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Àbord du petit vapeur Le Capy, appuyé contre le bastingage, j’avais regardé fuir, puis se perdre à l’horizon, le groupe maudit des Îles du Salut qui furent le théâtre de tant de souffrances ignorées.
Lorsqu’il disparut à mes yeux, je ne pus me tenir d’un serrement de cœur, en pensant aux compagnons d’infortune, aux amis dévoués que j’étais contraint d’abandonner à leur malheureux sort et que je ne reverrais peut-être jamais !
Durant tout le voyage je demeurai ainsi sur le pont à contempler la mer, et je songeais, non sans anxiété, à ce que serait pour moi l’existence à Cayenne, dans la demi-dépendance de la libération.
Car la libération, si impatiemment attendue des forçats, n’est point encore, hélas ! la liberté, le retour en France auprès des êtres chers !
J’avais été condamné à cinq ans de bagne ; il me faudrait subir cinq années encore de cette vie nouvelle que je pressentais déjà pleine de désillusions…
Des Îles à Cayenne, la traversée dura à peine trois heures. Bientôt nous fûmes en vue de la rade et je restai émerveillé par le spectacle qui s’offrait à moi.
La rade de Cayenne forme une sorte de bassin naturel qui, par la tranquillité et la profondeur de ses eaux, peut donner abri aux navires du plus fort tonnage. Elle est bordée à droite, et au premier plan, par une immense ligne de palétuviers couvrant un large banc de vase derrière lequel on aperçoit l’inextricable forêt vierge où sont représentées toutes les variétés de la flore tropicale. À gauche, se trouve le port où l’on construit de nouveaux quais pour permettre aux grands vaisseaux d’accoster.
Au-dessus du port, sur le sommet d’une montagne, est un immense bâtiment de construction solide, bordé de terrasses du côté de la mer. Il est flanqué d’un sémaphore, d’un télégraphe aérien, de quelques vieilles pièces de canon, et sert de caserne aux soldats d’infanterie et d’artillerie de marine.
Sur la rive basse, au centre, s’étend la ville elle-même.
Je ne pouvais détourner mes regards de l’océan de verdure qu’est la forêt vierge.
Elle, surtout, captivait mon attention.
Eût-on la fertile imagination d’un conteur de légendes, il faut avoir été saisi à la fois d’épouvante et d’admiration en présence de ses savanes et de ses arbres colossaux pour s’en représenter les formidables aspects.
Le voyageur qui ne connaît point les inconvénients du climat de la Guyane est séduit par la vue de ces massives frondaisons. Il pense qu’il doit être délicieux de vivre et de s’endormir à leur ombre dans la douce fraîcheur émanée des feuillages.
L’illusion sera de courte durée.
L’humus des grands bois recèle les germes des plus terribles fièvres et, dans leurs mystérieuses profondeurs, vit et se développe un monde de fauves, d’insectes nuisibles, de reptiles dont la piqûre est mortelle.
Un éternel crépuscule y règne, entretenu par l’abondance de la végétation, et le forçat qui s’évade, le touriste imprudent qui s’égare ne trouvent pas plus de chances de salut que le naufragé abandonné sur un radeau, au gré de l’océan.
C’est une prison que ces étendues couvertes d’une épaisse forêt vierge, dit l’explorateur Henri Coudreau dans un remarquable ouvrage sur la Guyane intitulé : Chez nos Indiens, ce sentier obscur et indécis dont l’œil se fatigue à suivre la trace. Les jours se passent sans soleil et la nuit sans étoiles. Les longues marches se poursuivent au milieu d’un pesant clair-obscur, dans les feuilles mortes, les racines traçantes, les arbustes épineux, les lianes entortillées, les marais où l’on enfonce jusqu’à la ceinture. Il faut presser le pas pour ne point perdre de vue l’Indien qui vous précède. On n’a pas le loisir de regarder à droite ni à gauche, ni devant ni derrière. On n’y perd guère, car de tous les côtés, c’est l’épaisse masse de feuillage insondable. On passe sur des bois tombés dans l’eau, dans la boue des criques dont l’Indien ne sait pas le nom et dont il indique la direction d’un geste vague qui ne renseigne pas. La prison se referme à chaque pas que l’on fait, sans une seule échappée vers le ciel, pendant de longs jours, de grande rivière à grande rivière.
Descendu au fond des ravins, parvenu au sommet des mornes, on ne voit rien. On s’est exténué à descendre une gorge, à escalader une montagne, mais l’épaisse masse de feuillage dérobe toujours le ciel et l’horizon. Agacé, las, nerveux, colère, pestant, courbé, heurté, flagellé, déchiré, trébuchant, tombant, se relevant, il faut poursuivre dans l’interminable sous-bois feuillu qui s’emplit de plus en plus d’insectes, de bruits, d’odeurs, d’ennui et d’effroi.
Impossible d’aller au plus court, la forêt est sans fin et seul vous n’y trouveriez pas plus votre route qu’au sein des catacombes sans torche et sans fil… Seul avec la faim et l’épouvante pour compagnes, vous tourneriez par les bois dans un cercle d’angoisses et, comme cela est arrivé à d’autres, vous deviendriez fou de rage et de peur et seriez bientôt impuissant à disputer aux vautours et aux fourmis votre cadavre encore vivant.
Marchez. Des plateaux, des ravins, des pics, des crevasses, des marais, toujours les mêmes ; de grands arbres, des lianes, des arbustes, toujours les mêmes ; toujours la même masse de verdure entre vos aspirations à la lumière et l’invisible ciel ; une fatigue croissante ; un pénible mouvement machinal des jambes, le mécanisme de la pensée arrêté : le sombre cercle se rétrécit à chaque pas…
Le Capy étant la propriété de l’administration pénitentiaire, et Cayenne étant son port d’attache, nous n’avions à remplir aucune des formalités auxquelles sont soumis les vaisseaux étrangers.
Je débarquai donc dès que notre vapeur fut assis sur ses ancres, à côté du transport Ville-de-Cayenne, à bord duquel deux ans auparavant, j’étais parti de Saint-Laurent-du-Maroni pour être réinterné aux Îles du Salut.
Sinistre souvenir !
Grelottants de fièvre, souillés de vase, inondés par des averses torrentielles ou torturés par les piqûres des moustiques et des maringouins, on nous avait laissés, mes compagnons et moi, quarante-huit heures durant étendus sur le pont, les poignets ligottés et les chevilles prises dans des fers !…
Sur le quai, je me trouvai perdu dans une foule bigarrée, en proie à une agitation extraordinaire dont je ne tardai point à connaître la cause :
Le courrier était en rade !
C’est, pour les Cayennais, un événement qui a lieu une fois par mois. Ce jour-là, tout le monde est sur le quai. On y rencontre même ceux qui n’ont rien à y faire. J’ai connu des gens qui n’avaient jamais reçu une lettre de France et auxquels il ne fallait parler de la moindre transaction durant les trois jours que le courrier stationne à Cayenne.
Àtoute sollicitation, ils répondaient invariablement.
« No pas pouvé aujoud’hui, couié y est en ade ».
Ce qui, en français plus élégant, peut se traduire ainsi : « Je ne peux pas aujourd’hui parce que le courrier est en rade. »
Les créoles prononcent difficilement les R et ils ont adopté de les supprimer de leur langage.
Lorsque le courrier est en rade, tout Cayennais qui se respecte ne reçoit personne et ne traite aucune affaire. C’est dans les convenances admises. Aussitôt le départ du courrier, la ville reprend, pour un mois, sa physionomie accoutumée.
Comme j’errais parmi la foule, j’aperçus, dans une équipe d’hommes occupée au déchargement des marchandises, un libéré que j’avais connu autrefois aux Îles du Salut.
Je m’avançai dans sa direction et lui demandai s’il pouvait me donner l’adresse du tailleur Jeanne, qui avait été quelque temps mon compagnon de travail au pénitencier et qui avait bénéficié de la libération quelques semaines avant moi.
C’était la seule personne que je connusse à Cayenne et, outre le plaisir de le revoir, je comptais un peu sur sa rencontre pour qu’il me mît au courant du genre d’existence qui m’attendait dans ce nouveau séjour.
L’ex-forçat ne put me renseigner.
Je partis un peu au hasard à travers les rues, désireux de visiter la ville, et comptant qu’une circonstance fortuite me permettrait de trouver mon ami.
En face du port, les premiers bâtiments qui s’offrent à la vue appartiennent à l’administration pénitentiaire. Ce sont les magasins du matériel et des vivres.
Un peu plus loin est la douane, vaste construction en bois, où la présence des courriers met toujours une grande animation.
Je pris la rue du Port à l’extrémité de laquelle, à l’angle de la rue Christophe-Colomb, se dresse la statue de Schœlcher, pour laquelle les nègres ont une véritable vénération.
C’est, sur un socle de granit, un assez vilain bronze. Schœlcher, en redingote 1830, s’appuie d’une main, sur l’épaule d’un jeune nègre auquel il semble montrer l’avenir d’un geste protecteur.
Je passe sans enthousiasme et découvre plus loin la Banque de la Guyane.
Bien que ses actionnaires soient puissamment riches, elle est de pauvre apparence.
Elle se compose d’un bâtiment central flanqué de deux pavillons. Le rez-de-chaussée, seul, est construit en maçonnerie formant arcade. L’étage supérieur est complètement en bois. À chaque extrémité est un balcon sur lequel ouvre une porte-fenêtre.
Cela ne paie pas de mine.
Me voici maintenant dans la rue de la République. C’est la mieux percée, la plus large et la plus centrale de Cayenne. Du point où j’y pénètre, le regard s’étend en droite ligne jusqu’à perte de vue.
Àson entrée et à gauche, se trouve la Bibliothèque, dont le conservateur, M. de Saint-Quentin, est presque centenaire. Le rez-de-chaussée contient un musée colonial où sont exposés les produits du pays ; le premier étage est occupé par les bureaux du directeur de l’Intérieur.
Tout en poursuivant ma course et demandant à tous les échos mon ancien camarade de chaîne, j’arrive à la Place des Palmistes, dont les Cayennais sont fiers à juste titre.
Cette place, ou plutôt ce jardin, est une véritable merveille, d’une surface de plus de trois hectares sur lesquels on a réuni, dans une harmonie parfaite, tous les arbres, arbustes et fleurs que l’on trouve dans la colonie.
La distribution et les plantations en ont été faites sous la direction de M. Hess, agent général des cultures.
Les palmiers palmistes y sont en plus grand nombre que les autres arbres. Ces géants, au tronc lisse et vertical tel un fil à plomb, mesurent à leur base de deux à trois mètres de tour. À leur cime est un bouquet de palmes vertes. Leur hauteur n’atteint pas moins de quatre-vingt-dix à cent pieds et ils dominent les plus hautes constructions de la ville.
Dans ce groupe de colosses se trouve un phénomène, un palmiste double, que les indigènes ont nommé « les deux jumeaux ».
De l’allée centrale, on aperçoit l’hôpital militaire, dont une section est réservée aux transportés libérés ou en cours de peine.
Àgauche du jardin est la place du Gouvernement, sur laquelle l’hôtel du gouverneur, de construction lourde, écrasée, fait face à la direction de l’artillerie, monument spacieux dans lequel se trouvent les ateliers où sont occupés les soldats d’artillerie de marine.
Au centre du jardin se dresse une colonne surmontée d’un buste de la République, taillé sur le même modèle que celui de Saint-Laurent-du-Maroni.
On a dû expédier à la Guyane un stock de ces têtes de Marianne, car on en retrouve au moins une dans chaque commune !
Tout à la jouissance de mes premières heures de liberté, j’avais laissé filer le temps, satisfait de visiter les points les plus curieux de ma nouvelle résidence.
Sous les tropiques, la nuit arrive en dix minutes, sans crépuscule appréciable.
La nuit allait venir sans que j’eusse trouvé mon ami Jeanne, et je me verrais abandonné, sans gîte, dans cette cité qui ne m’offrait aucun secours, mais dont les règlements me contraignaient, étant donné ma qualité de forçat libéré, à ne plus circuler dans les rues passé neuf heures du soir, sous peine de me voir dresser procès-verbal et d’être jeté en prison !