II
(Suite).
La réputation de richesse et de bienfaisance que déjà possédaient M. de Beaudroit et sa fille écarta d’ailleurs de leur entreprise ces difficultés, cet esprit hostile, ces étonnements railleurs, qui eussent constitué le fruit le plus immédiat et le plus sûr d’une tentative de ce genre faite par des initiateurs obscurs et pauvres. Il est nécessaire aussi de mentionner ce détail que M. de Beaudroit, plein de magnificence nobiliaire à côté de sa démocratie, imagina d’offrir chaque soir un réveillon, composé de pâtés, de gâteaux et de vin blanc. Les satisfactions de l’estomac ainsi jointes à celles de l’esprit, et créant cette harmonie de forces qui produit l’expansion et la joie, le rendez-vous scolaire devint une véritable fête, au retour de laquelle, sur tout le parcours des groupes, des chants joyeux réveillaient les échos endormis des coteaux et des ravins. Si les saveurs du souper accrurent les attraits de l’étude, la chose se peut soutenir. Mais, en dehors de telles considérations, il eût fallu voir, pendant la lecture, l’extrême attention de tous ces visages, vieux ou jeunes, mûrs ou enfantins, et les impressions qui passaient, comme des ombres ou des clartés à la surface d’une eau profonde, sur ces physionomies naïves ; et, à tel moment, le feu des regards, l’épanouissement des sourires, l’éclat de rire qui, gagnant de proche en proche, courait tout autour du cercle, ou le murmure et les soupirs de poitrines oppressées, tantôt par le ressentiment ou par la pitié, tantôt par l’admiration.
— J’ai commencé par devoir et je continue avec passion, disait à Émile M de Carzet. Toutes les émotions que je suscite chez ce public aux impressions neuves me reviennent plus saisissantes, et il n’est point de grand artiste qui pût me faire sentir l’art, la nature et la vie humaine aussi bien que le font ces écoliers naïfs. Que nous sommes fous de calomnier le peuple, parce que, relégué dans les bas fonds de la vie matérielle, il paraît, au premier abord, grossier, vulgaire, égoïste ! Que peut-on demander à celui qui n’a rien reçu ? Parqué dans les ténèbres, où aurait-il allumé son flambeau ? Mais quand je le vois, aux paroles que je lui transmets, s’éveiller aux idées grandes, aux sentiments généreux, s’émerveiller, palpiter, grandir, il me semble à moi que je fais œuvre divine, j’éprouve les saisissements et les joies d’un Prométhée, et sens un transport plein de confusion à porter ainsi le feu sacré dans mes faibles mains.
Émile pensa qu’un intermédiaire plus céleste ne pouvait être choisi ; mais il n’osa le dire. Il respectait trop M de Carzet pour la louer, et plus il vivait près d’elle, plus son estime devenait profonde pour ce caractère doux, sincère et réfléchi, que dominait par-dessus tout la recherche ardente, un peu timorée, du devoir. Émile, qui lui cherchait un défaut, tout incapable qu’il fût de le trouver, avait pressenti pourtant par instants une exaltation portée un peu loin peut-être, une ardeur de dévouement pour le dévouement lui-même, qui pouvait errer et tomber dans le romanesque. Mais il ne l’en trouvait que plus divine. Chaste, bonne et pure, elle ne devait en effet tout d’abord inspirer qu’un amour pieux et fraternel. À peine si le jeune homme osait fixer un regard sur elle ; mais il n’avait qu’elle dans la pensée, et c’était par un violent effort qu’il s’abstenait de se rendre à la Ravine plus de deux fois par semaine, sans compter le dimanche, où il y dînait, après les cours achevés.
Cette intimité, qui déjà excitait au plus haut point les soupçons de M Chaussat, comment le jeune docteur, d’abord si prudent, n’en était-il pas effrayé ? Il y a dans tout sentiment vrai une expansion telle qu’elle isole comme une atmosphère du reste du monde celui qui l’éprouve, et ferme l’accès aux perceptions extérieures. C’est pourquoi les spectateurs désintéressés, dont la vue n’est obscurcie par aucun nuage, comprennent toujours ces naïfs secrets ayant ceux qui les renferment.
Au milieu de leurs préoccupations scolaires et bienfaisantes, l’intimité d’Émile Keraudet et de la jeune veuve fit d’immenses progrès.
Afin d’établir entre eux l’entente nécessaire à leur œuvre, ne fallait-il pas s’interroger, se répondre, révéler ses idées, confier ses sentiments, joie profonde, quand de telles investigations n’amènent guère que des rencontres. Il fallut même correspondre, et nous devons avouer que le but fut quelquefois négligé pour les moyens, que le détail dépassa l’ensemble, et que, si l’entente et l’accord sont nécessaires à des coopérateurs, on joignit à ce nécessaire une étonnante richesse de superflu.
Peut-être, à les voir, le jeune homme et la jeune femme, s’égarer avec tant d’attrait dans les doux sentiers de la causerie intime, un sceptique, négateur de tout sentiment désintéressé, les eût-il accusés de ne chercher dans leurs projets bienfaisants qu’un prétexte à d’amoureux entretiens.
Il n’en était point ainsi dans leur pensée, et si les instincts de l’amour et de la jeunesse avaient pris part à l’inspiration de leur dessein, ce n’avait été qu’à voix basse, et si discrètement qu’ils n’avaient point été entendus. Mais d’eux-mêmes, en toutes choses, ces instincts éternels viennent mettre la main à tout ce que crée la raison humaine. Celle-ci, oubliant toujours de combien d’éléments multiples se compose la vie, coule silencieusement en bronze, ou sculpte de marbre sa création ; mais à cette forme immobile et roide les génies de la nature ajoutent chairs, couleurs, parfums, magnétisme, poésies, ciel bleu, fleurettes et gazon, larmes et sourires, tout ce que le grand forgeron sut mettre sur le bouclier d’Achille et tout ce que déposèrent les Grâces dans la ceinture de Vénus. C’était par une magie semblable qu’Émile et M de Carzet, sans trop le vouloir, brodaient d’émotions secrètes, de furtifs bonheurs, d’éblouissements et de charmes leur philosophie. Si les extatiques d’autrefois, les amants farouches du pur idéal céleste s’y trompèrent, combien n’était-ce pas plus facile à ces deux jeunes gens, qui prétendaient simplement réaliser un peu de cet idéal sur la terre ? Dans celle entreprise naturelle et juste, l’amour était auxiliaire, non point ennemi. Aussi ne s’en défièrent-ils pas. Émile seul, doué de plus d’expérience, y engagea sans doute un peu de sa bonne foi ; mais quant à M de Carzet, fièrement et chastement imprudente. elle s’embellissait chaque jour de rayonnements et de sourires, sans savoir pourquoi.
Émile, jeune comme elle, plus instruit que le baron, plus décidé dans ses jugements, lui devint bientôt un compagnon presque indispensable, et elle s’habitua à le consulter en tout. M de Carzet, malgré l’énergie qu’elle déployait lorsqu’elle était sûre de bien agir, avait, lorsqu’il s’agissait de former ses décisions, les mille inquiétudes qui agitent les consciences délicates et timorées.
Aussi languissante dans la rêverie que vive dans l’action, il y avait en elle de ces contrastes qui frappent l’imagination des hommes et les ravissent. Souvent un peu triste, abattue, elle était bien alors, que cela tint à sa nature ou à la lassitude d’épreuves déjà souffertes, cette femme que rêvent la plupart des hommes, lierre par la grâce et par le besoin d’appui. Cependant, Émile était encore vis-à-vis d’elle dans cette période où l’amour se nourrit et se satisfait d’admiration. Heureux de la confiance qu’elle lui témoignait, de ses attentions affectueuses, il lui eût semblé trop audacieux de prétendre lui-même inspirer de l’amour, de l’enthousiasme à une créature si charmante et si supérieure. Même, de la part d’un autre, de telles visées lui eussent paru dignes des plus grands châtiments et des plus écrasants mépris. Et si tout au fond de son âme couvait à cet égard une indulgence latente en faveur d’un seul audacieux, il ne voulait point encore se l’avouer à lui-même. Aussi jouissait-il, en retour, de la béatitude promise aux humbles par l’Évangile, et naturellement acquise à ceux qui désirent peu.
Cependant, il y avait un moment où cette béatitude se changeait en angoisse, où la conscience élevait sa voix plus clairement, où la réalité, de ses angles, perçait le rêve, c’est quand, partant pour la Ravine, ou au retour, Émile Keraudet passait entre les fenêtres du capitaine et de M Chaussat. Un bain d’eau glacée lui eût fait éprouver une sensation analogue. C’est qu’il était sûr d’être toujours assailli par quelques propos de ce genre :
— Comme vous sortez de bonne heure, et comme vous rentrez tard à présent ! monsieur Keraudet. On ne vous voit plus que de ce côté. J’ai cru d’abord qu’il y avait une épidémie ; mais il paraît que c’est vous qui inspirez les bonnes œuvres de la belle Parisienne. Hé ! dites-moi donc…
Cette phrase, que rendait traînante la voix de M Chaussat, n’avait d’autre but que de retenir le docteur, qui venait de saluer déjà pour la seconde fois et voulait continuer son chemin.
— Dites-moi donc, est-ce qu’elle ne ferait pas mieux de fonder un hôpital ? Les pauvres, mon cher monsieur, ça a surtout besoin d’être soignés dans ses maladies. On ne les soulage point en leur apprenant à lire, et ils s’en passent bien facilement.
— Sans aucun doute, dit M. Montchablond, l’instruction ce n’est que de l’agrément, et ce qu’il faut à ces gens-là c’est le nécessaire. On peut même dire que rien n’est plus dangereux pour le peuple que l’instruction. Elle corrompt ses mœurs, le rend sot et vaniteux. Un soldat n’a pas besoin d’en savoir aussi long que son colonel, et ce qu’on peut faire de mieux c’est de laisser chacun à sa classe et à son état.
— Ces observations, répondit le docteur, me semblent profondes ; j’en ferai part certainement à M de Carzet.
Et, saluant une troisième fois, il s’enfuit.
— Hum ! grommela le capitaine, est-ce qu’il entend se moquer de nous ? observations profondes ! Certainement. Ces jeunes gens croient toujours avoir tout inventé !
— Hé hé ! capitaine, ce ne serait pas une sotte invention que d’épouser la belle veuve.
André Léo.
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 3 MAI.
======= N° 7 ======
ATTENDRE-ESPÉRER