‹ Anthologie féminineChapitre 10 sur 17 · L'AIGLE ET LE PAON

L'AIGLE ET LE PAON

FABLE

Un aigle auprès d'un paon, non sans quelque murmure, De sa robe enviait l'éclatante parure: «Si vous devez briller aux yeux de l'univers, Dit le paon, c'est par le courage; L'oiseau que la nature a fait le roi des airs N'a pas besoin d'un beau plumage.»

MARQUISE DE MONTESSON

(CHARLOTTE-JEANNE BÉRAUD DE LA HAIE DE RIOU)

(1737-1806)

Née à Paris, elle devint la femme morganatique du duc d'Orléans, petit-fils du Régent. C'est chez elle et par elle que sa nièce, Mme de Genlis, se fit connaître et apprécier du duc de Chartres.

Ses œuvres forment huit volumes, datés de 1782, et se composent de comédies en prose et en vers, etc.; sur l'exemplaire de la Bibliothèque nationale, on lit: _Tiré à douze exemplaires._--Il n'est pas étonnant que ce théâtre fût peu répandu! Une de ses pièces est tirée de la _Marianne_, de Marivaux. Son raisonnement est satirique et son style ne manque pas de fermeté.

COMÉDIE

. . . . . . . . . . . . . . . . D'éloquence, mon père! Oh! ce n'est pas cela; On ne se plaindra pas qu'il ait séduit par là. Il présente des faits sans tout cet étalage De grands mots dont toujours on doit blâmer l'usage. Il faut très simplement montrer la vérité: Elle n'a pas besoin d'art, de subtilité, On l'obscurcit souvent en cherchant trop à plaire; On n'éblouit par là, je crois, que le vulgaire; Mais tous les gens sensés seront de mon avis. . . . . . . . . . . . . . . . .

Mlle CLAIRON

(1723-1803)

Née Claire Leyrus de Latude, célèbre actrice, a laissé des mémoires.

PENSÉE

--Il ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié.

SOPHIE ARNOULD

(1743-1803)

Célèbre actrice de l'Opéra, a laissé aussi des mémoires.

PENSÉE

--La femme est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on endort avec des louanges, et qu'on séduit avec des promesses.

MQUISE DE RIBIÈRE D'ANTREMONT

(MARIE-ANNE-HENRIETTE PAYSAN DE L'ÉTANG)

(1746-1802)

Femme d'esprit de la fin du XVIIIe siècle, à laquelle son _Ode au silence_ valut beaucoup d'admirateurs. Pour appartenir à un sexe dénommé bavard, élever une poésie au silence, c'était en effet original. Son aventure avec Voltaire mérite d'être racontée.

Comme beaucoup de femmes de maintenant et de jadis, elle aimait à écrire aux hommes illustres, et elle adressa une lettre très enthousiaste au grand littérateur de l'époque. Voltaire, précisément, venait d'être mystifié: un avocat né au Croisic, Paul Desforges-Maillard (1699-1772), s'était rendu célèbre par des poésies qu'il envoyait au _Mercure de France_ sous le pseudonyme de Mlle Malerais de la Vigne. Néanmoins Voltaire s'y laissa prendre, et Mme d'Antremont, dans sa lettre, que nous donnons plus loin, fait allusion à cette aventure; mais quand la ruse fut dévoilée, on ne fit plus attention aux vers ni à l'auteur.

Toujours prêt à sacrifier au beau sexe, Voltaire avait adressé la poésie suivante à la prétendue poète, en lui envoyant son _Histoire de Charles XII_:

Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives, Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives, Qui sait si bien associer Et la science et l'art de plaire, Et les talents de Deshoulière Et les études de Dacier, J'ose envoyer aux pieds de ta Muse divine Quelques faibles écrits, enfants de mon repos. Charles fut seulement l'objet de mes travaux, Henri Quatre fut mon héros, Et tu seras mon héroïne.

LETTRE DE MME D'ANTREMONT A VOLTAIRE

A Aubenas, le 4 février 1768.

MONSIEUR,

_Une femme qui n'est pas Mme Desforges-Maillard, une femme vraiment femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie de lire les pièces renfermées sous cette enveloppe. Elle fait des vers parce qu'il faut faire quelque chose, parce qu'il est aussi amusant d'assembler des mots que des nœuds, et qu'il en coûte moins de symétriser des pensées que des pompons; vous ne vous apercevrez que trop, Monsieur, que ces vers lui ont peu coûté, et vous lui direz que_

Des vers faits aisément sont rarement aisés.

_Elle se rappelle vos préceptes sur ce sujet, et ceux de Boileau, qui partage avec vous l'art de graver ses écrits dans la mémoire de ses lecteurs, et d'instruire l'esprit sans lui demander des efforts. Vos principes et les siens sont admirables, mais ils ne s'accordent pas avec la légèreté d'une personne de vingt et un ans, qui a beaucoup d'antipathie pour tout ce qui est pénible. Heureusement je rime sans prétention, et mes ouvrages restent dans mon portefeuille; s'ils en sortent aujourd'hui, c'est parce qu'il y a longtemps que je désirais d'écrire à l'homme de France que je lis avec le plus de plaisir, et que je me suis imaginé que quelques pièces de vers serviraient de passeport à ma lettre; je n'ai point eu d'autres motifs, Monsieur._

Il est des femmes beaux esprits: A Pindare autrefois, dans les jeux Olympiques, Corinne des succès lyriques Très souvent disputa le prix. Pindare, assurément, ne valait pas Voltaire, Corinne valait mieux que moi: Qu'il faudrait être téméraire Pour entrer en lice avec toi! Mais je le suis assez pour désirer de plaire A l'écrivain dont le goût est ma loi. Si tu daignais sourire à mes ouvrages, Quel sort égalerait le mien! Tu réunis tous les suffrages, Et moi je n'aspire qu'au tien.

_Il serait bien glorieux pour moi, Monsieur, de l'obtenir; n'allez pourtant pas croire que j'ose me flatter de le mériter, mais croyez que rien ne peut égaler les sentiments d'estime et d'admiration avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc._

Probablement parce qu'il avait été dupé, Voltaire répondit moins galamment qu'au mystificateur la lettre suivante:

A Ferney, pays de Gex, le 20 février 1768.

Vous n'êtes point la Desforges-Maillard: De l'Hélicon ce triste hermaphrodite Passa pour femme, et ce fut son seul art; Dès qu'il fut homme, il perdit son mérite. Vous n'êtes point, et je m'y connais bien, Cette Corinne et jalouse et bizarre Qui par ses vers, où l'on n'entendait rien, En déraison l'emportait sur Pindare. Sapho, plus sage, en vers doux et charmants Chanta l'amour; elle est votre modèle, Vous possédez son esprit, ses talents; Chantez, aimez, Phaon sera fidèle.

_Voilà, Madame, ce que je dirais si j'avais l'âge de vingt et un ans, mais j'en ai soixante-quatorze passés; vous avez de beaux yeux sans doute, cela ne peut être autrement, et j'ai presque perdu la vue; vous avez le feu brillant de la jeunesse, et le mien n'est plus que de la cendre froide; vous me ressuscitez, mais ce n'est que pour un moment, et le fait est que je suis mort._

_C'est du fond de mon tombeau que je vous souhaite des jours aussi beaux que vos talents._

_J'ai l'honneur d'être, etc._

DE VOLTAIRE.

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FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE

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TROISIÈME PÉRIODE

FIN DU XVIIIe SIÈCLE JUSQU'A NOS JOURS

NOUS divisons cette troisième période en trois parties. Inutile d'insister sur l'influence que les grands événements politiques, changeant la destinée des nations, ont sur les beaux-arts et les belles-lettres. Avec la Révolution commence la première partie, qui comprend la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe. On nous pardonnera d'intervertir une fois encore l'ordre chronologique et de placer en tête Mme Roland, guillotinée en 1793, et dont le souvenir est inséparable de cette époque. L'idée serait choquée de la trouver après Mme de Genlis, qui a élevé Louis-Philippe et était célèbre sous la Restauration.

Ce laps de temps nous a donné spécialement des sérieuses pédagogues, des moralistes éminentes, des romancières de longue haleine.

Nous arrêtons cette première partie après la Restauration, en 1830, alors que l'élan donné à la littérature par Mme de Staël et Chateaubriand va la faire entrer dans une voie qui s'élargira rapidement désormais.

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