V
Il y avait trois jours que cette aventure s’était passée.
Le baron et sa fille se trouvaient dans le petit salon qui ouvre sur le chemin du bois. Antoinette brodait une tapisserie, du moins elle la tenait dans sa main ; les yeux étaient ailleurs, l’esprit également, à en juger par l’air profondément soucieux et triste de la jeune femme. Le baron feuillait un livre.
La porte vitrée s’ouvrit, et Marthe fit irruption dans la chambre. Elle tenait entre ses doigts un gros scarabée qui agitait désespérément toutes ses pattes, et, fière et embarrassée de sa conquête, la petite fille criait à la fois de joie et de peur. Tandis que le baron, sommé de déclarer le nom du prisonnier, interrogeait sa mémoire, la jeune mère attira l’enfant contre ses genoux et essuya son front humide. Marthe fit entendre une petite toux.
— Je ne sais ce qu’a Marthe, dit M de Carzet. Voilà plusieurs fois qu’elle tousse depuis hier. — Et s’adressant à l’enfant et l’enlevant tout à fait dans ses bras : Tu t’échauffes trop, ma chérie, à courir sans cesse comme cela. Je suis sûre que tu es malade.
— Il ne serait pas mal de le lui persuader, observa M. de Beaudroit.
Sans tenir compte de l’épigramme, la jeune femme accabla de questions l’enfant, d’abord insoucieuse, mais qui, mise en demeure avec persistance de dire si elle n’avait point de mal à la gorge ou à la poitrine, réfléchit, et bientôt, avec de grands yeux inquiets et sérieux, déclara qu’elle avait mal à la gorge.
— Et à la poitrine, ajouta-t-elle un instant après, avec la même conviction, en posant la main au-dessous de sa ceinture.
Mais M de Carzet ne parut pas s’occuper de l’erreur contenue dans une telle indication.
— Vraiment, reprit-elle, cela m’inquiète. Je n’aime pas ces toux. À la campagne, un refroidissement se prend si vite ! et cela peut avoir des conséquences si graves !…
Avec un peu d’embarras, elle ajouta :
— Il faudrait consulter M. Keraudet.
— Tu ferais mieux de le consulter pour toi-même, dit le baron.
— Pour moi ! Je ne suis pas malade.
— Alors c’est plus grave.
— Comment donc, père que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que depuis trois jours tu n’es plus la même. Tu ne m’entends pas quand je te parle, d’abord ; tu es impatiente, toi si douce, et, quoi que tu en dises, il y a de la fièvre dans tout cela, car tes mains sont brûlantes.
Mde Carzet rougit.
Marthe, voyant qu’on ne s’occupait plus d’elle, se prit à tousser d’une façon un peu forcée.
— Vraiment cela devient inquiétant, dit la jeune mère.
Le baron haussa les épaules.
— Sonnez Pauline et faites faire de la tisane, cela suffira tout à fait.
— Pauline est partie, dit l’enfant. Je ne veux pas de la tisane. Je veux le docteur Émile.
— Pauline est partie ? Où donc l’a-t-on envoyée ?
— Chez M Keraudet, répondit la jeune femme en rougissant de nouveau C’était pour…
— Oh ! je ne suis pas indiscret. Depuis quelque temps, tu ne peux te passer de M Keraudet. Fort bien ! Je trouve ce choix excellent.
— Maman, dit Marthe d’un ton lamentable, la poitrine me fait mal. Je veux qu’on aille chercher le docteur.
— Demande à ton bon papa, répondit M de Carzet.
— Je ne m’en mêle plus, dit le baron en se levant. Jusqu’ici je n’ai pas eu de succès.
Il ouvrit la porte vitrée et prit du côté des bois. Marthe se mit à pleurer. M de Carzet en avait envie. Elle sonna, ce fut Pauline qui se présenta.
— Ah ! vous voici de retour, Pauline ?
— Avez-vous dit au docteur Émile de venir ? demanda l’enfant. Je suis malade.
— Le docteur est plus malade que vous, mademoiselle.
— Malade ! s’écria M de Carzet.
— Oui, madame, il a eu ces deux jours une forte fièvre et n’est pas très-bien encore. M Keraudet vous remercie bien des fraises que vous lui avez envoyées ; les siennes ne sont pas encore mûres.
— Ah ! bien. C’est tout ce qu’elle vous a dit ?
— Oui, madame ; seulement on voit que cette pauvre dame a bien du chagrin. Elle avait les yeux pleins de larmes. Il paraît que son fils n’aime plus ce pays, ou du moins il dit que l’air ne lui est pas bon et qu’il préfère vivre en Italie.
— Pauline, dit M de Carzet après un instant de silence, dites qu’on attelle. Je vais aller voir M Keraudet et savoir si le docteur ne pourrait pas soigner Marthe qui n’est pas bien.
Quand la femme de chambre fut sortie, M de Carzet jeta des regards émus sur sa fille, qui, satisfaite de voir qu’on s’occupait de sa maladie, s’était remise à jouer.
— Marthe, dit-elle en serrant l’enfant sur son cœur, tu aimes beaucoup le docteur Émile.
— Oui, dit l’enfant.
La jeune mère la couvrit de baisers et sortit.
Après la scène du moulin, la faible espérance que gardait Émile s’était anéantie, et la douleur la plus poignante l’avait accablé. Être fort amoureux et perdre l’esprit sont synonymes dans toutes les langues ; il avait donc ainsi raisonné :
— C’est de l’horreur que je lui inspire. Mon amour l’offense. Et son refus est plus qu’une résolution, c’est un instinct.
Àl’horrible souffrance qu’il éprouva il reconnut alors que tout ce qu’il avait dépensé de temps et d’énergie à se rendre maître de son amour avait été vain. Il avait seulement appris la patience, mais nullement la résignation. Cet amour était le même qu’au jour où il en avait fait l’aveu, et la douleur qu’il éprouvait maintenant était la plus grande qu’il eût encore éprouvée, parce qu’elle ne lui laissait plus d’espoir.
Il avait été malade en effet pendant deux jours, par l’effet d’une fièvre ardente. Elle venait de céder ; et s’étant levé, il s’était traîné fort pale au jardin. Ce jour-là, c’était à la fin de mai, le soleil dardait de chauds rayons sur les plantes arrosées par une abondante pluie, tombée le matin. Imprégnés à la fois de chaleur, de lumière et de rosée, les calices gonflés s’épanouissaient, les feuilles semblaient croître à l’œil, les oiseaux se livraient aux vocalises les plus folles, et des parfums, de toutes parts exhalés, se mêlaient dans l’air.
Émile alla s’asseoir sous la tonnelle, où de tous les parfums le plus suave, celui de la vigne en fleur, s’épanchait. Mais il restait insensible à ces harmonies et regrettait presque l’amour de sa mère, qui lui imposait ce fardeau insoutenable d’une vie sans joie et sans intérêt. Il cherchait à s’encourager en se disant qu’il pourrait du moins être utile ; mais il avait beau faire : il se sentait trop jeune pour n’avoir pas besoin d’être heureux, et quand il se disait que beaucoup l’aimaient, son âme était déchirée de n’être point aimé précisément de celle qu’il chérissait d’un amour unique, exclusif.
André Léo.
(La suite au prochain numéro.)
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 25 MAI.
======= N° 16 ======
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