‹ Après le bagne !Chapitre 33 sur 34 · 33

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Le jour suivant, j’allai faire un tour à bord de la Ville-de-Tanger où l’on m’apprit que le Saint-Germain devait arriver le soir même venant de Colon.

Àcinq heures il entrait dans le port et l’on affichait aussitôt, à bord de la Ville-de-Tanger, l’heure du transbordement qui devait avoir lieu le lendemain dès sept heures du matin.

Je fus exact car nous avions la perspective de quinze jours de traversée pour atteindre Saint-Nazaire et je tenais à choisir des couchettes avant que les passagers ne fussent tous installés.

Àneuf heures, le transport des voyageurs et de leurs bagages était terminé.

Nous étions débarrassés des noirs, de leurs accordéons gémissants et de leurs vases infects ; mais je retrouvais encore les gardes-chiourme. Je retrouvai aussi les marins naufragés que l’on rapatriait et la présence de ces braves gens me fut une consolation.

Jusqu’à midi, des négresses travaillèrent au chargement du charbon et je regardais le spectacle assez pénible de ces femmes jeunes et vieilles défilant, un lourd panier sur la tête, tandis que, pour leur donner du courage, un vieux nègre, une sorte de barde, chantait des improvisations en créole en s’accompagnant d’un tam-tam sur lequel il frappait à tour de bras.

Vers une heure, tout est paré et le Saint-Germain met le cap sur Saint-Pierre en longeant la côte.

Lorsque le navire fut amarré à quelque distance de la ville, une légion de petits nègres vint nous entourer. Ils étaient complètement nus et montaient de légers esquifs construits avec trois planches de sapin assemblées. Deux planchettes leur servaient à la fois d’avirons pour avancer et d’écopes pour rejeter l’eau qui constamment menaçait d’envahir l’embarcation.

Ils demandèrent qu’on leur jetât des sous qu’ils se chargeraient, en plongeant, d’aller ramasser au fond de l’eau.

Ils sont très habiles dans cet exercice et il est rare qu’ils remontent à la surface sans vous montrer victorieusement la pièce qu’ils font ensuite disparaître dans leur bouche, c’est-à-dire dans leur plus habituel porte-monnaie.

Un soldat qui venait de la Guyane et qui avait conservé quelques sous marqués, en jeta une poignée à la mer.

Dix plongeurs s’y précipitèrent aussitôt et revinrent avec les pièces qu’ils avaient prises tout d’abord pour des francs, vu leur diamètre. Mais ils demeurèrent tout confus en reconnaissant de simples petits sous guyanais, qui n’ont pas cours chez eux, et ils les rejetèrent en disant dédaigneusement :

« Ça y pas bon. »

D’autres embarcations arrivèrent, une véritable flottille de canots montés, de marchands qui venaient nous proposer des oranges, des bananes, des noix de coco, toutes sortes de fruits du pays.

Un trafic s’établit entre eux et les passagers. C’était du haut du navire que l’on discutait les prix et, lorsqu’on était d’accord, c’était à l’aide d’un cordeau que l’on hissait la marchandise car il est interdit aux vendeurs de monter à bord.

Ceux-ci ont dû être assez souvent dupés, car ils n’envoient ce qu’on leur demande qu’après avoir reçu le montant de l’achat.

Nous vîmes enfin s’avancer un petit vapeur traînant à la remorque un chaland contenant des colis à destination de France.

Ils furent rapidement arrimés et nous dîmes adieu à la Martinique pour nous diriger sur la Guadeloupe, où nous devions toucher encore avant de gagner Saint-Nazaire.

Lorsque le Saint-Germain fut en vue de la Guadeloupe, je m’aperçus que le port et tous les navires de la rade étaient pavoises de banderoles, d’étendards et de drapeaux tricolores.

Àpeine avait-il stoppé, qu’une chaloupe et une dizaine de grands canots commencèrent à nager dans notre direction. À bord de la chaloupe, on jouait la Marseillaise ; les canots formaient escorte.

Étions-nous donc l’objet de tous ces honneurs ? Nous amenait-on le conseil municipal, le capitaine des pompiers et la théorie des jeunes vierges porteuses de patriotiques bouquets ?

Je ne comprenais point.

Sur le Saint-Germain, c’était un branle-bas général. L’échelle avait été jetée, les officiers se tenaient à la coupée.

Il s’agissait certainement d’une réception officielle.

J’eus le mot de l’énigme : le sénateur de la Guadeloupe lui-même venait prendre place à bord pour retourner en France !

La chaloupe accosta au bas de l’échelle et pendant que la musique continuait à jouer l’hymne national, un grand monsieur, très digne, gravit les degrés avec une théâtrale lenteur, suivi d’une délégation de nègres tout confits en respect.

Le commandant reçut cet important personnage, tandis que l’on tenait à l’écart les modestes passagers des deuxièmes, dont je faisais partie.

Cette petite comédie terminée, la chaloupe remporta la délégation — qui n’était autre que le conseil général au grand complet — et, lestés d’un sénateur, nous reprîmes le large.

Le Saint-Germain est une vieille carcasse, marcheur médiocre mais bon routeur. Il y a, paraît-il, quelques années déjà qu’il est condamné, mais la compagnie, sans scrupules, continue à lui faire faire du service.

Parmi les marins naufragés que nous avions pris à Surinam, quelques-uns ont voyagé déjà à son bord et ils n’en font pas l’éloge.

Les jours s’écoulent, entre le ciel et l’eau, sans qu’aucune distraction fasse trêve à notre ennui. Je reste à fumer sur le pont, j’écoute les récits des naufragés, je joue avec la petite Maria et descends, de temps à autre, voir si mon amie n’a besoin de rien.

C’est tout.

On ne voit même pas M. le sénateur que, sans doute, l’envie de vomir terrasse.

Contempler la mer n’a plus aucun charme.

Quarante-huit heures après avoir quitté la Guadeloupe, nous avons eu un peu de gros temps ; le navire a dansé sur l’onde et les hoquets des malades se sont fait entendre désespérément.

J’ai joui, en égoïste, de l’avantage de ne pas perdre un coup de fourchette.

Maintenant, c’en est fini du soleil des tropiques. Nous pénétrons dans la zone tempérée. Il ne fait plus bon s’attarder le soir sur le pont. On se couvre de flanelle et de vêtements de drap.

Beaucoup de passagers ont acheté, dans les Antilles, des singes et des perroquets, mais leur acclimatement est difficile et, chaque matin, on assiste à l’immersion d’un pauvre macaque ou d’un ara que le froid a tué pendant la nuit.

Le Saint-Germain marche avec une lenteur désespérante ; tous mes voisins s’ennuient à mourir.

Quant à moi, à mesure que nous approchons du terme du voyage, mon cœur se serre et de tristes pensées m’envahissent comme si j’avais le pressentiment d’un malheur.

En doublant les Açores, le froid devint tellement intense que je ne fis plus que de rares apparitions sur le pont ; encore eurent-elles pour résultat de me boursoufler le visage et de me gercer les mains.

Je me suis consolé de ces petits inconvénients en songeant que, dans trois ou quatre jours, au plus, nous toucherions la terre de France.

Maintenant le ciel est moins bleu et il est souvent même gris et triste, mais c’est le ciel du pays !

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