‹ Après le bagne !Chapitre 34 sur 34 · 34

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Le 23 mars, au matin, je me trouvais sur le pont, en même temps qu’un des matelots naufragés, lorsque, désignant du doigt l’horizon, il me dit soudain :

— Voici la France !

Je fus vivement ému et regardai avec attention, mais je ne vis rien que la mer et le ciel encore, car mes yeux ne possédaient point l’acuité de ceux du marin.

Quelques instants après, pourtant, je distinguai à l’horizon une ligne bleuâtre qui sortit de la brume, grandit, se rapprocha.

Le matelot s’aperçut de mon émotion et, hochant la tête, il ajouta :

— Quand on a bourlingué comme vous et moi, ça fait tout de même quelque chose de voir cette ligne bleue…

Je ne répondis point ; des sanglots m’étouffaient.

Les hommes du bord s’occupaient de monter les bagages de la cale ; les voyageurs préparaient leurs valises et s’apprêtaient pour le débarquement.

Le navire, enfin, entra dans le port et gagna son point d’attache. Puis, ce furent les formalités d’usage, si désespérément longues.

Enfin, nous fûmes autorisés à descendre sur le quai et je souhaitai bonne chance à mes matelots que je ne devais, sans doute, jamais revoir et qui partaient, eux aussi, pour d’autres expéditions, vers des aventures nouvelles, vers d’autres désastres peut-être…

La petite Maria était toute joyeuse de se trouver à terre, mais mon amie, très éprouvée, se soutenait à peine.

Nous entrions dans la cour de la douane lorsqu’un individu s’avança vers moi et dit en me saluant :

— C’est bien vous, Monsieur Courtois ?

Je regardai l’homme qui m’interpellait ainsi et lui demandai son nom. Avec beaucoup de politesse, il m’apprit alors qu’il était envoyé par le ministère de l’intérieur pour s’assurer de mon arrivée, mais que sa présence ne devait pas m’inquiéter.

— Vous êtes libre, me dit-il, et, loin de vouloir vous importuner, je me tiens, au contraire, à votre entière disposition pour tous les renseignements dont vous aurez besoin.

Je le remerciai de sa gracieuseté, tout en me demandant à quoi ce délégué du ministère pourrait bien m’être utile, puis je songeai à profiter de sa présence pour hâter les formalités de la douane et me faire délivrer de suite mes bagages, ce dont il s’acquitta avec empressement.

Ce qui me permit de passer une petite provision de café et de vanille sans en acquitter les droits. Comme quoi l’autorité a parfois du bon !…

Lorsque je fus en possession de tous mes colis, le monsieur du ministère me dit encore sans se départir de son exquise politesse :

— Maintenant, vous n’avez plus qu’à m’accompagner à la sous-préfecture.

— Mon intention, répondis-je, est de m’y rendre, afin que l’on me délivre un billet pour Paris mais… je n’irai que demain.

— Aujourd’hui serait préférable, objecta le fonctionnaire.

— Je n’en doute pas, monsieur, ripostai-je sur un ton plus sec, mais aujourd’hui cela m’est impossible, je désire me reposer et je ne me rendrai à la sous-préfecture que demain… Vous pouvez, d’ailleurs, compter sur ma visite.

Je lui tirai ma révérence pour prévenir toute nouvelle objection et, offrant le bras à mon amie, je sortis de la douane pour quérir une voiture qui nous conduirait à l’hôtel.

Un antique fiacre nous reçut, tel qu’il en existe aux alentours des gares. Il était tout grinçant et cahotant comme les vétustes diligences des campagnes.

Une petite pluie fine tomba et ses vitres claquantes pleurèrent en longues rigoles au long du verre mal essuyé, tandis que, silencieux, nous regardions machinalement les rues ternes de la petite province.

La voiture s’arrêta à la porte d’un hôtel banal comme tous ceux où se réfugient les demi-fortunés.

Lorsqu’on nous eut installés et que nous fûmes demeurés seuls en l’odieuse chambre à voyageurs qui nous avait été départie, je m’approchai de ma compagne de quelques mois et lui parlai avec douceur.

— Le moment est venu de nous séparer… Quelle que soit l’affection que je vous ai portée ainsi qu’à la petite Maria, je ne pouvais oublier une autre femme et son enfant, qui sans doute m’attend au pays, toute anxieuse de mon retour. Loyalement, je vous avais dit déjà que nous devrions nous quitter en France… Mais, si notre liaison ne peut se continuer, croyez bien que je n’oublierai jamais que vous avez été pour moi, dans l’exil, une amie bien dévouée.

Elle n’avait pu retenir ses larmes, et elle sanglotait, le visage perdu dans son mouchoir. Apeurée, Maria s’était réfugiée contre elle, ne comprenant point la cause du chagrin de sa maman.

J’essayai en vain de la consoler.

Brusquement, elle essuya ses yeux et prenant une résolution subite :

— Vous avez raison, me dit-elle, et je n’ai rien à vous reprocher… Je ne dois même point oublier le généreux accueil que vous m’avez fait à Cayenne, alors que j’étais dénuée de tout… Je devais m’attendre à cela, vous aviez pris le soin de m’en prévenir… Eh bien, je vous souhaite d’être heureux auprès de votre femme et de votre fille… Quant à moi, je partirai ce soir même, je ne veux pas rester ici plus longtemps !

Je m’efforçai de la dissuader de ce projet, en alléguant son mauvais état de santé, mais elle fut inflexible, s’informa de suite de l’heure des trains et, vers le soir, après qu’elle se fut reposée quelques heures seulement, je l’accompagnai jusqu’à la gare.

Le train arriva et l’instant des suprêmes adieux.

Une dernière fois, avant de monter en wagon, froidement elle me tendit la main et j’enlevai dans mes bras la petite Maria pour la serrer contre ma poitrine et la couvrir de baisers.

Pauvre petite ! Je devais ignorer ce qu’elle deviendrait !

Le convoi se mit en marche et, quelques instants encore, j’aperçus à la portière son joli visage encadré de boucles brunes.

En pleurant, elle m’appela :

— Papa !… mon papa !…

Mais la voix se perdit dans le bruit du train qui s’éloignait et je m’en fus par la ville ; je ne rentrai dans ma chambre que vaincu par la fatigue, tant j’appréhendais d’en subir la navrante solitude !

Le lendemain, lorsque je me présentai à la sous-préfecture, j’y retrouvai le monsieur du ministère.

Il m’attendait et m’introduisit dans un bureau où un fonctionnaire me signifia qu’il m’était interdit de me rendre à Paris et que l’on ne pouvait me délivrer un permis de circulation à destination de la capitale. Quant aux quatre cents francs exigés par mon passage de Cayenne à Saint-Nazaire, on ne pouvait me les rembourser, aucun budget n’étant affecté à ce genre de rapatriement.

Je demeurai sans étonnement devant ces vexations nouvelles et ne cherchai point à comprendre pourquoi l’administration, qui refusait de payer mon voyage de Cayenne à Saint-Nazaire, acceptait de me transporter gratuitement de Saint-Nazaire à l’endroit que je désignerais. Je ne cherchai pas plus à comprendre en vertu de quoi le séjour de Paris m’était interdit, puisque, lors de ma condamnation, je n’avais été frappé d’aucune interdiction de séjour ; j’avais pour cela trop l’expérience des administrations.

Je me contentai de demander un billet pour Poitiers où habitaient mes vieux parents, me réservant de gagner Paris et de m’y installer sans l’autorisation de ces messieurs.

Bien m’en prit, d’ailleurs, car on ne chercha, par la suite, aucunement à m’en éloigner.

Ma première préoccupation, en débarquant, avait été de prévenir ma mère de mon arrivée prochaine, afin de lui éviter une trop grande émotion.

Ce ne fut que tard dans la nuit que j’arrivai dans la cité où s’était écoulée mon enfance.

Je passai par des rues silencieuses et désertes dont chaque maison, chaque magasin me rappelaient un souvenir.

Tout petit, j’avais joué dans ce jardin avec d’autres tout petits ; là était le chemin qui conduisait à l’école, et voici la fenêtre d’où une jeune femme m’adressa le premier sourire, un jour de soleil.

J’avais quitté le pays tout plein d’enthousiasme et de jeunesse et, maintenant, je revenais avec des cheveux blanchis, presque un vieillard.

La vue d’une petite maison, bien modeste, me fit battre le cœur. Une petite fenêtre en était éclairée. On veillait en m’attendant. On m’avait attendu tant de soirs, peut-être en causant de mon retour.

Là se trouvaient réunis et mon père et ma mère, quelques amis, sans doute, et mon enfant et celle que j’aimais.

Je heurtai à la porte de la petite maison. La porte s’ouvrit et j’entrai.

— C’est moi… ton fils !

Je m’étais élancé dans les bras de ma vieille mère ; mon père avec émotion me serra contre lui ; nous ne pouvions prononcer une parole, la voix étranglée par les pleurs.

Pourtant, j’échappai à leur étreinte et regardai par la pièce. Ma mère comprit mon regard, plein d’une douloureuse surprise et elle m’attira sur son sein.

— Mon enfant, mon pauvre enfant ! dit-elle simplement.

Ce n’est jamais en vain que le bagne, comme une tombe, s’est refermé sur un homme durant des années.

Mes vieux parents, hélas ! m’avaient seuls attendu et, près du foyer, deux places étaient vides !…

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