse Drohojowska, 1832.

[37] _Poésies d'Anacréon et de Sapho_, 1668. «En traduisant Anacréon en notre langue, j'ai voulu donner aux dames le plaisir de lire le plus joly et le plus galant poète grec que nous ayons», dit-elle dans sa préface.

[38] Fragment de la Préface sur Horace.

[39] Qu'aurait dit Mme Dacier s'il lui avait été donné de voir nos opérettes?

LENONCOURT (MARIE-SIDONIE DE)

MARQUISE DE COURCELLES

(1651-1685)

Auteur de spirituels _Mémoires_ publiés en 1808 et 1863. Comme échantillon de son style, nous donnons le portrait qu'elle a écrit d'elle-même; on jugera qu'elle n'avait pas une médiocre idée de sa personne:

Je suis grande, j'ai la taille admirable et le meilleur air que l'on puisse avoir; j'ai de beaux cheveux bruns, faits comme ils doivent être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde. J'ai les yeux assez grands; je ne les ai ni bleus, ni bruns, mais entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière; je ne les ouvre jamais tout entiers... J'ai le nez d'une régularité parfaite... Je chante bien, sans beaucoup de méthode; j'ai même assez de musique pour me tirer d'affaire avec des connaisseurs... Pour de l'esprit, j'en ai plus que personne; je l'ai naturel, plaisant, badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m'y appliquer. J'ai des lumières, et connais mieux que personne ce que je devrais faire, quoique je ne le fasse quasi jamais.

JEANNE DUMÉE

(1660 ENVIRON)

Veuve à dix-sept ans, elle s'adonna à l'étude des sciences. Elle a écrit un ouvrage très savant intitulé: _Entretien sur l'opinion de Copernic._ Il n'a jamais été imprimé. Il existe en manuscrit à la Bibliothèque nationale[40]. C'est un in-4º en maroquin rouge marqué 50 Y. Saint-Germain.

Elle fut une savante, par conséquent s'occupa peu de briller et d'avoir une cour; elle appartenait d'ailleurs à la bourgeoisie; elle n'avait pas de «salon» ou d'hôtel pour jouer à la marquise du Châtelet, aussi son histoire est-elle restée obscure.

PRÉFACE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . On dira peut-être que c'est ouvrage trop délicat aux personnes de mon sexe. Je demeure d'accord que je me suis laissée toucher à l'ambition de travailler sur des matières auxquelles les dames de mon temps n'ont point encore pensé, et même enfin de leur faire connaître qu'elles ne sont point incapables de l'étude, _si elles voulaient s'en donner la peine_, puisque entre le cerveau d'une femme et celui d'un homme il n'y a aucune différence.

[40] Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publié par M. Léopold Delisle, membre de l'Institut.

CATHERINE BERNARD

(1662-1712)

Parente des deux Corneille et de Fontenelle, écrivit une tragédie intitulée _Brutus_, que Voltaire, dit-on, n'a pas craint d'imiter.

On a d'elle plusieurs poésies, entre autres ce madrigal bien connu:

Vous n'écrivez que pour écrire, C'est pour vous un amusement; Moi, qui vous aime tendrement, Je n'écris que pour vous le dire.

COMTESSE DE MURAT

(HENRIETTE-JULIE CASTELNAU)

(1670-1716)

Morte à quarante-six ans, elle ne put laisser des œuvres bien importantes. Elle avait le vers facile, la pensée fine et morale.

Voici les conseils charmants qu'elle adresse aux jeunes filles sur le moyen de plaire en restant naturelles:

Muse de tous nos jeux, objets de nos hommages, Songez que le dépit se mêle à nos suffrages, Lorsque vous empruntez les travestissements Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments. D'un naturel heureux l'ascendant est extrême; Pour nous plaire toujours soyez toujours la même. Sous les myrtes fleuris, dans les palais charmants, Devenez-vous princesse, ou compagne de Flore, Vous causez dans les cœurs de doux ravissements, Un murmure s'élève, éclate, augmente encore, Vous entendez partout les applaudissements. Eh bien! croyez-les donc, ces cœurs que vous touchez Sous les vrais ornements que votre art vous présente: Vous n'êtes jamais plus charmante Que lorsque vous vous ressemblez. . . . . . . . . . . . . Faut-il être tant volage? Ai-je dit au doux plaisir, Tu nous fuis, las! quel dommage! Dès qu'on a pu te saisir. Ce plaisir tant regrettable Me répond: «Rends grâce aux dieux; S'ils m'avaient fait plus durable, Ils m'auraient gardé pour eux.»

Mme DE TENCIN

(CLAUDINE-ALEXANDRINE GUÉRIN)

(1681-1749)

Fut d'abord chanoinesse de Neuville. A Paris, son salon réunissait l'élite des écrivains et des savants[41].

Elle a écrit plusieurs romans: _le Comte de Comminges_, _le Siège de Calais_, _les Malheurs de l'amour_ et un grand nombre de lettres.

Elle disait un jour à Marmontel:

Malheur à qui attend tout de sa plume; rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire, l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.

Sa conduite fut des plus légères; nous ne nous occuperons pas de sa vie privée. Elle s'est avouée la mère de d'Alembert, que l'on avait trouvé abandonné sur les marches de l'église Saint-Roch peu de jours après sa naissance. Alors qu'il fut arrivé à une réputation universelle, elle essaya de revendiquer ses droits maternels qu'elle avait méconnus si longtemps; mais il lui répondit en lui montrant la paysanne qui l'avait élevé: «Ma mère, la voici, je ne connais qu'elle qui a pris soin de moi.» Cet épisode a été reproduit sur la toile par Jean Gigoux.

[41] La Harpe et Villemain en ont fait le plus grand éloge.

Mme DE STAAL (NÉE DELAUNAY)

(1693-1757)

Mlle Delaunay fut lectrice de la duchesse du Maine; c'est elle qui ourdit la fameuse conspiration qui la fit enfermer à la Bastille avec ses maîtres. Elle n'est connue que par ses _Mémoires_ sur la cour, dont le style est aussi bon que peut l'être celui de mémoires de détails quotidiens, exacts et minimes.

MÉMOIRES

(Proposition de mariage de M. de Staal.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mme la duchesse du Maine, craignant que je ne voulusse enfin rompre les liens qui m'attachaient à elle, songea à les redoubler. Elle combattit d'abord mes idées de retraite, voulut en pénétrer toutes les raisons, me donna lieu d'alléguer les embarras et les dégoûts où m'exposait sans cesse la situation équivoque où j'étais auprès d'elle. Les distinctions qu'elle m'avait accordées depuis que j'avais quitté le titre et les fonctions de femme de chambre n'avaient pas des limites précises. Je ne savais presque jamais si j'étais dedans ou dehors. Pour peu que je les passasse, ou sans m'en apercevoir, ou par ordre de sa part, les mines et les murmures de ses dames, attentives à la distance qui devait être entre elles et moi, m'y faisaient désagréablement rentrer. Je lui présentai ces inconvénients comme une excuse du parti que je songeais à prendre: quoique ce n'en fussent pas les véritables motifs, ils étaient plus propres à la frapper qu'aucun autre. Elle me dit qu'il y avait moyen d'y remédier en me faisant épouser un homme de condition qui me mettrait de niveau à toutes les dames de sa cour; que les charges que possédait M. le duc du Maine le mettaient à portée de faire la fortune de beaucoup de gens; qu'on trouverait sans peine quelque officier sous les ordres de ce prince qui, pour son avancement, entendrait à ce mariage; qu'elle allait chercher quelqu'un propre à remplir ses vues à cet égard, et qui d'ailleurs me conviendrait. Je crus que la découverte n'en serait pas facile. Loin donc de m'opposer à la bonne volonté de Mme la duchesse du Maine, je lui témoignai de la reconnaissance du soin qu'elle voulait prendre de mon établissement.

Il s'en était présenté quelques-uns depuis que j'avais manqué M. Dacier; mais les inconvénients que j'y avais remarqués m'avaient empêchée de les accepter.

D'autres partis me furent offerts qui ne me convinrent point. L'un était un homme assez riche, d'une condition médiocre, qui vivait à Paris fort retiré et voulait une femme raisonnable pour lui tenir compagnie. Il fallait conclure sans examen: je refusai.

Une dame de mes amies m'en proposa encore un autre. C'était un gentilhomme d'environ cinquante ans, qui avait quitté depuis peu le service, vivait en province dans une jolie terre, y habitait une maison bien bâtie et bien meublée. Celui-là, je le vis chez la personne qui m'en avait parlé. Il était d'une assez bonne figure et d'un bon maintien; il ne me trouva pas si décrépite qu'il me croyait. Content d'ailleurs du peu de bien que je possédais (car les amis que j'avais perdus m'avaient laissé des marques de leur amitié), il dit à son amie qu'il était prêt à conclure, pourvu que je n'eusse point de répugnance à passer ma vie dans son château.

Je fis dire à l'homme dont il s'agissait qu'étant aussi attachée que je l'étais à Mme la duchesse du Maine je ne pouvais me résoudre à la quitter sans retour. Il répondit que, si je voulais conserver d'autres liens que ceux que je prendrais avec lui, je ne pouvais lui convenir. Cette réponse me persuada qu'il ne me convenait pas non plus, et je rompis.

Mme la duchesse du Maine ne sut rien de tous ces projets avortés. Cependant elle avait chargé Mme de Surl..., femme d'un officier suisse de mes amies et fort attachée à elle, de chercher quelqu'un dans le corps helvétique commandé par M. le duc du Maine qui voulût prendre une femme sans naissance, ni bien, ni beauté, ni jeunesse. A peine les treize cantons pouvaient suffire à cette découverte. Aussi la dame y employa-t-elle un long temps, et je ne pensais plus à sa mission, lorsqu'un jour, étant venue à Sceaux, elle me dit: «Je crois avoir trouvé par hasard l'homme que nous cherchions. Ne songeant qu'à me promener, j'ai accompagné M. de Surl... chez un officier de sa nation qui demeure dans le voisinage d'une campagne où j'étais. Là, j'ai trouvé une petite maison neuve et propre, entourée de troupeaux de vaches et de moutons. Le maître du logis (M. de Staal), qui n'est pas jeune, m'a plu par une physionomie avantageuse. C'est un homme de condition, veuf, qui vit dans cette retraite avec deux de ses filles. Elles paraissent douces et raisonnables et tout occupées des soins de leur ménage. Il est peu avancé, quoiqu'il serve depuis longtemps et qu'il ait bien fait son devoir, parce qu'il s'est tenu à l'écart; mais, ajouta-t-elle, j'ai pensé qu'une protection qui le ferait valoir, sans qu'il s'en donnât la peine, lui serait fort agréable.»...

Mme DE GRAFFIGNY

(FRANÇOISE D'ISSEMBOURG D'HAPPONCOURT)

(1695-1758)

Mariée à un chambellan de la cour de Lorraine grossier et cruel, elle fut forcée de se séparer de son mari et vécut dans des embarras pécuniaires des plus pénibles, auxquels vinrent s'ajouter des critiques acerbes dont elle fut le but, en dépit des relations d'amitié qu'elle entretint avec Voltaire et Mme du Châtelet. Pendant son séjour à Ferney, elle écrivit des lettres très curieuses sur la vie intime de ses hôtes, lettres qui furent publiées longtemps après sa mort.

Elle publia les _Lettres péruviennes_, roman dans lequel on trouve, selon Palissot, des sentiments, de la passion, mais plus ordinairement

Une métaphysique où le jargon domine, Souvent imperceptible à force d'être fine.

Ces _Lettres péruviennes_ furent son début littéraire. Elle avait cinquante-deux ans. Elle eut un grand succès au théâtre avec _Cénie_, et un grand revers qui l'accabla profondément avec _la Fille d'Anatide_. Sainte-Beuve l'accuse de _cailletages_; elle-même ne disait-elle pas:

Cailleter, oh! c'est une douce chose.

LETTRES PÉRUVIENNES

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quoique l'astronomie fût une des principales connaissances des Péruviens, ils s'effrayaient des prodiges, ainsi que bien d'autres peuples. Trois cercles qu'on avait aperçus autour de la lune, et surtout quelques comètes, avaient répandu la terreur parmi eux; une aigle poursuivie par d'autres oiseaux, la mer sortie de ses bornes, tout enfin rendait l'oracle aussi infaillible que funeste. Le fils aîné du septième des Incas, dont le nom annonçait dans la langue péruvienne la fatalité de son époque, avait vu autrefois une figure fort différente de celle des Péruviens: une barbe longue, une robe qui couvrait le sceptre jusqu'aux pieds, un animal qu'il menait en laisse, tout cela avait effrayé le jeune prince, à qui le fantôme avait dit qu'il était le fils du soleil et qu'il s'appelait Viracocha. Cette fable ridicule s'était malheureusement conservée parmi les Péruviens, et, dès qu'ils virent les Espagnols avec de grandes barbes, les jambes couvertes, et montés sur des animaux dont ils n'avaient jamais connu l'espèce, ils crurent voir en eux les fils de ce Viracocha qui s'était dit fils du soleil, et c'est de là que l'usurpateur se fit donner, par les ambassadeurs qu'il leur envoya, le titre de descendant du dieu qu'ils adoraient. Tout fléchit devant eux: le peuple est partout le même. Les Espagnols furent connus presque généralement pour des dieux, dont on ne parvint point à calmer les fureurs par les dons les plus considérables et par les hommages les plus humiliants.

Les Péruviens s'étant aperçus que les chevaux des Espagnols mâchaient leurs freins, s'imaginèrent que ces monstres domptés, qui partageaient leur respect et peut-être leur culte, se nourrissaient de métaux; ils allaient leur chercher tout l'or et l'argent qu'ils possédaient et les entouraient chaque jour de ces offrandes. On se borne à ce trait pour peindre la crédulité des habitants du Pérou et la facilité que trouvèrent les Espagnols à les séduire.

Mme DU DEFFAND

(MARIE DE VICHY-CHAMBON)

(1697-1780)

Mme du Deffand fut une des femmes «à salon» les plus réputées du XVIIIe siècle; devenue aveugle à cinquante-six ans, elle commença la série de ses réceptions à la communauté Saint-Joseph de la rue Saint-Dominique, qui furent aussi célèbres que celles qui devaient avoir lieu cinquante ans plus tard à l'Abbaye-au-Bois avec Mme Récamier. Parmi les assidus, on cite Voltaire, le président Hénault, d'Alembert, Boufflers, Beauffremont, Montesquieu, Walpole. Les chroniques du temps nous la représentent une coquette froide et sans cœur. Son esprit était mordant. Elle ne fut pas aimée. Elle fut cruellement punie par Mlle de Lespinasse, sa lectrice, qui, par les charmes de sa conversation, attira à elle tous les amis de la marquise, dont, quand celle-ci la congédia, le salon fut déserté. Quoique connue pour être sceptique, elle tint à mourir comme elle avait vécu, en esprit fort qui ménage les convenances. Elle accepta l'assistance du curé de Saint-Sulpice, mais en lui posant ses conditions: «Monsieur le curé, vous serez fort content de moi, mais faites-moi grâce de trois choses: ni questions, ni raisons, ni sermons.»

Elle n'a pas écrit d'ouvrages; on a seulement édité des lettres d'elle après sa mort, où elle se montre fort spirituelle et philosophe sans trop dissimuler l'amertume et l'aigreur de ses sentiments, surtout dans celles à Voltaire. Elle découvrit cependant, mais en regardant un peu tard dans son cœur, qu'elle éprouvait une véritable affection pour Horace Walpole.

LES DEUX AGES DE L'HOMME

Il est un âge heureux, mais qu'on perd sans retour, Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces Le plaisir vif avec l'amour Et les désirs avec les grâces.

Il est un âge affreux, sombre et froide saison, Où l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse Son impuissance pour sa sagesse Et ses craintes pour la raison.

[Illustration]

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je lis l'histoire, parce qu'il faut savoir les faits jusqu'à un certain point, et puis parce qu'elle fait connaître les hommes; c'est la seule science qui excite ma curiosité, parce qu'on ne saurait se passer de vivre avec eux. (_Lettre à Voltaire._)

[Illustration]

Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également malheureuses; le fâcheux, c'est d'être né, et l'on peut pourtant dire de ce malheur-là que le remède est pire que le mal. (_Idem._)

[Illustration]

Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale qui ruine ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il n'y a de bonnes recettes pour le trouver que de prendre le temps comme il vient et les gens comme ils sont. J'ajouterai être bien avec soi-même. (_Idem._)

Mlle DE LESPINASSE (JULIE-JEANNE)

(1732-1776)

Demoiselle de compagnie, à vingt-deux ans, de Mme du Deffand, nous nous permettons d'intervertir l'ordre chronologique pour la placer aussitôt après cette dernière; elle était arrivée à tellement dominer chez sa maîtresse que celle-ci la congédia. Mlle de Lespinasse alla alors habiter au coin de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, où la suivirent les beaux esprits qu'elle avait connus chez la marquise du Deffand, au salon de laquelle elle fit en quelque sorte concurrence. Elle était jeune, elle eut le dessus. «Nulle part, a dit Marmontel, la conversation n'était plus vive, plus brillante, mieux réglée.» Elle n'a laissé que des lettres, dont un grand nombre à d'Alembert et à M. de Guibert.

Le malheur a du moins cela de bon qu'il corrige de toutes ces petites passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. (_Lettre à M. de Guibert._)

Le bonheur n'est pas dans les grandes richesses. Où donc est-il? Chez quelques érudits bien connus et bien solitaires; chez de bons artisans bien occupés d'un travail lucratif et peu pénible; chez de bons fermiers qui ont de nombreuses familles, bien agissants, et qui vivent dans une aisance honnête. Tout le reste de la terre fourmille de sots, de stupides ou de fous. (_Idem._)

Mme GEOFFRIN

(1699-1777)

Mme Geoffrin, née Thérèse Rodet, n'est qu'un Mécène littéraire; elle aurait pu jouer un rôle plus actif, les quelques lettres et pensées que l'on a d'elle le prouvent. Petite bourgeoise, elle épousa, à quinze ans, M. Geoffrin, caissier dans la manufacture de glaces de Saint-Gobain, qui lui laissa non une grande richesse, mais une fortune suffisante pour qu'avec cet ordre et cette économie, qu'elle appelait «une source d'indépendance et de libéralités», elle pût tenir une maison qui fût la plus recherchée de Paris. Elle fut avant tout maîtresse de maison parfaite. Elle donnait à dîner deux fois par semaine; simple dans sa toilette, mais tenant à ce que ses amis vécussent confortablement chez elle. Bonne et sincère, elle se rendait utile à tout le monde. Elle le fut surtout pour le jeune prince Poniatowski, qui ne l'oublia pas quand il devint roi de Pologne.

Il lui écrivit alors: _Maman, votre fils est roi._ Elle dut aller peu de temps après visiter «son fils roi», qui lui fit la surprise de lui rendre à quatre cents lieues de Paris son appartement de la rue Saint-Honoré.

«Mettant un prix infini à son commerce avec les grands, Mme Geoffrin ne les voyait pas beaucoup chez eux, s'y trouvant assez mal à l'aise; mais elle leur donnait le désir de venir chez elle, par une coquetterie imperceptiblement flatteuse, les recevant ensuite avec un air aisé, naturel, demi-respectueux et demi-familier..., toujours sur les limites des bienséances, qu'elle ne passait jamais.» (MARMONTEL.)

LETTRE AU ROI DE POLOGNE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _En arrivant chez moi, j'ai repris mon genre de vie, et ce genre de vie me conduira jusqu'à soixante-dix ans, qui seront accomplis dans deux ans. Pour lors, je commencerai à rompre tous les attachements de mon cœur, et puis je le fermerai hermétiquement, de façon qu'il n'y puisse plus rien entrer. Je veux que ma mort physique soit aussi douce qu'il soit possible, et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire, et je n'en puis avoir que par mon cœur. Ma petite philosophie m'a fait donner à toutes les choses qui m'entourent leur juste valeur, et je les quitterai sans regret. Je vois l'époque de ma mort morale très gaiement..._

PENSÉES

--Il faut, pour avoir des amis et se rendre bonne à quelque chose en ce monde, _beaucoup donner et beaucoup pardonner_.

--Faites en sorte, si vous ouvrez un avis, que celui qui vous écoute croie l'avoir lui-même donné.

--Ne demandez guère de conseils, de peur qu'on ne vous sache mauvais gré de ne les avoir point suivis.

MARQUISE DU CHATELET

(1706-1749)

Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, mariée au marquis du Châtelet, fort jeune, réunit les plus brillantes qualités.

Belle à ravir, jeune, opulente, elle se donne aux études les plus abstraites sans cesser d'être aimable femme.

Elle fut amie de Voltaire et de Saint-Lambert; c'est dans le château de Cirey, en Lorraine, chez Mme du Châtelet, que Voltaire écrivit ses principaux ouvrages: _Mahomet_, _Alzire_, _Mérope_, _Histoire de Charles XII_, _le Siècle de Louis XIV_.

Elle étudia les mathématiques transcendantes et la physique générale, commenta Leibnitz et Newton dans ce temps où les écrits de ces grands philosophes n'étaient encore connus que d'un petit nombre de savants. En 1738, elle concourut pour le prix de l'Académie des sciences sur le sujet _de déterminer la nature du feu_; elle ne manqua le prix que de quelques voix.

On a dit que Voltaire, par ses louanges, avait fait sa réputation. C'est possible qu'il ait contribué à celle-ci; mais, comme preuve de son mérite réel, ses livres sont là.

La toilette l'occupait comme une jeune fille. Elle dit:

Je ris plus que personne aux marionnettes, et j'avoue qu'une boîte, une porcelaine, un meuble nouveau, sont pour moi une vraie jouissance. (_Recherche du bonheur._)

«Née avec une éloquence singulière, a dit Voltaire, elle ne déployait cette éloquence que lorsqu'elle avait des objets dignes d'elle. Les lettres où il ne s'agissait que de montrer de l'esprit, ces petites finesses, ces tours délicats que l'on donne à des pensées ordinaires, n'entraient pas dans l'immensité de ses talents. Elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole que comme Mme de Sévigné...

«Jamais personne ne fut si savante, et jamais personne ne mérita moins qu'on dît d'elle: «C'est une femme savante.»

Elle a laissé:

Les _Institutions de physique_ (1738), avec l'analyse sur la _Philosophie de Leibnitz_, ajoutée à la fin de l'édition d'Amsterdam de 1742.

_Dispute célèbre avec Mairan_ (1740), sur l'une des questions alors les plus difficiles de la physique générale, sur les _forces vives_ (1745); _Traduction des principes de Newton_; _Recherche du bonheur_, petit opuscule de pensées.

INSTITUTIONS DE PHYSIQUE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je ne vous ferai point ici l'histoire des révolutions que la physique a éprouvées; il faudrait, pour les rapporter toutes, faire un gros livre. Je me propose de vous faire connaître _moins ce qu'on a pensé que ce qu'il faut savoir_.

Jusqu'au dernier siècle, les sciences ont été un secret impénétrable auquel les prétendus savants étaient seuls initiés; c'était une espèce de cabale dont le chiffre consistait en des mots barbares qui semblaient inventés pour obscurcir l'esprit, pour le rebuter.

Descartes parut dans cette nuit profonde comme un astre qui venait éclairer l'univers. La révolution que ce grand homme a causée dans les sciences est sûrement plus utile et est peut-être plus mémorable que celle des plus grands empires, et l'on peut dire que c'est à Descartes que la raison humaine doit le plus: car il est plus aisé de trouver la vérité, quand on est une fois sur ses traces, que de quitter celles de l'erreur. La Géométrie de ce grand homme, sa Dioptrique, sa Méthode, sont des chefs-d'œuvre de sagacité qui rendront son nom immortel, et s'il s'est trompé sur ces quelques points de physique, c'est qu'il était homme, et qu'il n'est pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connaître. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

RÉFLEXIONS SUR LE BONHEUR

Je dis qu'on ne peut être heureux et vicieux, et la démonstration de cet axiome est dans le cœur de tous les hommes. Je soutiens même aux plus scélérats qu'il n'y en a aucun à qui les reproches de sa conscience, c'est-à-dire de son sentiment intérieur, le mépris qu'il sent qu'il mérite et qu'il éprouve dès qu'on le connaît, ne tienne lieu de supplice. Je n'entends pas par scélérats les voleurs, les assassins, les empoisonneurs. Ils ne peuvent se trouver dans la classe des gens pour qui j'écris. Mais je donne ce nom aux gens faux et perfides, aux calomniateurs, aux délateurs, aux ingrats, enfin à tous ceux qui sont atteints des vices contre lesquels les lois n'ont point sévi, mais contre lesquels celles des mœurs et de la société ont porté des arrêts d'autant plus terribles qu'ils sont toujours exécutés.

Je maintiens donc qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse sentir qu'on le méprise sans être au désespoir; le mépris public, cette animadversion des gens de bien, est un supplice plus cruel que tous ceux que le lieutenant criminel pourrait infliger, parce qu'il dure plus longtemps et que l'espérance ne l'accompagne jamais.

Mme DU BOCCAGE (MARIE-ANNE LE PAGE)

(1710-1802)

Poète et prosateur, restée veuve jeune et fort belle, Mme du Boccage eut un salon des plus remarquables au XVIIIe siècle, quoique sa modestie lui fît fuir la publicité. Fontenelle et Voltaire étaient des assidus. Elle était d'ailleurs fort jolie, et, sous son portrait, fut écrit avec vérité:

_Forma Venus, arte Minerva._

Elle débuta par un succès: son premier ouvrage obtint, en 1746, le premier prix de poésie à l'Académie de Rouen. Elle a publié successivement des traductions du _Paradis perdu_, de Milton, et de _la Mort d'Abel_; puis un grand poème intitulé _la Columbiade_, et des _Lettres_ sur l'Angleterre, la Hollande, l'Italie; elle fit représenter au théâtre une comédie intitulée _les Amazones_. L'Académie d'Italie et d'autres Académies étrangères l'accueillirent avec enthousiasme. Elle est morte à quatre-vingt-huit ans; comme toutes les personnalités qui vivent trop âgées, elle s'est survécu et n'a pas laissé le souvenir de celles qui meurent en plein fracas de renommée.

PARADIS PERDU

. . . . . . . . . . . . . . . . . Dans les champs où l'Euphrate, éloigné de sa source, Abandonne le Tigre et le joint dans sa course, Se présentent d'Éden les jardins enchantés. Là d'un premier printemps tout offre les beautés: Des cèdres, des palmiers élevés jusqu'aux nues, De ce séjour charmant forment les avenues. Sur l'or et les saphirs serpentent les ruisseaux, Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux. Aux approches du loup, l'agneau paraît sans crainte; Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte. Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs, De l'iris leur mélange imite les couleurs. Tel est l'heureux empire où vit dans l'innocence Le premier des humains au sein de l'abondance; Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs; L'air pur n'est agité que par les doux zéphyrs: Ils embaument les airs, et leurs ailes légères Y portent les parfums des terres étrangères.

LETTRE

A La Haye, le 20 juin 1750.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Tout périt, tout passe._

_Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un fameux peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en bons artistes. Le commerce y languit depuis que celui d'Amsterdam et de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron qu'on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne manqua pas de nous conter le malheur du prince d'Orange, noyé en 1711 sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans l'affreux chariot de poste qui nous roula jusqu'à la Meuse..._

_Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands vaisseaux jusqu'au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit agréablement..._

_En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans l'air un carillon de mille cloches à l'unisson. Nous y vîmes le monument magnifique élevé à la mémoire du prince d'Orange, assassiné à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l'homme qui pense!_

_Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Ryswick, château fameux par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d'où je vous écrirai s'il m'est possible; les routes, les amusements, me laissent à peine le temps de poser le pied à terre._

Moi, dont l'âme semble créée Pour chérir la paix qui me fuit, Je vis agitée, entourée; Vous, dont l'esprit plaît et séduit, Vous, que les grâces ont parée De ce charme que chacun suit, Souvent dans vos champs retirée, Vous vivez sans joie et sans bruit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Des destins divers sont nos guides; Si les monts, les torrents rapides Offrent des dangers, des terreurs, Au pied de cent rochers arides, Le vert des prés, l'émail des fleurs, Enchantent l'œil des voyageurs; Mais qui traverse dans la plaine Des chemins sûrs et peu riants A moins de plaisir, moins de peine: Tel est le sort qui nous entraîne! Un nombre égal d'heureux moments, D'ennui, d'espoir, d'amour, de haine, Des mortels partage les ans!

_Enfin cette vie n'est qu'un court pèlerinage. Je vous traduis à ce sujet une fable qui m'a paru bonne ce matin dans le Spectateur: «Un derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale; et, dans l'idée que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et fonder des caravansérails, il prend le palais du roi pour une de ces magnifiques auberges. D'un esprit distrait, il en traverse la première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise et s'en fait un chevet. Un des gardes l'aperçoit, l'instruit du lieu qu'il profane et veut à l'instant l'en chasser. Pendant le débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui demande comment il peut prendre la demeure d'un souverain pour une hôtellerie. «Sire, dit humblement le derviche, j'ose vous faire une question: quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre Majesté?--Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui répond le roi.--Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits immenses sont-ils destinés?--Au prince, mon fils, sans doute, s'écrie le monarque étonné.--Ah! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui change si souvent d'hôte a le beau nom d'un palais, mais n'est, en effet, qu'un vrai caravansérail.»_

Mme DE BEAUMONT (MARIE LE PRINCE)

(1711-1780)

Née à Rouen, elle est l'auteur du _Magasin des enfants_ et de la suite, dite _Magasin des adolescentes_, ouvrage par dialogues qui fit le bonheur de nos mères dans un temps où les livres pour les enfants étaient excessivement rares. Celui-là était un traité de morale récréatif et instructif. Il a été réédité encore en 1850. Son succès a donc duré près de cent ans. Quel est le livre, aujourd'hui, qui peut se vanter d'être réédité dans un siècle? et surtout de valoir autant?

Cet ouvrage ferait plus encore aujourd'hui pour l'éducation des enfants que tous les Verne et les Hetzel parus et à paraître. Mme de Beaumont, longtemps institutrice en Angleterre, écrivit d'abord son livre en anglais, de là certains termes qui font croire à une traduction. C'est un dialogue entre une institutrice et ses élèves, lesquelles amènent des amies de tout âge. Non seulement les jeunes filles répètent leurs leçons de géographie, d'histoire, etc., mais elles causent avec leur institutrice un peu sur tout. C'est un véritable cours pédagogique qui est fait en causeries.

AVERTISSEMENT DU SECOND VOLUME

Le bon accueil qu'on a fait au _Magasin des enfants_, tant à Londres que dans les pays étrangers, m'a déterminée à donner celui des _Adolescentes_.

De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à quatorze et quinze ans. C'est à cet âge qu'une jeune personne entre dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière d'exister. Toutes ses passions, contraires dans l'enfance, cherchent alors à se développer, à s'autoriser par l'exemple des nouveaux personnages avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure éducation, il est à craindre que les impressions n'en soient effacées par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu'elle entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n'apporte dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien dire de pis? Sa perte devient inévitable.

On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes méprisables; un peu de réflexion, et l'on s'étonnera plus sensément de ce qu'on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses.

N'écoutons point l'amour-propre dans l'éternel panégyrique qu'il nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices, l'estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l'amour de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C'est avec toutes ces dispositions aux maladies mortelles de l'âme que nous nous jetons sans précaution au milieu d'un air pestiféré sans le moindre préservatif. Faut-il s'étonner des chutes fréquentes qui frappent et effrayent le spectateur.

La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur cela donner le ton aux gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs. Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes. Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui, réduites à la confiance d'une amie ou d'une domestique, font autant de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint d'altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller les choses comme elles peuvent, plutôt que de s'assujettir à la contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la dureté et la faiblesse.

[Illustration]

UNE LEÇON

MISS BELOTTE.

Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas connue plus tôt, Mademoiselle; je sens que je suis d'une telle ignorance, que j'en suis toute honteuse. Je veux réparer le temps perdu, et m'instruire de mille choses toutes simples que je n'entends pas.

MADEMOISELLE BONNE.

Outre qu'il est honteux d'être ignorantes, il y a encore une grande raison qui doit vous faire chercher à être instruites. Vous serez toutes mariées, Mesdames, et vous épouserez des hommes qui auront beaucoup étudié, voyagé, et qui devront être savants. Si vous ne savez parler que de vos coiffures, et que vous ayez un mari qui ait profité de son éducation, il s'ennuiera avec vous, il cherchera d'autre compagnie, parce qu'il ne connaîtra rien à votre conversation; au lieu que, si vous êtes instruites, vous lui ferez aimer sa maison, et il sera charmé de s'entretenir avec vous...

MISS MOLLY.

Je vous avoue, ma bonne, que j'ai le défaut de rire des vieilles gens. La nourrice de maman vient nous voir quelquefois; comme cette bonne femme n'a plus de dents, cela la fait parler d'une manière si singulière que je ris comme une folle quand elle est partie; je suis venue à bout de la contrefaire si bien que cela fait rire aussi tous les domestiques de la maison.

MADEMOISELLE BONNE.

Le bel emploi pour une fille de qualité de faire le singe devant des servantes et des valets! Comment voulez-vous qu'ils vous respectent, après vous avoir vu faire de telles bassesses? Apprenez qu'il n'y a rien de si bas que de se moquer des vieilles gens, ou de ceux affligés de quelque défaut naturel. Les premiers méritent du respect, les seconds de la compassion. Je vous avoue, ma chère, que je serais bien fâchée si vous ne vous corrigiez pas de ce défaut; il annonce ordinairement un cœur méchant et malin. Lady Spirituelle, dites à ces dames comment on en agissait à Sparte avec les vieillards.

LADY SPIRITUELLE.

La république de Sparte passait pour avoir les meilleures et les plus sages lois. Je ne pense pas comme cela, Mesdames, car je trouve la plus grande partie de ces lois ridicules et mauvaises; mais j'aime beaucoup celles que les Spartiates suivaient à l'égard des vieillards. Il n'était pas permis aux jeunes gens de s'asseoir en leur présence; et quand ils venaient dans les assemblées publiques, on leur cédait les meilleures places.

Les Athéniens n'avaient pas les mêmes attentions. Un jour qu'il y avait à Athènes des ambassadeurs de Sparte, ils furent scandalisés de voir dans la foule de pauvres vieillards qui étaient poussés sans pouvoir trouver une bonne place pour voir le spectacle. Les ambassadeurs, qu'on avait mis dans la place d'honneur, ne purent souffrir cela; et, s'étant levés, ils forcèrent ces vieillards à s'asseoir en leur place, et donnèrent par là une bonne leçon aux Athéniens.

LADY VIOLENTE.

Je suis bien fâchée quand j'entends raconter quelque sottise des Athéniens; je suis comme lady Spirituelle, je les aime beaucoup plus que les Lacédémoniens, dont je trouve les lois barbares.

MADEMOISELLE BONNE.

Vous êtes bien hardies, Mesdames, d'oser blâmer les lois des Lacédémoniens, que les plus grands hommes admirent. Il me prend envie de vous demander pourquoi vous aimez les Athéniens, et pourquoi vous haïssez les Lacédémoniens: car il ne faut jamais aimer ou haïr par caprice, et sans pouvoir donner de bonnes raisons de son amour ou de sa haine.

LADY VIOLENTE.

Mon amour et ma haine sont fondés sur de bonnes raisons. Je hais les Lacédémoniens, parce qu'ils étaient cruels, qu'ils voulaient toujours rester ignorants, et que leurs femmes n'avaient point de modestie. J'aime les Athéniens, parce qu'ils étaient savants, qu'ils punissaient l'oisiveté, l'ingratitude. Il est vrai qu'ils avaient de grands défauts; mais pourtant j'aime mieux les défauts des Athéniens que les vertus des Lacédémoniens. Permettez-moi de dire à ces dames comment on traitait les enfants à Sparte.

MADEMOISELLE BONNE.

J'y consens de bon cœur; mais souvenez-vous qu'en nous faisant remarquer les défauts des Lacédémoniens, la justice demande que vous disiez quelque chose de leurs vertus.

LADY SPIRITUELLE.

Je ne leur trouve pas de vertus, je vous assure.

MADEMOISELLE BONNE.

Comment pouvez-vous dire cela, ma chère? la grande obéissance qu'ils avaient pour les lois n'était-elle pas une vertu?

LADY SPIRITUELLE.

Non, en vérité, ma chère Bonne; je vous demande pardon de n'être pas de votre sentiment, mais vous voulez que nous vous disions toujours la vérité, et je mentirais si je disais que je trouve cela une vertu. Tenez, ma Bonne, je dois vous obéir: mais si vous me disiez de tuer lady Mary, mon obéissance serait-elle une vertu? Obéir à de mauvaises lois, n'est-ce pas être bien méchant?

LADY VIOLENTE.

Voilà justement ce que je pense: par exemple, une des lois de Sparte était d'accoutumer les enfants à mépriser la douleur: cela est fort bien; mais pour leur faire prendre cette bonne habitude, il y avait certains jours de fête où on les menait dans les temples pour les fouetter jusqu'au sang, sans qu'ils eussent fait aucune faute: encore il ne fallait pas pleurer. Un enfant qui aurait pleuré aurait perdu sa réputation; aussi est-il arrivé plusieurs fois que ces malheureux enfants sont morts sous les coups sans jeter une larme; et, ce qu'il y a de plus abominable, c'est que les pères et les mères étaient là: ils voyaient tranquillement déchirer leurs pauvres enfants et les exhortaient à souffrir sans se plaindre.

MADEMOISELLE BONNE.

Voilà une raison sans réplique, et un motif légitime pour les jeunes dames de haïr les Lacédémoniens. J'avoue aussi que je n'ai rien à répliquer à lady Spirituelle. Pour que l'obéissance aux lois soit une vertu, il faut que ces lois soient bonnes; si elles sont mauvaises, plus on est exact à les observer, plus on est méchant.

MISS BELOTTE.

Pour moi, je n'y fais pas tant de façons: d'abord que les choses me plaisent, je les crois bonnes; si elles me déplaisent, je dis d'abord qu'elles ne valent rien.

MADEMOISELLE BONNE.

C'est le moyen de juger tout de travers. J'espère que vous n'agirez pas ainsi à l'avenir. Vous avez beaucoup d'esprit, ma chère, et même un esprit supérieur: il n'est question que de mettre de la justesse dans cet esprit-là, et, si vous voulez m'aider, nous y travaillerons; je suis sûre que nous y réussirons. Lady Violente, vous m'avez dit que les Athéniens punissaient l'ingratitude; il me semble que je vous ai donné, il y a deux ans, une fort jolie histoire à ce sujet; voudriez-vous nous la raconter?

LADY VIOLENTE.

Oui, ma Bonne, je m'en souviens fort bien. Il y avait dans la ville d'Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats; mais c'était une chose si rare qu'ils n'avaient rien à faire. Ils s'ennuyèrent d'aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu'on la pût sonner quand on aurait besoin d'eux. On fut si longtemps sans sonner cette cloche que l'herbe qui croissait à la muraille s'entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu'il ne pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la rue, comme s'il eût deviné qu'il était en danger de mourir de faim. Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j'ai parlé, et, voyant de l'herbe à la muraille, il s'éleva sur le bout de ses pieds pour tâcher de l'attraper: il eut beau faire, il ne prit que la corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent aussitôt pour voir ce qu'on leur voulait, et, voyant que c'était un cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait. Quelques-uns des voisins leur dirent qu'il n'appartenait plus à personne, et que son maître lui avait donné son congé parce qu'il ne pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges, cette affaire nous regarde; c'est une véritable ingratitude à cet homme de jeter dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie à son service; nous ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils firent venir le maître de ce cheval et l'obligèrent à donner une somme pour nourrir cet animal le reste de ses jours...

Mme RICCOBONI

(MARIE-JEANNE LABORAS DE MÉZIÈRES)

(1714-1792)

Il ne faut pas confondre Marie-Jeanne de Mézières, née à Paris, mariée à Antoine Riccoboni, avec Hélène-Virginie Balletti, femme de Louis Riccoboni, père d'Antoine, et qui fut une célèbre comédienne de son époque. Les Riccoboni étaient les meilleurs comédiens de la troupe italienne, et auteurs dramatiques non sans talent. Marie-Jeanne appartint aussi au théâtre; elle le quitta en 1761. Elle possédait un esprit distingué, une grâce et une résignation touchantes. Délaissée par son mari, elle vécut dans la retraite, où elle se mit à écrire pour satisfaire les besoins de son âme, dont la sensibilité un peu exaltée la portait à s'épancher. Son style exagéré choque, venant après le sobre et élégant langage des assidues de l'hôtel de Rambouillet; mais elle s'inspirait de ses souffrances et de ses propres sentiments. C'est en mettant son cœur dans ses ouvrages qu'elle obtint les plus brillants succès. A la fin de sa vie, elle dut à sa plume de gagner sa vie, car on lui retira une pension de mille livres qui lui était allouée depuis sa sortie du théâtre. Ses principaux ouvrages sont les _Lettres de la princesse Zelmaïde_, les _Lettres de Fanny Butler_, traduites de l'anglais; _Ernestine_, que La Harpe a appelée «le diamant de Mme Riccoboni»; _la Comtesse de Sancerre_, _Sophie de Vallière_, l'_Histoire du marquis de Cressys_.

Néanmoins, qui est-ce qui songerait maintenant à Mme Riccoboni et à ses œuvres démodées, si elle n'avait attaché son nom à une œuvre célèbre, signée d'un nom plus illustre! Voici comment M. Jean Fleury nous raconte l'aventure, la chose est assez curieuse pour mériter d'être relatée tout au long:

«Saint-Foix, auteur des _Essais sur Paris_ et de quelques comédies mignardes, _l'Oracle_, _les Grâces_, soutenait un jour que le style de Marivaux était inimitable. On lui cita un roman de Crébillon fils dans lequel un des personnages, la fée Moustache, s'amuse à parodier ce style; Saint-Foix soutint que cette imitation était très mal réussie.

«Il s'emporta, traita la fée de _bavarde_, _disant une foule de mots et ne saisissant pas du tout l'esprit de M. de Marivaux_. Mme Riccoboni écoutait, se taisait, et ne prenait aucune part à la dispute. Restée seule, elle parcourut deux ou trois parties de _Marianne_, s'assit à son secrétaire et fit une suite à ce roman. Deux jours après la conversation, elle la montra, sans en nommer l'auteur; on la lut en présence de M. de Saint-Foix; il l'entendit avec tant de surprise qu'il crut le manuscrit dérobé à M. de Marivaux. Il voulait le faire imprimer; Mme Riccoboni s'y opposa, dans la crainte de désobliger M. de Marivaux. Dix ans après, cette suite parut dans un journal dont le rédacteur eut la permission de M. de Marivaux pour l'y insérer[42].

Telle est, sinon de la main, du moins d'après les confidences, et sous la dictée pour ainsi dire de Mme Riccoboni, l'histoire exacte de cette _Suite_ au roman de Marivaux, qui ne devait pas être une _Fin_; car une des conditions que s'était imposées l'imitatrice, c'était de ne pas faire avancer le récit. Elle y réussit à merveille, au point que Grimm dit dans sa _Correspondance_:

«C'est une imitation parfaite de la manière de Marivaux, mais d'un bien meilleur goût. Si vous avez vu Arlequin courir la poste dans je ne sais quelle farce, vous aurez une idée très exacte de cette manière qui consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d'un pas. Mme Riccoboni court en poste à la Marivaux pendant cent douze pages, et, à la fin de sa course, le roman de _Marianne_ est aussi avancé qu'auparavant. Mais, en vérité, sa manière d'écrire, même en se réglant sur un mauvais modèle, est très supérieure à celle de Marivaux[43].»

Un juge plus impartial, d'Alembert, a rendu justice au mérite et au bonheur du pastiche de Mme Riccoboni, sans offense pour la justice et le goût. Il a recommandé de ne pas confondre avec les mauvais continuateurs de Marivaux Mme Riccoboni, qui, par une espèce de plaisanterie et de gageure, a essayé de continuer _Marianne_ en imitant le style de l'auteur. «On ne saurait, dit-il, pousser plus loin l'imitation.» Nous pensons qu'il est intéressant de comparer son imitation à son propre style, et nous donnons ci-après un extrait des deux.

SUITE DE LA VIE DE MARIANNE

(Imitation de Marivaux.)

Vous voilà bien surprise, bien étonnée, Madame; je vois d'ici la mine que vous faites. Je m'y attendais; vous cherchez, vous hésitez; il me semble vous entendre dire: «Cette écriture est bien la sienne, mais cela ne se peut pas, la chose est impossible!»--Pardonnez-moi, Madame, c'est elle; c'est Marianne, oui, Marianne elle-même.--Quoi! cette Marianne si fameuse, si connue, si chérie, si désirée, que tout Paris croit morte et enterrée? Eh! ma chère enfant, d'où sortez-vous? vous êtes oubliée, on ne songe plus à vous; le public, las d'attendre, vous a mise au rang des choses perdues sans retour.»

A tout cela je répondrai que je ne m'en soucie guère: j'écris pour vous, je vous ai promis la suite de mes aventures, je veux vous tenir parole; si cela déplaît à quelqu'un, il n'a qu'à me laisser là. Au fond j'écris pour m'amuser; j'aime à parler, à causer, à babiller même; je réfléchis, tantôt bien, tantôt mal; j'ai de l'esprit, de la finesse, une espèce de naturel, une sorte de naïf; il n'est peut-être pas du goût de tout le monde, mais je ne l'en estime pas moins; il fait le brillant de mon caractère. Ainsi, Madame, imaginez-vous bien que je serai toujours la même; que le temps, l'âge ou la raison ne m'ont point changée, ne m'ont seulement pas fait désirer de me corriger. A présent, reprenons mon histoire.

Je vous disais donc que, grâce au Ciel, la cloche sonna et que ma religieuse me quitta: je dis grâce au Ciel, car en vérité son récit m'avoit paru long, et la raison de cela, c'est qu'en m'occupant des chagrins de mon amie je ne pouvois pas m'occuper des miens. Bien des gens croient qu'il faut être malheureux soi-même pour compatir aux infortunes des autres; il me semble à moi que cela n'est pas vrai. Dans une situation heureuse on voit avec attendrissement les personnes qui sont à plaindre, on écoute avec sensibilité le récit de leurs peines; on est touché, on les trouve considérables, la comparaison les grossit à nos yeux: dans l'état contraire, le cœur, rempli de ses propres chagrins, s'intéresse faiblement à ceux des autres; ils lui paraissent plus faciles à supporter que les siens, et j'ai senti cela, moi qui vous parle...

LETTRES D'UNE ÉPOUSE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Hélas! tu m'as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j'ai cru que tant d'apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur! j'ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s'est troublée. Dans mon effroi j'ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l'ont point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs qu'il fait répandre! Il ne veut donc point partager l'amertume de mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal où tu rassembles tes guerriers; j'aperçois ton superbe pavillon; je le crie, en pleurant, de m'accorder un seul instant; ma voix se perd dans les airs... Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux, cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il saisit son arme redoutable; la trompette l'appelle, ses sons funestes l'entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa marche élève dans la plaine... Puissances suprêmes, veillez sur ses jours précieux!

Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J'irai chaque jour l'arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l'instant marqué pour ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront ma tombe.

[42] _Correspondance littéraire_, 1er mai 1765.

[43] _Œuvres_ de Mme Riccoboni, in-18, 1826, t. II.

Mme DAUBENTON (MARGUERITE)

(1720-1788)

Femme du célèbre naturaliste de ce nom; elle a écrit plusieurs romans, dont _Zélie dans le désert_, qui a eu une douzaine d'éditions, mais que l'on ne retrouve plus.

Mlle DU SOMMERY (DE FONTETTE)

(1720-1790)

Il ne faut pas se faire d'illusions, beaucoup d'œuvres remarquables sont ignorées ou tombent dans l'oubli, s'il ne s'est pas fait de bruit autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n'ont laissé personne après leur mort qui ait de l'intérêt à en faire. Mlle du Sommery est de ce nombre; son nom est à peu près inconnu aujourd'hui, parce qu'elle n'a pas eu un salon brillant comme Mmes de Tencin, du Deffand, des amis comme d'Alembert ou Diderot, etc. Elle était une moraliste. «Une vieille demoiselle de condition qui s'est occupée toute sa vie de l'étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent les assemblées publiques de l'Académie française la connaissent. Elle n'en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c'est une grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands yeux pleins d'esprit et d'attention. Son livre prouve combien elle s'est nourrie de la lecture des _Maximes_ de La Rochefoucauld et des _Caractères_ de La Bruyère[44].

L'expression a presque toujours de la finesse et de la précision.

«Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse; elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais serviable pour tous et d'une infatigable charité[45].»

Elle a publié avec beaucoup de succès:

_Doutes sur diverses opinions reçues dans la société_, dédiés aux mânes de M. Saurin, membre de l'Académie française (décédé en 1781).--1782;

_Lettres de Mme la comtesse de L... à M. le comte de R..._--1785;

_Lettres à Mlle de Tourville_, roman.--1788;

_L'Oreille_, conte philosophique.--1789.

Elle édita ces _Lettres_ comme ayant été écrites par une contemporaine de Mmes de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite parfaitement le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations entre de Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à Mme Riccoboni, puis à Mme de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. Grimm disait qu'on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût fort sage, et le meilleur ton».

Dans ces _Lettres_, elle exprime d'une façon fort originale son opinion sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation surfaite, et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où l'art épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup[46].

LETTRE DE LA COMTESSE DE L.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Mme de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis la semaine dernière chez Mme de Coulanges. Je la trouvai maigrie et abattue; elle se plaint de sa poitrine. Mme de Sévigné pleure tendrement sa mort en sa présence; elle lui dit pathétiquement qu'elle est pulmonique, étique, asthmatique, et tout ce qu'il y a de plus funeste en ique; de façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour Grignan..._

MAXIMES

--Il se trouve parmi les gens de lettres un petit nombre de beaux parleurs, mais infiniment peu de bons causeurs.

--Le mauvais ton rend le commerce de beaucoup de gens insoutenable.

--Le bon ton est une facilité noble dans le propos, une politesse naturelle dans les expressions, une décence dans le maintien, une convenance dans les égards, un tact qui nous avertit également de ce que nous devons rendre aux autres, et de ce que les autres doivent nous rendre.

--On donne le nom de prudence à cette basse politesse qui n'ose ni blâmer le vice, ni louer la vertu.

--La fortune ne change pas les mœurs, elle les démasque.

--Il est encore plus absurde de nier ce qu'on n'entend pas que de le croire.

--Un souper délicat dédommage d'une conversation languissante. Si l'on ne buvait ni ne mangeait, que de maisons dans lesquelles on ne pourrait tenir un quart d'heure!

CARACTÈRES

--L'homme d'airs[47] réunit tous les défauts: il est impertinent, suffisant, pédant, fat, affecté, important, dédaigneux; Narcisse en est un modèle. Personne plus que Narcisse ne s'entend à donner une fête... Il sait à peu près tout ce qu'on peut savoir de bagatelles, ce qui le fait passer parmi beaucoup de gens pour homme de goût et homme de lettres: il a des livres, des tableaux, des coquilles, des nains, des singes, des perroquets, des chevaux, des chiens, c'est l'homme le plus affairé du royaume. Je ne sais comment il suffit à ces grandes occupations.--Cet homme utile à sa patrie passe neuf heures dans son lit, quatre à sa toilette, deux avec ses bêtes, autant avec le marchand de colifichets.

[44] Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_.

[45] Hippolyte de Laporte.

[46] Eugène Asse, _Une Femme moraliste au XVIIIe siècle_.

[47] Ce que nous appelons aujourd'hui «petit crevé» ou «p'chutteux».

Mme DE PUYSIEUX (MADELEINE D'ARSAUT)

(1720-1795)

Née à Paris, élevée au couvent, ce qui n'influença guère ses opinions, elle épousa à dix-sept ans un avocat au Parlement de Paris, Philippe-Florent de Puysieux, âgé de vingt-deux ans, qui s'occupait à faire des traductions d'ouvrages anglais pour les libraires. Il traduisit, en outre: _La femme n'est pas inférieure à l'homme._ Sa jeune femme l'aidait; mais bientôt mari et femme se fatiguèrent de travailler, et se livrèrent aux plaisirs chacun de son côté. Nous ne suivrons donc pas Mme de Puysieux dans sa vie intérieure, nous contentant d'indiquer que Diderot, de 1745 à 1750, vint plus d'une fois à l'aide au jeune ménage. Ce fut pendant cette période, en 1749, que Mme de Puysieux publia les _Conseils à une amie_, qui obtinrent un grand succès, et où l'on crut reconnaître en maints endroits la plume du mordant philosophe. Cet ouvrage n'est pas positivement un livre de morale, ni même un livre moral, comme quelques sentences détachées pourraient le faire croire; c'est plutôt la science de la vie selon le monde. En 1750 parut un second volume, les _Caractères_, contre-partie du premier, et qui sont des _avis à un père_ pour diriger les premiers pas de son fils dans le monde. Ils furent accueillis avec la même faveur que le précédent.

Mme de Puysieux ne sut pas être fidèle à Diderot pendant qu'il fut enfermé à la Bastille, et il rompit ses relations avec elle. Ses ouvrages s'en ressentirent. Quoiqu'elle eût protesté énergiquement contre la part qu'on attribuait au maître dans ses écrits, ils ne s'élevèrent plus au-dessus de la médiocrité.

Néanmoins, elle publia encore:

_Le Plaisir et la Volupté_, conte allégorique (1752); _Zalmire et Almanzine_ (1753); _Mémoires de la comtesse de Zurlac_ (1755); _Réflexions et avis sur les défauts et ridicules à la mode_ (1761); _Alzarac_ (1762); l'_Histoire de Mlle de Theuille_ (1768); _Mémoires d'un homme de bien_ (1768); _le Marquis à la mode_, comédie en trois actes.

Puis il ne fut plus question d'elle.

CONSEILS A UNE AMIE

--Les talents chassent l'ennui.

--Les choses trop connues perdent de leur valeur; on a une espèce de vénération pour celles qui sont rares. Voulez-vous être longtemps belle, montrez-vous rarement. Voulez-vous inspirer l'envie de vous connoître, rendez votre connoissance difficile; les plus belles perdent beaucoup à être trop connues.

--Ne tirez jamais le voile tout à fait sur vos qualités; c'est au temps à le lever entièrement, laissez-le faire.

--Que votre société soit douce; ne faites point sentir votre supériorité. L'esprit, les talents, le mérite, le rang et la fortune, sont pour les autres un poids assez pesant sans l'augmenter de celui de l'ostentation.

--Faites rarement les avances: prévenir certaines gens, c'est leur ôter l'envie de se lier.

--Quoique l'on dise que les personnes qui parlent bien n'ennuient jamais, la grande volubilité de langue étourdit toujours.

--Il est plus facile d'écouter les autres que de s'écouter soi-même.

--Un des plus grands bonheurs, c'est de pouvoir se suffire à soi-même.

--Le temps de la jeunesse est le seul pour apprendre, et il vient un âge où les plaisirs nous quittent; il faut bien des ressources à une femme pour la consoler de cet abandon.

--Il faut avoir une extrême modestie sur son savoir, et cacher soigneusement, surtout devant les autres femmes, que l'on sait quelque chose qu'elles ignorent.

--Les grâces et les belles manières sont plus nécessaires aux femmes qu'une belle figure; sans les grâces, la beauté ne plaît jamais. L'art corrige la nature ou l'embellit.

--On revient de la colère, de l'indignation ou de l'indifférence, mais jamais du mépris.

--On perd tout le mérite des bienfaits passés quand ils ne sont pas renouvelés.

--On est toujours dédommagé des sacrifices que l'on a faits à la vertu: tous les plaisirs que nous procurent nos passions satisfaites n'ont jamais valu le repos d'une personne qui n'est attachée qu'à ses devoirs.

--Ne faites point de vers: il est trop difficile d'en faire de bons. De tous les talens restreints à l'état d'homme, c'est peut-être le plus ridicule pour une femme. Il me semble que celle qu'on verroit à la tête de ses ouvriers, avec une longue perche à la main, conduire l'ordonnance d'un bâtiment, seroit moins bizarre que celle qui se tourmenteroit à composer deux couplets de chanson. Les langues, la poésie, les lois du royaume, les matières de religion, toutes ces belles choses sont insupportables dans une femme: je les en avertis au nom de tous les hommes sensés.

--Si parler bien est la marque de la belle éducation, bien écrire marque la femme d'esprit; c'est la façon d'écrire qui distingue la femme ordinaire d'avec la femme d'esprit. Parlez bien, écrivez encore mieux; pensez bien, et pensez haut avec vos amis, et tâchez surtout de vous exprimer avec aisance. Pour acquérir la facilité de s'énoncer, il est nécessaire de savoir bien sa langue, et de connoître toute la force des termes: faute d'en trouver qui conviennent, on reste court, dans la crainte d'en hasarder de mal placés. Mme de *** est admirable à voir; mais il ne faut pas l'entendre: chaque mot qu'elle prononce obscurcit sa figure, de façon qu'on la quitte comme si elle étoit laide; malgré la beauté de ses yeux et l'éclat de son teint, elle n'a jamais su conserver de conquêtes; elle les fait en se montrant, elle les perd en parlant. Quelle fatalité!

--Il faut se défaire de l'excès de timidité: une noble assurance prête beaucoup à la figure, et fait merveille dans la conversation. La timidité gêne et embarrasse; faute d'un peu de hardiesse, on ne hasarde rien, on manque l'occasion de dire de bonnes choses, et on perd même celle de s'avancer. La fortune aime les téméraires, et les femmes le sont quelquefois; ce n'est pas ce qu'elles font de mieux. Quand l'assurance est accompagnée de la beauté et de l'esprit, il n'est rien dont on ne vienne à bout; mais, dût-on échouer dans toutes les entreprises, j'aime encore mieux la timidité que l'excès opposé.

--L'art de plaire est le plus grand des arts. Quand on plaît, tout réussit, tout est facile. Ce talent dépend d'un je ne sais quoi qu'il est si difficile de définir et que si peu de personnes possèdent, que ceux qui l'ont en doivent rendre grâces à la nature.

BOUFFLERS-ROUVREL

(COMTESSE MARIE-CHARLOTTE-HIPPOLYTE DE)

(1724-1800)

Célèbre par son esprit très brillant et très paradoxal, qu'elle dut puiser près de ses amis J.-J. Rousseau, Grimm et Hamm, c'est elle qui négocia le mariage de Mlle Necker avec M. de Staël. Elle a laissé des _Maximes_, une _Tragédie en prose_ et sa _Correspondance_ avec Gustave III, dont voici un passage:

DESCRIPTION DU CONVOI FUNÈBRE DE LOUIS XV

Après sa mort il fut abandonné, comme c'est l'ordinaire; on l'enterra promptement et sans la moindre escorte; son corps passa vers minuit par le bois de Boulogne pour aller à Saint-Denis. A son passage, des cris de dérision ont été entendus: on répétait _taïaut! taïaut!_ comme lorsque l'on voit un cerf, et sur le ton ridicule dont il avait coutume de le prononcer. Cette circonstance, si elle est vraie, ce que je ne puis assurer, montre bien de la cruauté: mais rien n'est plus inhumain que le Français indigné, et, il faut en convenir, jamais il n'eut plus de sujet de l'être; jamais une nation délicate sur l'honneur et une noblesse naturellement fière n'avaient reçu d'injure moins excusable que celle que le feu roi nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale qu'il avait donné par ses maîtresses et par son sérail à l'âge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de l'état le plus infâme, une créature, la pire de son espèce, pour l'établir à la cour, l'admettre à table avec sa famille, la rendre maîtresse absolue des grâces, des honneurs, des récompenses, de la politique et de lui, dont elle a opéré la destruction, malheurs dont à peine nous espérons la réparation. On ne peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine et la dispersion de toute cette infâme troupe comme un coup de la Providence. Toutes les apparences leur permettaient encore quinze ans de prospérité, et, si leur attente n'eût été déçue, jamais les mœurs et l'esprit national n'auraient pu s'en relever... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mme D'ÉPINAY

(LOUISE-FLORENCE-PÉTRONILLE TARDIEU D'ESCLAVELLE DE LA LIVE)

(1725-1783)

Amie et protectrice de J.-J. Rousseau et de l'abbé Galvani, dont elle fit éditer le _Dialogue sur les femmes_, elle n'écrivit que les _Conversations d'Émilie_ et un volume de _Correspondances_, plus ses _Mémoires_, qu'elle avait laissés à Grimm, et qui ont paru seulement en 1818. C'est elle qui fit bâtir dans la vallée de Montmorency le fameux ermitage de Jean-Jacques.

PENSÉE

Un honnête homme travaille à mériter la louange, mais ne la recherche point: il sait qu'on en est plus digne lorsqu'on n'agit que pour elle.

LETTRE A J.-J. ROUSSEAU.

Janvier 1757.

_Je crois, mon ami, qu'il est fort difficile de prescrire des règles sur l'amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant sa façon de penser... Il y a deux points généraux essentiels et indispensables dans l'amitié auxquels tout le monde est forcé de se réunir: l'indulgence et la liberté; sans cela il n'y a pas de liens qui ne se brisent. C'est à peu près à quoi se réduit mon code._

_... Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment les tableaux; ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux endroits et ne voient pas les autres._

Mme PETITEAU (MARIE-AMABLE)

(MARQUISE DE LA FÉRANDIÈRE)

(1736-1817)

Née à Tours; elle épousa Louis-Antoine Rousseau, marquis de la Férandière.

VERS POUR UN BOSQUET

OÙ DEVAIENT ÊTRE PLACÉS LE TOMBEAU DE SON ÉPOUX ET LE SIEN

Bosquet silencieux, où la simple nature Cache son sanctuaire et ne l'ouvre qu'à nous, Aimable confident des entretiens si doux Que nous dicta cent fois l'amitié la plus pure, Tant que de mon époux le cœur palpitera, Tant que le mien le chérira, De roses nous viendrons enlacer ton feuillage; Nous viendrons dans ton sein chanter notre bonheur, Et, rendant grâce aux dieux témoins de notre ardeur, Nous reposer sous ton ombrage. Mais, hélas! quand la mort, à la suite des ans, Aura glacé nos esprits et nos sens, Et tous deux au tombeau nous aura fait descendre, Solitaire berceau, propice à notre amour, Que tu défends des feux et des regards du jour, Tes verts rameaux enfin couvriront notre cendre. Réduit paisible, aujourd'hui si charmant, Ah! quel que soit alors ton aspect triste et sombre, N'épouvante jamais que l'être indifférent, Et que toujours le tendre amant Vienne en rêvant chercher ton ombre!