IV
(Suite).
La jeune femme s’était reculée jusqu’au fond de la tourelle. Cette protection qui lui était offerte n’avait point diminué son effroi. Il semblait, au contraire, avoir augmenté. Elle ne riait plus, et ses traits et ses regards exprimaient le plus grand trouble.
— Madame, lui dit Émile, veuillez vous confier à moi, je vous prie.
Mais, à ces paroles, prononcées du ton le plus humble et le plus respectueux, M de Carzet, bien que déjà elle touchât au mur, fit un mouvement comme pour s’éloigner encore.
— Je vous remercie, monsieur. Descendez, Jeanne m’aidera.
— Jeanne, s’écria-t-il, est incapable de vous soutenir ; elle vous l’a dit-elle-même ; vous tomberiez toutes les deux. Une pareille imprudence pourrait vous coûter la vie, madame, songez-y.
En même temps il passa de l’échelle sur le plancher et s’approcha de M de Carzet.
— Laissez-moi, dit-elle avec une véritable terreur en l’écartant de la main.
— N’ai-je donc plus votre estime ? s’écria-t-il désespéré. Mais vous feriez une chute mortelle, et je ne puis penser qu’à cela ! Confiez-vous à moi ; il le faut.
— Non, maintenant je pourrai descendre seule, dit-elle en se rapprochant de l’échelle, tout en observant une courbe qui la tenait éloignée d’Émile.
Plein d’effroi pour elle, quoique tremblant en même temps de sa propre audace, Émile saisit le bras de la jeune femme.
— Pardonnez-moi ; mais je ne puis vous permettre cette imprudence.
— Laissez-moi ! s’écria-t-elle de nouveau, avec une telle expression de détresse que, pétrifié de surprise et de chagrin, il cessa de la retenir.
Aussitôt elle se précipita sur l’échelle, et, avec un frémissement indicible, il la vit descendre seule. Au mouvement trop tardif qu’il fit pour l’arrêter, elle répondit :
— Je ne crains plus le vertige à présent.
Àl’expression de ses traits, on voyait en effet que ce vide, tout à l’heure tant redouté, elle s’y engouffrait comme dans un asile. Elle descendit sûrement et fut bientôt en bas, près de sa fille et de la meunière.
— Eh bien, notre ami, dit Marthe, ne venez-vous pas ?
Émile ne fit pas de réponse. L’enfant appela de nouveau, et, surprise d’être si mal obéie pour la première fois, tandis que sa mère, au dehors, se remettait de son émotion, elle grimpa de nouveau lestement et vit Émile debout, les yeux fixes et comme pétrifié. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Marthe fut saisie de ce spectacle. Les enfants ne comprennent pas la douleur sans cris. Elle n’osa parler et redescendit, toute préoccupée, près de sa mère. Et quand elles eurent quitté Jeanne, la petite, mystérieusement, raconta ce qu’elle avait vu. Une vive rougeur couvrit le visage de la jeune femme ; elle parut hésiter, fit un pas comme pour retourner au moulin, et finit par continuer son chemin, lentement et la tête baissée.