I
(Suite).
Il y eut un bruissement d’étoffes ; les ombres se projetèrent encore du côté d’Émile, puis glissèrent en s’éloignant, et le silence régna de nouveau dans les genêts.
Le jeune homme restait frappé de ce qu’il venait d’entendre. La poésie de cette heure, le charme de la voix, la hauteur de la pensée, la simplicité des paroles, tout l’avait ému dans cet épisode, qu’il ne pouvait pas même appeler une apparition. Il se leva en regardant au-dessus des genêts avec précaution ; mais il ne vit personne. Du côté où les deux inconnues s’étaient éloignées, une haie bordait le champ. Pensif, Émile Keraudet retournait vers le moulin, quand un cri perçant, parti de derrière la haie, le fit courir dans cette direction.
Un groupe alors s’offrit à ses yeux troublés, dans lequel il ne vit distinctement, au premier abord que la personne malade qu’il était venu visiter, c’est-à-dire la femme du meunier. Elle était évanouie ; une femme tremblante la soutenait dans ses bras ; une petite fille, qui criait tout en courant, s’était heurtée contre les jambes du docteur. Mais ces deux étrangères, il les vit à peine. Toute curiosité à leur égard avait fait place aux préoccupations du médecin devant un être en danger. Il s’assura que la pauvre femme était seulement évanouie, versa entre ses lèvres quelques gouttes d’un cordial qu’il avait sur lui, et dit à la personne qui se trouvait là :
— Courez au moulin, madame, et faites-vous entendre de l’homme qui le fait mouvoir. Montez, s’il le faut, l’échelle ; il nous faut quelqu’un.
En même temps, il enleva dans ses bras la malade et marcha vers le moulin, précédé par la jeune femme, qui d’une course rapide atteignit bientôt la tourelle. Quant au docteur, il entra dans la maison, déposa la meunière sur son lit, et palpa le pouls en considérant avec attention cette pâle figure exténuée où tout exprimait l’épuisement, le lent retrait des forces vitales.
Quelques minutes après, la jeune femme rentrait, accompagnée de sa fille, qui se pressait contre elle, et dont les yeux grands ouverts témoignaient de cet ébahissement que font éprouver aux enfants les accidents sérieux de la vie, et dans lequel domine surtout la curiosité.
— L’homme vient, dit la jeune dame.
— Il devrait être ici en même temps que vous, dit le docteur ; mais je réponds qu’il en a pour quelques minutes encore. Les choses avant les personnes. Ils sont tous ainsi.
Il chercha du regard autour de lui.
— Que vous faut-il, monsieur ? demanda l’inconnue.
— Du vinaigre ; mais je ne sais…
— J’ai sur moi de l’ammoniaque, dit-elle en tirant de sa poche un flacon.
— Ah ! vous craignez les serpents ? Bien ! donnez !
Il versa l’ammoniaque, l’étendit d’eau, et la jeune femme en frotta les tempes de la malade, tandis que le docteur frictionnait fortement d’un linge chaud la plante des pieds. Le meunier entrait enfin.
— Est-ce que tu n’as pas besoin de ta femme, Jean Cargon ? s’écria impétueusement le docteur, que tu ne lui as point donné d’aide pour son ménage, comme je te l’avais demandé, et que tu la laisses s’évanouir de faiblesse au milieu des champs ? Peut-être bien que si tu voulais la soigner un peu, ça ne te coûterait pas plus qu’un enterrement et qu’une autre noce.
— La, la, monsieur Émile Keraudet, vous parlez bien dur. Vous savez pourtant que le pauvre monde ne fait pas ce qu’il veut.
— Je t’ai déjà dit que tu calcules mal et que la plus claire épargne est de conserver ses forces. Ta femme, si ça continue, n’en a pas pour plus de trois mois. Voyons, elle reprend couleur. N’y a-t-il pas du bouillon ou du vin, ici ?
— Je m’étais bien pensé de lui en acheter, dit le mari en se grattant l’oreille sous son chapeau.
— Mais tu ne l’as pas fait. Ah ! malheureux !… cours chez moi tout de suite, et demande à ma mère ce qu’elle aura de bouillon et deux bouteilles de bordeaux.
— J’y vas. Vous êtes tout de même bien bon, monsieur Émile.
— Parbleu ! il faut l’être doublement avec vous, qui ne vous aidez en rien.
En achevant cette phrase d’un ton brusque, les yeux du docteur s’arrêtèrent sur la personne qui remplissait près de lui l’office d’infirmière, et il se sentit confus tout à coup d’avoir ainsi parlé devant elle. Car il s’apercevait enfin qu’il avait devant lui le type le plus pur de la distinction native, unie à l’élégance mondaine la plus raffinée. Dans cette pauvre demeure, au chevet de ce lit grossier, l’effet en était plus grand encore. Cette femme était belle ; mais, en dépit de ses grands yeux bleus, aux cils et aux sourcils noirs, en dépit de sa nuageuse chevelure, d’un blond lumineux, et de la finesse achevée de tous ses traits, ce qui frappait surtout en elle était une noblesse exquise. Vêtue d’une robe de mousseline violette sans ornements, coiffée d’un chapeau de paille de riz autour duquel flottait un voile de même nuance que la robe, elle donnait à tant de simplicité des grâces royales.
Cette petite main, qui bassinait les tempes de la pauvre femme, avait des doigts transparents, en fuseaux, aux ongles longs et rosés. À la taille mince et souple de cette jeune femme, à ses traits purs et candides, on ne lui eût attribué au plus qu’une vingtaine d’années, sans l’âge de sa petite fille, qui devait avoir de cinq à six ans. En cherchant celle-ci du regard, le docteur la vit sur le seuil, dans un rayon de soleil, s’occupant à considérer les poulets de la meunière, qui picoraient à ses pieds. Gracieuse et blanche comme sa mère, elle était encore plus frêle et plus délicate, fille évidemment d’un sang noble, mais appauvri.
« Madame, balbutia le jeune docteur ébloui, veuillez m’excuser…
— Pourquoi, monsieur, demanda-t-elle de ce timbre harmonieux qui avait déjà frappé l’oreille d’Émile sous les genêts.
— Des soins que je vous impose.
— Mais ils n’ont rien que de volontaire et de très naturel, dit-elle. J’ai été saisie d’une grande frayeur en rencontrant cette pauvre femme évanouie. Quel bonheur, monsieur, que vous vous soyez trouvé là !
En ce moment, la meunière, qui avait rouvert les yeux, essaya de parler ; mais le docteur lui imposa silence. Une femme du hameau voisin venait d’entrer. Il la pria de déshabiller la malade et sortit de la chaumière avec la belle inconnue.
— Si je vous ai bien compris, monsieur, dit celle-ci, vous n’attribuez la maladie de Jeanne qu’à l’épuisement des forces et au manque de soins. Cette famille cependant n’est pas dans la misère. Le mari serait-il donc un avare ?
— Non, madame, c’est tout bonnement un paysan, c’est-à-dire un de ces hommes dont la loi suprême est, je ne dirai pas l’épargne (car, tant par inertie que par ignorance, ils dilapident effroyablement), mais l’horreur de toute dépense qui n’a pas pour but un gain immédiat. Celui-ci est honnête, humain, autant qu’ils savent l’être, et s’afflige de la maladie de sa femme. Il irait même, pour la guérir, et la remettre en état de vaquer à ses travaux, jusqu’à employer quelques francs à l’achat d’une drogue merveilleuse qui dût rendre instantanément la santé. Mais quant à soutenir la dépense continuelle d’un régime fortifiant, quant à décharger de tout labeur cette pauvre créature, qui pourtant a bien gagné sa retraite, il ne le fera jamais.
— On a donc raison, dit tristement la jeune femme, d’accuser les paysans de dureté de cœur ?
— On a grand tort, au contraire, et ceux qui les jugent ainsi parlent trop légèrement. Quand on les accuse de préférer à leur femme une paire de bœufs, on oublie d’ajouter qu’ils la préfèrent pareillement à eux-mêmes. Supposez le meunier dans la situation de sa femme, il se refusera aussi bien tout soin et se laissera mourir plutôt que de toucher au bien de ses enfants, que dis-je, au bien de ses collatéraux même, s’il n’avait pas d’autres héritiers. Car ce n’est point un dévouement raisonné, mais le culte d’une idole. C’est l’instinct de la race, fruit d’une longue misère.
Obligé depuis tant de siècles de disputer le produit de son travail contre les pillages, les exactions, le bon plaisir, sol battu de tous les fléaux, arène sans cesse foulée par tous les lutteurs historiques, le paysan, de même que le juif, a voué toute son âme à l’amour du gain, à la conservation de ce bien si péniblement amassé. Il a cela dans le sang. Doué, d’ailleurs, de la plus profonde ignorance, il ne raisonne pas. Aussi confond-il le moyen avec le but, et met-il la chose au-dessus de l’homme.
— Il n’est pas le seul, d’ailleurs, dit la jeune femme. Que de riches en font autant !
— Assurément, et surtout les parvenus. Car il faut une certaine habitude des richesses pour les mépriser ; la classe bourgeoise, qui se plaît à blâmer l’avidité des paysans, a précisément, en général, le même défaut.
— Je vois, monsieur, reprit l’inconnue en souriant, que vous ne haïriez pas la noblesse de parti pris.
— Non, madame, répondit le docteur, un peu surpris de cette question. Je puis estimer les qualités qu’elle possède, tout en blâmant ses préjugés.
— On en a peut-être aussi dans la bourgeoisie, dit la jeune femme avec un nouveau sourire, et j’y pensais au moment de vous dire mon nom. Je suis la fille du baron de Beaudroit, M de Carzet. Depuis deux mois que nous habitons la Ravine, nous avons beaucoup entendu parler du docteur Émile Keraudet, et mon père et moi nous avions, monsieur, le plus grand désir de vous connaître. Il nous serait précieux de pouvoir vous consulter sur les gens de ce pays, de mieux comprendre par vous les conditions générales de leur existence. Nous ne sommes pas venus dans cette campagne seulement pour y passer la saison d’été, mais, pour nous y fixer très probablement, et le meilleur moyen d’occuper nos loisirs sera d’y faire quelque bien.
Émile Keraudet s’inclina.
— Je suis à votre disposition, madame. Ici, comme ailleurs, la charité ne manque pas d’objet.
— Mais il faut distinguer, choisir.
— Sans doute, et malheureusement le mendiant éclôt sous l’aumône comme la vermine au soleil.
— Vous êtes, monsieur, de ceux qui condamnent l’aumône ?
— Je la condamne… théoriquement.
— Et vous la faites, objecta M de Carzet avec un charmant sourire.
— Madame, c’est une inconséquence égoïste, c’est pour m’empêcher de souffrir. Et puis, bien qu’il soit évident que ce sont les causes de la misère qu’il faut combattre, il y a, malgré tout, une sorte de cruauté à en négliger les effets quand ils sont produits. Cependant, en pareil cas, le plus souvent, nous n’apaisons notre sensibilité nerveuse qu’aux dépens de la sensibilité morale.
— Comment cela ?
— Combien de fois ceux qu’on oblige ne forcent-ils pas de les mépriser !
— Ah !… c’est vrai ! dit la jeune femme, dont les traits exprimèrent une impression pénible ; et, comme envahie par de tristes souvenirs, elle pencha la tête, et ses yeux se fixèrent devant elle, rêveurs.
Comme elle ne regardait point du côté d’Émile Keraudet, il pouvait, lui, la regarder à son aise : ainsi posée sur la cime du coteau, dans un nuage de gaze violette, et baignée des rayons du soleil couchant, en même temps que des effluves plus divines de la bienfaisance attristée, cette jeune femme était ravissante comme une de ces créations que l’imagination des poëtes donne pour modèle à la réalité. En la contemplant, les yeux d’Émile s’emplirent d’une admiration qui allait jusqu’à l’éblouissement. Ceux de M de Carzet, détachés de la pensée qui les avait un moment fixés, considéraient maintenant le paysage splendide qui se déroulait devant eux.
Du haut de cette colline, on domine le cours de la Loire, sur une étendue de dix à onze lieues, de Saint-Étienne de Montluc à son embouchure dans l’océan. L’écart du Sillon de Bretagne met de ce côté deux lieues de prairies entre le coteau et le fleuve, qui se montre au loin sous la forme d’une large bande étincelante ou jaunie, tandis que les coteaux de la rive opposée n’apparaissent qu’enveloppés de ce voile bleuâtre dont l’éloignement revêt les objets.
Le soleil, s’abaissant à l’horizon, faisait alors succéder à l’illumination générale du jour toutes les munificences particulières qu’il dispense à cette heure en souverain capricieux, tantôt sur les humbles, tantôt sur les superbes de son royaume ; ici, baignant de flots d’or les herbes folles, échevelées d’allégresse ; là, transfigurant la cime des grands chênes ; illuminant au loin le mât d’une barque de pêche, plus près le clocher de l’église, les toits du village, et, sur les coteaux, le vernis reluisant des bois ; ici, mirant sa face éblouissante dans l’étroite lucarne d’une pauvre demeure, et là-bas faisant de tel point du fleuve comme une immense cuve d’or en fusion.
Une partie des prairies, au pied des collines, était déjà dans l’ombre, tandis que sur l’autre de grandes nappes de lumière, qui semblaient ramper, se retiraient lentement. Çà et là, dans le réseau des canaux qui drainent ces prairies, on voyait des feux éclater, d’autres feux s’éteindre, et les silhouettes des arbres se dessiner, de plus en plus allongées, sur le sol. Au milieu de la Loire, un point noir, surmonté d’une trace fumeuse, glissait, et, derrière une flottille de bateau à l’ancre, Paimbœuf, réunissant en un seul foyer tous les rayons de ses vitres embrassées, flamboyait. Enfin, à l’extrémité de l’horizon, sur la droite, entre deux pointes qui forment, à l’entrée de l’Océan, comme une porte ouverte sur l’immensité, un des grands transatlantiques, sortant de Saint-Nazaire, détachait sa mâture élégante sur l’embrassement du ciel, et semblait nager dans une mer de feux.
Àces splendeurs s’ajoutait la grâce du paysage rural qui entourait immédiatement nos contemplateurs, et dont l’ensemble harmonieux emprunte sa physionomie à d’indescriptibles détails.
C’est le bois, la maison, l’arbre, le pâturage, pareils de noms, mais toujours particuliers et divers ; une fumée qui s’élève, un champ qui ondoie, le troupeau lent et rêveur, l’enfant qui jette aux échos ses cris, la charrette pesante, chargée d’herbes dont elle secoue les parfums dans l’air ; la femme qui passe, portant l’aliment des travailleurs ; le faucheur avec sa faux, pittoresquement dressé au-dessus de sa tête ; le mulet chargé de blé qui monte le coteau ; voix, mugissements, cris, chants, harmonies, haleines, formes, parfums, couleurs…
— Tout cela est admirablement beau, monsieur, dit ou exhala plutôt, la jeune femme en tournant vers son interlocuteur un visage ému.
— C’est le coucher de soleil le plus splendide que jamais j’aie contemplé, répondit Émile Keraudet, sans se rendre compte à lui-même de toute la portée de cette opinion, bien qu’il ajoutât immédiatement :
— Et cependant je viens souvent ici, car c’est un des plus beaux points de vue des environs.
— J’y viens souvent aussi, reprit M Carzet, et chaque fois ce sont des beautés différentes. La vue que nous avons de la Ravine est charmante, mais bornée en comparaison. Comme on est mieux ici qu’au milieu des murs de Paris ! dit-elle en jetant sur le paysage un nouveau regard charmé. Tant de beauté, c’est déjà presque du bonheur !
Elle prit sa fille par la main et se tourna du côté de la Ravine :
— Je reviendrai voir votre malade, monsieur, et s’il ne lui faut que du repos et des aliments fortifiants, vous pouvez la remettre à mes soins.
— Je n’ai pas dit tout à fait cela, balbutia le jeune docteur d’un air contrarié dont M de Carzet fut surprise. Il ajouta :
— Ce sont de braves gens, et je viens… assez souvent… les voir.
Elle saluait, quand il reprit, en homme qui s’accroche à tout pour renouer une conversation :
— Vous avez donc, madame, reconnu vous-même les inconvénients de l’aumône ?
— Oui, répondit-elle, plus d’une fois ma compassion a été trompée, et cependant je n’ai pu comprendre encore comment de mauvais sentiments peuvent être produits par de bonnes actions.
Elle dit cela d’un air si touchant que le cœur du jeune homme en fut profondément remué. Ce fut par un effort qu’il ramena sa pensée au sujet précis de l’entretien et répliqua pour retenir encore la jeune femme :
— C’est que tout mal est fait de lâcheté comme toute maladie est faiblesse de quelque organe. Et, sur ce point, la thérapeutique morale est à refaire dans le même sens où l’on a refait la nôtre. Ce n’est plus de calmants et de débilitants qu’il s’agit, mais de toniques.
Mde Carzet sourit.
— Et quelle serait, monsieur, votre panacée ?
— L’instruction, madame. Pour l’homme, en toutes choses, savoir c’est pouvoir.
Elle attacha sur lui de grands yeux rêveurs, sous lesquels il faillit perdre contenance, et dit ensuite :
— Je crois, monsieur, que vous avez raison. Mais comment aborder une œuvre aussi vaste ?
— Ah ! madame, répliqua-t-il, vous douteriez de votre pouvoir !…
Peut-être n’était-ce plus à l’instruction populaire que songeait le docteur Émile en faisant cette réponse peu catégorique, ou ce sujet le passionnait fort, car ses yeux brillèrent et une rougeur colora son visage. Ou bien, était-ce le reflet du couchant qui empourprait les nuages au-dessus de leurs têtes ? car une lueur rose passa également sur le beau visage de la jeune femme. Elle salua de nouveau et cette fois s’éloigna décidément, emmenant sa fille par la main. La Ravine, jolie maison de campagne bâtie sur le bord d’une gorge, n’est qu’à un kilomètre de distance du moulin à vent.
Après avoir de son côté fait quelques pas dans la direction du moulin, Émile Keraudet se retourna comme pour contempler encore le soleil couchant, et ses regards, obliquant sur la direction de son corps, se portèrent frauduleusement sur le chemin où M de Carzet s’était engagée. Mais une haie de chênes touffus cachait déjà les deux promeneuses. Un soupir s’échappa de la poitrine du jeune docteur, et ses yeux se reportèrent sur le paysage qui tout à l’heure l’avait si fort enchanté ; mais bien que ces minutes écoulées eussent produit des splendeurs nouvelles, il se trouva que le même charme n’y était plus. Tout à l’heure, Émile eût voulu éterniser sa contemplation ; maintenant, il éprouvait une sourde impatience qui le poussait à changer de place. Tout rêveur, presque triste, il retourna près de sa malade.
Elle avait repris des forces et voulut raconter longuement tout ce qui s’était passé ; mais après quelques questions brèves, le docteur lui imposa silence, de peur qu’elle ne se fatiguât. Toutefois, elle s’informa encore de M de Carzet, et le docteur voulut bien répondre qu’elle était partie. Alors la bonne femme se répandit en doléances, — car elle ne lui avait pas même dit bonjour, l’ayant à peine reconnue dans sa faiblesse. Et pourtant, c’était et une dame si charmante, si bonne, si obligeante et point fière, et Jeanne se la rappelait encore toute petite, quand on lui disait : « Mademoiselle Antoinette » et qu’elle avait une robe blanche et de beaux bras nus. Et c’était l’enfant la plus aimable qu’on eût jamais vue.
Àquoi pensait le docteur, quand, au lieu d’arrêter ce torrent de paroles, il lui donna une nouvelle activité par cette question.
— Ah ! vous l’avez connue lorsqu’elle était enfant ?
— Oui, monsieur, j’ai servi quelque temps à la Ravine, chez madame sa mère, et je n’ai eu que de rappeler cela à M Antoinette, je veux dire M de Carzet, un jour que je l’ai rencontrée sur notre coteau, pour qu’elle soit devenue tout aimable pour moi. Et comme elle dit toujours qu’il n’y a pas de plus belle vue que celle du moulin, j’en suis bien aise ; non pas pour la vue, car il y a si longtemps que je la connais que ça ne me fait plus rien, mais à cause de la jeune dame et de sa petite, que j’aime tant à voir. Et après l’accident d’aujourd’hui, je suis bien sûre qu’elles vont arriver demain, vers quatre heures, et non point les mains vides sûrement ; car il n’y a personne plus honnête au pauvre monde. Quel dommage qu’elle soit veuve ! si jeune que cela !
André Léo.
La suite au prochain
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 29 MARS.
======= N° 3 ======
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