‹ Après le bagne !Chapitre 2 sur 34 · 02

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Il me fallait me hâter de trouver Jeanne.

Mes recherches ayant été infructueuses, je me décidai, en désespoir de cause, et malgré ma répugnance, à m’adresser à un agent de l’autorité dont j’avais eu tant à souffrir.

J’avisai un gardien de la paix et lui demandai l’adresse de mon ami libéré.

C’était un nègre, comme la plupart de ses collègues. Troublé dans sa quiétude, il me reçut assez mal et me donna, non sans brutalité, et comme à regret, le renseignement désiré.

Je me trouvais, par bonheur, à peu de distance de l’endroit qu’il m’indiqua et je me dépêchai de m’y rendre.

Jeanne exerçait le métier de tailleur et il travaillait en compagnie d’un nommé Vespi, un Italien qui, pas plus que nous, n’avait été attiré à la Guyane par le goût des voyages. C’était, comme Jeanne, un bon travailleur, mais trop exubérant, versatile, et qui occupait tous ses loisirs à courir après des négresses, sacrifiant à leurs caprices le plus clair des bénéfices réalisés en confectionnant des dolmans de gendarmes et de sergents de ville.

Lorsque j’arrivai, ils se disposaient tous deux à quitter le travail.

Ils me firent un chaleureux accueil et la conversation s’engagea aussitôt sur les mille sujets qui, en de telles circonstances, pouvaient nous intéresser.

Je commençai par m’acquitter envers Jeanne des quelques commissions dont nos camarades des Îles m’avaient chargé pour lui. Vespi me parla avec affection de Pini, son compatriote et son ancien compagnon de chaîne. Il n’en fallait pas davantage pour qu’il gagnât ma sympathie et pour que toute ma confiance lui fût acquise.

L’heure du dîner approchait ; Vespi ne voulut point nous laisser partir. Il s’occupa de faire la cuisine et réussit à merveille. Notre Italien aurait cru manquer à tous ses devoirs s’il ne nous eût servi, à l’occasion de cette petite fête, le traditionnel plat de macaroni.

Le repas fut excellent et la conversation animée.

Je voulais tout savoir ; je demandais des renseignements sur tous et des nouvelles de France, et des détails sur le mouvement social qui m’intéressait.

Le courrier, en rade depuis trois jours, avait apporté des journaux.

Depuis cinq années, j’avais été privé de toute communication avec l’extérieur ; plongé que j’étais dans l’in-pace du bagne. Seules étaient parvenues jusqu’à moi, après avoir été décachetées, examinées et raturées, quelques bonnes lettres de mes chers parents, lettres réglementairement limitées à des entretiens familiaux et qui ne m’apportaient qu’un faible écho de ce qui se passait dans le monde.

Je parcourus avec avidité les colonnes des journaux qui m’étaient présentés. L’affaire Dreyfus avait développé une agitation extraordinaire ; elle accaparait l’attention du public et prenait la première place dans les feuilles quotidiennes.

Dans mon empressement à connaître des nouvelles, j’oubliais de m’enquérir de ce qu’allait être ma situation à Cayenne et de la façon dont j’allais pouvoir me loger.

Je songeai, enfin, à cette importante question et Jeanne me rassura en me disant que, jusqu’à nouvel ordre, je pourrais avec lui dormir dans sa case.

Il était neuf heures et nous songeâmes à prendre congé de notre ami Vespi. En circulant plus tard dans les rues nous risquions d’être rencontrés par des agents qui nous auraient impitoyablement emmenés au poste pour infraction aux arrêtés locaux.

Dans la suite, je ne tins jamais compte de cette décision des édiles cayennais et je dois avouer qu’il ne m’arriva rien de fâcheux, mais je crus, pour ce premier soir, prudent de me conformer aux sages conseils de mes camarades.

Vespi nous fit un pas de conduite et, causant de choses et d’autres, nous nous dirigeâmes vers la demeure de Jeanne située à l’extrémité opposée de la ville.

Après un quart d’heure de marche, mon compagnon s’arrêta en face d’un petit passage ménagé entre des masures formées de mauvaises charpentes.

Nous étions arrivés.

Derrière lui, je m’aventurai dans ce boyau, d’une étroitesse telle qu’un seul homme pouvait difficilement y passer sans se heurter les coudes aux cloisons. J’arrivai ainsi jusque dans une cour pleine d’immondices dont l’odeur fétide me prit à la gorge.

— Attends, me dit Jeanne, je vais allumer.

Il gratta une allumette et mit le feu à une mauvaise bougie dont la lueur, d’abord faible, me permit de me rendre compte de l’horreur du lieu.

Par la porte entrebâillée, Jeanne avait pénétré dans une cabane construite en planches disposées à claire-voie. Des débris de toute sorte étaient entassés à l’intérieur, empêchant que la porte s’ouvrît davantage.

Pas un endroit où il fût possible de poser le pied !

La flamme tremblotante de la chandelle éclairait des masses sombres d’ordures, parmi lesquelles luisaient et se dressaient des tessons de bouteilles, des estagnons de fer-blanc avoisinant des caisses d’épicerie, de vieux paniers, des fûts hors d’usage et des boîtes de conserves.

Au-dessus de cet amoncellement innommable se balançait un hamac de grosse toile suspendu en travers de la pièce.

Le dégoût et la surprise m’avaient cloué sur place, incapable de prononcer une parole.

Pendant que j’observais le taudis, Jeanne s’occupait de disposer pour moi un hamac à côté du sien.

— Alors, me hasardai-je enfin à lui dire, c’est là que nous allons coucher ?

— Mais oui ! me répondit-il de la façon la plus naturelle du monde.

— Et on ne peut pas se loger dans de meilleures conditions ?

Il eut un haussement d’épaules découragé.

— C’est très difficile car notre qualité de transporté libéré nous ferme toutes les portes et si quelques-unes s’ouvrent devant nous, c’est à des prix inaccessibles pour notre bourse.

— Mais enfin, observai-je, tous les libérés ne sont pas logés dans un pareil trou ! C’est, sans doute, que tu ne connais pas encore bien la ville…

— J’ai cherché un peu partout, dit-il, et, de guerre lasse, j’ai loué ici pour 15 francs par mois… Encore ne puis-je qu’y passer la nuit. Le propriétaire, qui est épicier et Arabe, se réserve le droit de placer dans ma chambre tout ce qui le gêne dans son magasin… Je regrette, ajouta-t-il, de n’avoir pas à t’offrir un logement et un lit plus confortables, mais à l’impossible nul n’est tenu… Tu verras, tu verras que tout n’est pas rose ici !

Ce disant, il s’allongea dans son hamac.

Il était tard, je ne connaissais personne à Cayenne et je n’avais pas un sou en poche. Je me décidai à m’étendre tout habillé sur la couchette que m’offrait généreusement mon ami.

Quelle nuit !

Suspendu au-dessus des tessons de bouteilles et des estagnons de fer-blanc, dévoré par les moustiques géants et les maringouins dont le dard peut traverser une couverture de laine pour atteindre les dormeurs, il me fut impossible de me livrer au sommeil.

J’avais connu au bagne des jours et des nuits pénibles ; dormir sur la planche et les fers aux pieds n’était certes pas condition très agréable, mais j’étais forçat, et cette situation pouvait, dans une certaine mesure, expliquer ce manque de confort. Maintenant que j’étais libre, je me sentais singulièrement moins disposé à prendre en philosophe ma misère.

Longtemps avant la venue du jour, j’abandonnai mon lit de toile et me glissai hors du réduit infect où Jeanne, plus accoutumé que moi à de telles conditions de vie, continuait à reposer.

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