I
En allant de Nantes à Saint-Nazaire, soit par la voie ferrée, soit par le bateau qui descend la Loire, on remarque sur la rive droite d’admirables mamelons boisés qui se succèdent, obliquement entrecoupés de ravins. C’est le Sillon de Bretagne, soulèvement granitique de vingt à vingt-cinq lieues de longueur, qui part de Nantes en s’écartant vers le nord, et abandonne à Savenay les bords de la Loire pour aller mourir aux confins du Morbihan. Le fleuve, à partir de ce point, n’offre plus que des rives plates, souvent inondées, et des flots troubles, d’âpre saveur, que soulève déjà la forte respiration de l’Océan, et qui participent à ses houles et à ses tempêtes.
Bâtie sur le Sillon de Bretagne, à distance à peu près égale de Nantes et de Saint-Nazaire, la petite ville de Savenay domine un beau paysage, au milieu duquel elle se détache elle-même très-pittoresquement. Mais à l’intérieur, bien qu’elle soit décorée du titre de sous-préfecture, ce n’est qu’un grand village, peuplé d’artisans et de fonctionnaires ennuyés, et centre d’un commerce rural assez considérable. Si les agglomérations ont, comme les individus, leur caractère, on pourrait signaler dans celui de cette petite ville une nuance d’aigreur et d’inquiétude, résultat d’une rivalité de voisinage et légitimé par le droit de défense. Car l’accroissement de Saint-Nazaire et les prétentions insolentes de ce petit port agrandi menacent d’enlever à Savenay ses pouvoirs administratifs et judiciaires, autrement dit toute son importance, et la moitié, la fleur de sa population. — Mais ce n’est point de raisons d’État ni de grandeur et de décadence que nous voulons nous occuper ici. Il ne s’agit que d’une intime histoire (il va sans dire une histoire d’amour) éclose sous des genêts et terminée à l’ombre d’une vigne en fleur.
Par une chaude journée de juin, un homme jeune, disons un jeune homme — il avait trente ans environ — sortait d’une maison de campagne sise sur les hauteurs, à peu de distance de la ville. À l’air dont il ferma la barrière et dont il jeta les yeux à droite et à gauche sur les champs qui bordaient la route, on devinait en lui le propriétaire, mais non ce qu’on appelle un propriétaire campagnard.
Vêtu négligemment d’un habit de coutil presque blanc, coiffé d’un chapeau de paille et tenant à la main une canne d’églantier, tordue par la nature et vernie par l’art, il avait une tournure aisée, élégante. Il portait aussi une magnifique barbe blonde, et bien que dans son visage rien de fade ni de vulgaire n’eût pu autoriser aucun de ses ennemis à l’appeler un beau garçon, l’harmonie de ses traits flattait le regard, d’autant mieux qu’elle résultait moins de la régularité que d’une expression de bonté, de douceur et d’intelligence. Retenu par cette première impression, toute sympathique, si l’on eût cherché à pénétrer plus avant et à conjecturer sur le caractère de cet inconnu, on eût trouvé dans l’œil bleu, mêlés à l’ardeur des sentiments nobles, les nuages de la rêverie, et l’on eût deviné qu’à l’impressionnabilité du cœur se joignait peut-être cette impressionnabilité de l’esprit qui produit l’indécision.
Il se dirigeait vers la ville, et tous ceux qu’il rencontrait, sur la route d’abord, puis dans les rues, le saluaient comme une connaissance. De la part des hommes du peuple, le salut avait quelque chose d’intime et d’affectueux. Ceux-là, en effet, aiment volontiers dès qu’ils estiment ; on ne les rend humbles que par la défiance et la crainte. Une ou deux fois le jeune homme fut arrêté dans sa marche par des gens qui l’abordèrent. Une femme vint lui présenter un enfant, qu’il prit dans ses bras et qu’il examina soigneusement, en appliquant l’oreille sur sa poitrine ; après quoi, s’approchant d’un de ces bancs qui, à la campagne, bordent presque toutes les maisons, il griffonna sur ses genoux un billet, le remit à la mère et poursuivit son chemin.
« Où va donc aujourd’hui le docteur Émile Keraudet ? » cria de sa fenêtre, au capitaine Montchablond, M Chaussat, qui, assise comme à l’ordinaire derrière ses volets entre-baillés, maniait son crochet avec une dextérité sans égale et une science d’habitude qui laissait à ses yeux et à sa langue la plus entière liberté.
— Je suppose qu’il va voir ses malades, mademoiselle Chaussat. À moins qu’il n’ait d’autres rendez-vous, » répondit le capitaine, qui, de son côté, fumait sa pipe derrière des volets semblables, dont l’ouverture, braquée sur la fenêtre de M Chaussat, établissait entre les deux voisins comme un courant électrique.
Si ce n’était un hasard heureux, ce devait être la Providence qui avait ainsi placé en face l’une de l’autre ces deux habitations. M Chaussat est une fille de soixante ans, qui a le nez long, d’anciens beaux yeux, le visage encore vif, une grande facilité d’élocution, des principes sévères et, c’est elle qui l’affirme, une dévotion éclairée. Sa grande occupation est de tricoter au crochet des couvertures de lit et des nappes d’autel. Elle brode aussi des pantoufles au capitaine.
Celui-ci, dans sa jeunesse, a pris le Trocadéro. Il n’a point fait d’autre campagne, et, par une bonne foi qui l’honore, il ne raconte que celle-là. Mais, grâce à lui, les Savenaisiens sont devenus si profondément versés dans la science de cet épisode historique, que M Chaussat est la seule dont la complaisance inépuisable en écoute encore le récit. Il est vrai qu’elle a trouvé un moyen merveilleux de supporter cette épreuve et de la faire servir doublement à son salut : dès que le capitaine entame l’exorde bien connu, elle se met à réciter mentalement des Ave Maria pour les indulgences. Et cet arrangement est si bien trouvé que tout y est bénéfice ; car moyennant cette apparence d’attention, M Chaussat a le droit, à son tour, de raconter ses souvenirs de jeunesse au capitaine.
Ces deux existences, également isolées, se rapprochent encore par la communication réciproque de leurs contrariétés, de leurs rhumatismes, de leurs cauchemars ; ils se racontent le matin leurs rêves et font leur partie de piquet tous les soirs. Mais le plaisir le plus vif assurément qu’ils goûtent ensemble résulte de leurs entretiens sur autrui.
L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de paroles, dit l’Évangile, et ce que l’Évangile n’a pas assez dit, c’est que l’homme est avant tout, malgré tout, surtout, l’objet direct de l’homme. Loi inéluctable et à laquelle, des ignorants aux civilisés, du cannibale à M Chaussat, chacun obéit à sa manière. Si l’amour des deux honorables voisins pour leurs semblables s’accusait aussi quelquefois par des coups de dents, c’est qu’il s’y mêlait cet amour du bien, auquel on a de tout temps sacrifié la créature. Et puis, quelque avidité est permise aux affamés. Il y avait dans ces existences une si grande lacune des fécondes amours qui apaisent et lénifient l’âme, si peu de place occupée sous ces deux toits !
M Chaussat ne laissa donc point tomber l’insinuation du capitaine, et poussant un peu les volets et se penchant à la fenêtre avec un aimable sourire :
« Vous êtes bien méchant ! Est-ce que vous auriez appris quelque chose ?
— Moi ? rien du tout. Je dis seulement que ce garçon-là doit s’ennuyer seul, et qu’à son âge il n’est pas naturel de ne pas tourner autour de quelque jupon.
— Ah ! capitaine ! voilà bien de vos idées !
Et M Chaussat baissa pudiquement les yeux. Mais ce fut pour les relever presque aussitôt en reprenant la parole :
— Il est certain que M. Keraudet paraît peu se préoccuper des avantages d’une union bien assortie. M Marie Bernereau lui allait comme un gant. Et c’est une fille si intéressante et pieuse ! Eh bien, je sais qu’il a fait la sourde oreille sur ce point aux avances de M Fichon.
— Je n’aime pas votre Émile Keraudet. C’est un orgueilleux. Est-ce qu’on le voit jamais dans nos réunions ? Et pourtant nous le valons bien, je pense. Un garçon que j’ai vu tout petit ! Mais c’est comme cela.
— Les jeunes gens d’aujourd’hui ont des prétentions !… Nous n’étions pourtant pas des imbéciles dans notre temps, mademoiselle Chaussat.
— C’est ainsi que va le monde, monsieur Montchablond. Il me semble en effet que ce jeune homme devrait être heureux, le soir, après ses courses, de se délasser par une partie de whist ou de piquet en bonne compagnie. Mais la jeunesse, aujourd’hui, n’aime plus les plaisirs honnêtes… Ainsi, vous supposeriez le docteur capable… de…
— De courtiser quelque jolie fille de campagne, pourquoi pas ? Puisqu’il ne se plaît qu’avec ces gens-là.
— Il a tant de malades !
— On a toujours beaucoup de malades quand on ne se fait pas payer ; mais vis-à-vis de ses confrères, ce procédé de M. Émile Keraudet est de la plus haute indélicatesse et ne devrait pas être permis. Certes, si j’étais le gouvernement, les choses ne pourraient pas se passer comme cela.
— Que voulez-vous ? il est assez riche pour n’avoir pas besoin d’honoraires, et…
— C’est précisément où sa conduite est répréhensible. S’il était pauvre, il aurait du mérite à être généreux, mais ainsi…
— On ne saurait nier qu’il ne fasse beaucoup de bien.
— Ah ! voilà bien les femmes ! Avec elles, un joli garçon a toujours raison.
Cette fois, la main de M Chaussat quitta son crochet pour faire à son voisin un geste gracieux de menace, et, d’un ton de fausset aimable, elle s’écria :
« Ah ! capitaine ! capitaine ! je vous ai toujours dit que vous étiez fort méchant ! »
Et elle reprit son crochet avec d’autant plus de hâte, tandis que le capitaine faisait entendre un gros rire.
Pendant ce colloque, Émile Keraudet était déjà loin. Il avait descendu la côte rapide qui termine de ce côté la colline de Savenay, et, laissant à droite la ferme de l’Oisillière, il remontait le versant opposé. Bientôt, dans cette chaîne de mamelons entrecoupés dont il parcourait les crêtes, il eut de nouveau à descendre jusqu’au lit du ruisseau, où sous la voûte des chênes, de grosses pierres offrent un passage ; et, suivant un sentier qui serpente le long d’un bois, au bord d’un champ de genêts, il s’éleva sur les flancs d’une troisième colline, au-dessus de laquelle tournoyaient, avec lenteur et majesté, les grandes ailes d’un moulin à vent.
La chaleur était supportable. Une brise la tempérait, et de plus ce voile vaporeux qui flotte dans l’atmosphère bretonne, au-dessus des mousselines blanches dont le visage des belles filles est abrité. Les senteurs musquées du bois de chêne et l’âpre haleine des genêts remplissaient l’air, et c’était à peine si l’on saisissait au passage le doux parfum de la petite rose de l’églantier, qui arrondissait ses guirlandes autour de la haie. Le pas d’abord vif et alerte, d’Émile Keraudet s’était ralenti ; ses yeux s’emplissaient de rêverie. Parvenu au sommet de la colline, il s’accouda un instant sur le piédestal d’une croix de pierre — depuis une demi-heure qu’il marchait c’était la troisième — il jeta sur la plaine un long regard, parut hésiter sur la direction qu’il allait suivre, et prit le chemin du moulin à vent.
Ce pittoresque engin de l’industrie primitive est une des choses regrettables que les progrès de la science s’apprêtent à nous enlever. Dans ces grandes ailes tournant au sommet des collines, réside une poésie mystérieuse, et à les voir s’élever incessamment pour sans cesse retomber, on dirait la lutte égale, éternelle, de l’espérance et de la fatalité. Enveloppées tour à tour par la brume et le soleil de teintes roses ou de nuages, actives ou immobiles, robustes ou déchiquetées, elles ont toujours dans leur attitude quelque chose de ce que recouvre le front des sphinx : le cachet fantastique des agents de l’inconnu. Le maître auquel elles obéissent, imprévu, gracieux, ne souffle qu’à son heure, vient d’on ne sait où. Tantôt, elles l’attendent, mornes, mélancoliques ; tantôt vives, animées, superbes, elles s’ébranlent de leur grand vol et tracent majestueusement leur cercle immense dans l’air. C’est le génie humain, encore ignorant et pauvre, qui profite des forces de la nature, sans pouvoir les dominer, mais en revanche revêt toutes ses créations d’une incomparable grâce.
De loin, ainsi dressées sur les hauteurs, avec leurs bras étendus, ces constructions pittoresques me semblent toujours formuler, agenouillées, la phrase de l’Oraison dominicale : Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien. C’est du ciel, en effet, qu’elles attendent la force nécessaire à procurer l’alimentation des hommes, tandis que la formidable usine, assise au fond des vallées, puissante, impassible, si elle a puisé dans la nature son principe d’action, se l’est soumis le possède d’une manière permanente et souveraine. Entre les idées et les formes existent des rapports, des affinités inflexibles : libérale par nature, en dépit des savants, la science a pour fin d’extirper de ce monde la faiblesse et l’obéissance.
Nous ne nous serions point permis des réflexions aussi longues, si ce n’étaient celles mêmes que fit notre héros en franchissant l’espace qui le séparait du moulin à vent, et si elles ne nous donnaient l’aperçu d’un esprit à la fois amoureux des vieilles poésies et des réalisations nouvelles, qui prenait le bon parti, mais non toujours sans regrets. Comme en achevant ce monologue il arrivait au seuil de l’habitation sise au pied de la tourelle, il entra ; mais il ne trouva personne ; il appela, mais nulle voix ne répondit ; alors, passant de là dans un champ de genêts tout proche, il contempla un moment l’admirable paysage qui s’étendait sous ses yeux, et, fatigué sans doute par la marche et par la chaleur, il s’étendit parmi les genêts, lesquels, en leur qualité de genêts bretons, avaient toute la hauteur et l’épaisseur nécessaires pour lui offrir un abri frais et ombreux.
Ceux qui, imbus des traditions classiques sur la dignité de l’homme, tiennent à élever un front noble et à regarder les cieux, et qui, affectant invariablement dans leurs promenades la position verticale, ne touchent à la terre que par les semelles de leurs souliers, ceux-là ignorent ce grand monde des petites choses qui vit, croit, s’agite, aime, combat, meurt, dans l’espace compris entre la roche vive et la crête des herbes. Seuls, les promeneurs sans façon qui se reposent volontiers sur le sein de la mère commune savent quelle activité prodigieuse, quel tumulte étourdissant contient ce que les superficiels appellent silence des champs, calme de la nature.
Point de Londres, point de Paris, dont l’élaboration soit plus immense, plus emportée, plus complexe que celle de ce laboratoire des forces secrètes où de la fleur à la semence, des sucs aux racines, de la lumière aux tissus, de la cellule au type, de l’œuf à l’insecte, de la larve à l’être ailé, du simple au composé, du composé au simple, tout se meut sans trêve. Le silence n’est qu’un mot inventé pour couvrir décemment l’impuissance de nos perceptions. Penchez votre oreille et tendez votre attention, écoutez c’est le bruissement d’une Babylone, et vos yeux mêmes, si grossiers qu’ils soient, ne suffiraient pas à suivre tout ce qu’ils pourraient saisir. Ici des milliers d’individus marchent, glissent, volent, rampent, bourdonnent, chacun vers son but ; et parmi tant de petites feuilles, pas une qui n’ait fait une toilette différente de celle de ses sœurs, pas un brin de mousse qui n’ait ses malheurs ou ses joies particulières pas une graine tombée qui n’ait son attente et son avenir, pas un caillou qui n’ait choisi ses couleurs, pas un brin d’herbe qui n’ait son opinion préconçue. À l’heure où le jeune docteur s’abritait sous les genêts, toute cette fournaise de travaux, d’intérêts, de désirs et d’ambition recevait encore une activité plus dévorante par les émanations de la terre chauffée aux ardeurs du jour. Les genêts exhalaient leurs plus vifs arômes, et le gazon foulé répandait une douce odeur.
S’appuyant sur un coude, le jeune homme prit dans sa poche quelques journaux et les déplia ; mais son regard, bientôt vague, quittant la page imprimée, se fixa plus loin ; sur son front s’accumulèrent les voiles de la rêverie, et, se laissant dominer par les harmonies qui l’entouraient, il tomba dans une somnolence où il n’entendit plus, sur la basse continue d’un immense fourmillement, qu’une succession irrégulière de petits bruits secs, pareils au pétillement d’une grêle menue. C’étaient les gousses des genêts qui, sous l’influence de la chaleur, se fendaient, laissant échapper leurs semences. Il était environ cinq heures, et le soleil couchant dardait ses rayons sur le coteau, dont le champ de genêts marquait la déclivité.
Tout à coup le jeune rêveur entendit le son de voix humaines qui se rapprochaient de lui. S’arrachant au monde végétatif, où il se plaisait à plonger sa propre vie, il redressa la tête et écouta ; la pureté d’intonation de ces voix l’avait frappé. Presque également fraîches et harmonieuses, ce devaient être celles d’une jeune femme et d’un enfant. On entendait en même temps le froissement de pas légers sur le sol et un frôlement de souples étoffes. Deux ombres, dont l’une beaucoup plus petite que l’autre, glissant à la surface des genêts, s’allongèrent vers Émile, effleurèrent sa tête, puis s’abaissèrent tout à coup. Les voix maintenant partaient de plus bas. Évidemment les corps producteurs des ombres venaient de s’asseoir.
« Il serait discret de signaler ma présence, » pensa le docteur.
Mais aussitôt le nom de maman, prononcé par la plus frêle des deux voix, frappa son oreille.
« Bah ! se répondit-il à lui-même, en me levant je leur ferais peur. Si c’étaient deux amoureux, ou même deux amis, à la bonne heure ; mais à côté d’un enfant, nul auditeur n’est de trop. »
Et il se tint coi.
« Elle n’y est pas la vieille Jeanne ? dit la petite voix.
— Non, tu sais bien, répondit l’autre, dont l’harmonie, plus composée, n’en était que plus suave ; nous l’avons appelée ; mais elle n’a pas répondu. Elle reviendra sans doute, et dans quelques minutes nous la trouverons.
— Qu’est-ce que cette plante-là ? reprit la petite voix, changeant de sujet avec la mobilité particulière aux enfants.
— On ne peut encore le savoir ; car ce ne sont que des cotylédons et les premières feuilles n’ont pas encore apparu. Ces deux choses charnues sont les deux moitiés d’une petite graine que le vent sans doute a apportée là, car ce n’est pas un genêt.
— C’est donc le vent qui porte les graines ?
— Oui, le vent est le grand semeur ; c’est grâce à lui que les plantes, ces pauvres enracinées, voyagent pourtant d’un bout à l’autre du monde, sans autre limite que leur convenance, et avec faculté de rester partout où elles se trouvent bien.
— Et les enfants, c’est-il le vent aussi qui les apporte au sein de leur mère ?
Émile Keraudet, de son abri, ne put s’empêcher de sourire.
« Il n’y a donc pas un genêt, se dit-il, sous lequel ne se rencontre un enfant terrible ? »
Puis il écouta de toutes ses oreilles la réponse qui se fit attendre un peu.
« Non, dit enfin l’harmonieuse voix, qu’un peu d’émotion altérait, non, ce n’est pas le vent qui apporte les enfants au sein de leur mère, c’est l’amour.
— L’amour !
— Oui, l’amour fait les êtres aimants. N’est-ce pas tout simple ?
— Oui, dit l’enfant.
Il y eut un silence, puis d’autres propos insignifiants s’échangèrent.
Mais le mystère une fois cramponné à l’esprit des enfants ne lâche pas prise ; et s’il est mauvais de leur donner une explication complète, il n’est pas moins fâcheux de laisser des nuages dans leur esprit.
« Maman, dit l’enfant bientôt, je t’aime. »
Un baiser répondit.
« Et pourtant je n’ai pas d’enfant, moi, rien que ma poupée.
— C’est que tu n’as pas encore le cœur assez grand, répondit la mère. Tu m’aimes… comme la plante aime la terre, le soleil, sans savoir pourquoi, un peu parce que je te suis nécessaire. Mais quand tu seras grande, tu m’aimeras, tu en aimeras d’autres, pour eux, non pour toi. C’est le véritable amour, et c’est celui-là qui donne la vie.
Sous la hardiesse de cette affirmation, quelque doute se glissa peut-être ; car la voix, aux derniers mots, prit un accent mélancolique.
André Léo.
La suite au prochain numéro.
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 29 MARS.
======= N° 2 ======
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