‹ Attendre-EspérerChapitre 6 sur 20 · II

II

(Suite).

C’est une bien charmante femme, et je dois avouer qu’elle m’a gagné le cœur tout entier par un mot qu’elle m’a dit sur toi : « Que vous êtes heureuse, madame, d’avoir un tel fils ! Avec une haute intelligence, il est profondément bon ; on voit cela tout de suite. » Je l’aurais presque embrassée ; car elle est si peu entichée de son rang qu’on ne voit en elle qu’une bonne personne. Tu sais que je n’aime point à me déranger et que je m’excuse vis-à-vis de tout le monde sur mes occupations. Et bien ! cependant, j’ai promis de l’aller voir, et je remplirai cette promesse de bien bon cœur.

Si prudent que soit un homme, que peut-il contre la fatalité s’imposant à lui sous forme de convenances sociales, d’intérêt public, de devoir, de sympathie, d’influence maternelle, quand elle ne lui laisse le choix qu’entre passer pour grossier, ou devenir ridicule ? Le baron de Beaudroit avait quitté Émile en lui faisant promettre de venir, dès le lendemain, à la Ravine, achever l’élaboration de leurs plans. Émile avait promis. De bonne foi, pouvait-il dire : « Veuillez m’excuser monsieur ; je crains d’aimer votre fille. » Aussi ne le dit-il point.

D’ailleurs, il faut avouer qu’il n’en avait point envie. Complice du sort, il pressentait le péril, mais fermait volontairement les yeux. Il éprouvait une joie secrète d’être ainsi contraint. Jamais il ne s’était senti si fort, si digne, si plein d’ardeur noble et généreuse. À l’ordinaire, il ne s’épanchait guère dans son entourage, par difficulté d’être compris. Si excellente que fut sa mère, elle était, comme la plupart des vieilles gens, peu disposée à s’intéresser aux choses nouvelles ; vis-à-vis de ses autres commensaux, il avait été facile au docteur Émile de se faire aimer ; mais pour se faire comprendre, il sentait tout un monde de préjugés entre sa parole et l’oreille de ses auditeurs, et cela par une paresse trop naturelle, lui liait la langue. Du reste, il n’avait jamais si bien senti que ce jour-là tout ce qu’il avait dit au baron et à sa fille. Toutes ses réflexions précédentes amassées avaient fourni matière à cette inspiration ; mais c’était des yeux noirs de M de Carzet, de ces beaux yeux si naïvement attachés sur lui, qu’était parti le rayon, la langue de feu qui avait ouvert ses lèvres.

Elle l’avait pris au mot à l’instant. Sa pensée à lui était devenue sur-le-champ la volonté de cette belle et généreuse créature. C’était comme un lien qui les unissait. Hier, presque inconnus l’un à l’autre ; demain, frères, coopérateurs. Il était tout éperdu de tant de bonheur, d’un succès si grand, et mille craintes, de nouveau, l’agitèrent. Mais engagé comme il l’était, il ne voulut pas les entendre ; il les fit taire et partit le lendemain pour la Ravine, un peu plus tôt qu’il n’était convenable strictement.

On l’attendait, et il retrouva ses hôtes de la veille encore plus simples dans leur intimité. Le baron lui serra la main énergiquement ; M de Carzet présenta la sienne au jeune homme avec la cordialité d’une amie. On reprit aussitôt la conversation au point où elle avait été laissée, et M. de Beaudroit consulta le docteur sur plusieurs lettres qu’il écrivait à Paris à l’effet de se procurer livres, planches, cartes modèles, appareils. Il paraissait heureux comme un enfant à qui l’on vient de fournir une occupation agréable et nouvelle. Il imaginait et proposait mille moyens de mise en scène et d’évidence dans la démonstration, qui devaient rendre l’étude attrayante et merveilleuse pour son public enfant.

Àne consulter que l’ardeur des fondateurs de l’école, on eût rempli d’excellentes leçons les sept jours de la semaine. Émile se rappela le premier qu’on ne pouvait disposer que du dimanche, surtout dans cette saison d’été, où les travaux de la campagne prennent toutes les heures, de l’aube à la nuit.

— Nous avons aussi les soirées, dit M de Carzet.

— Sans doute, madame ; mais il ne faut pas oublier que le travail du jour pèse sur leurs paupières, et qu’ils doivent se lever à l’aube. En outre, pour plusieurs, la route de la Ravine au hameau peut être longue. Ne croyez pas que la misère lâche facilement ceux qu’elle possède. Chaque ordre de choses, dans le mal comme dans le bien, a ses lois combinées pour l’éterniser.

— Un seul jour par semaine est cependant trop peu, reprit-elle. Quand nous n’obtiendrions qu’une heure tous les soirs…

— Ce sera difficile.

— Qu’importe ? Essayons, commençons, faisons quelque chose. Une bonne parole tient si peu de place ! et une bonne parole peut féconder un esprit. Si peu que nous obtenions, ce sera un point de départ qui rendra plus faciles de nouveaux efforts…

— Vous êtes un apôtre, madame, dit Émile.

Mde Carzet sourit.

— Je suis une femme oisive et lasse de l’être. On nous apprend à ne vivre que de sots plaisirs et seulement pour nous-mêmes. Je veux bien faire, et apprendre à ma fille à faire bien.

Émile partit ébloui ; mais vers le milieu du chemin, il lui vint un doute. N’avait-il point affaire à ces esprits ardents, mais légers, que toute nouveauté passionne, et dont l’enthousiasme est vite épuisé ? Cette jeune femme si belle, et jusque-là si gâtée sans doute, n’allait-elle point être rebutée bien vite par la tâche qu’elle embrassait ? Le baron n’était-il point de ces grands seigneurs qui aiment, par caprice, à se rendre populaires, mais ne recherchent dans une telle situation que ses bénéfices, et sont offensés de la moindre familiarité ? Émile Keraudet, homme instruit et riche, avait été reçu en égal ; mais il ne lui avait pas échappé que le baron traitait ses domestiques avec une bonté vraiment écrasante, et que toutes ses allures étaient fort aristocratiques. Il craignit donc une déception et rentra chez lui un peu froid.

— Il est allé rendre la visite dès le lendemain, souffla M Chaussat à l’oreille du capitaine. Est-ce assez plat ? Il parait que la noblesse est la société qu’il fallait à ce monsieur. Je ne l’aurais pas cru si vaniteux que cela.

— Je vous l’avais bien dit, répliqua le capitaine. Je connais les jeunes gens. Mais le baron et sa fille se moqueront de lui. Je connais les nobles. Attendez et nous verrons.

Peu de jours après, M de Carzet commença son enseignement en réunissant le soir, de huit à dix heures, les trois ou quatre familles les plus proches. Elle fit les premiers soirs une lecture attrayante, qu’elle accompagna d’explications. C’était un abrégé de Robinson Crusoé. Si vieux qu’il fût, le livre se trouva nouveau et passionna l’auditoire.

Et puis, l’aimable lectrice donna tant de détails à ce propos sur l’Angleterre, dont elle montrait la carte étalée sur le mur ; elle dit tant de bonnes choses sur la vocation des enfants, qu’il faut éprouver, mais satisfaire ; elle fit à ce propos tant de jolies digressions, que son public sortit fort éveillé, très-bavard, et souhaitant la soirée suivante. À cette seconde soirée, il vint de nouveaux auditeurs, la permission étant donnée d’avance. Bientôt, on afflua. Dans son désir d’être utile, M de Carzet avait trouvé l’accent qui convenait à ces esprits simples, un peu faussés déjà cependant par le voisinage d’une grande ville et le va-et-vient des étrangers, influences sous lesquelles se développent invariablement le goût de luxe, les prétentions personnelles, et l’avidité. C’est par là seulement que la civilisation se présente d’abord aux ignorants et aux pauvres. Cette fois, on la leur présentait par le côté vraiment grand et supérieur. Elle les toucha davantage.

En quelque condition qu’il soit, l’esprit humain ne reste point stagnant sans souffrir. Ces esprits rustiques, alanguis par leur inactivité, mais heureux d’en secouer la torpeur, s’éveillaient, devant les horizons nouveaux qui leur étaient présentés, à une curiosité d’autant plus vive qu’on ne leur demandait point d’effort. Ils n’avaient qu’à ouvrir l’oreille et les yeux, chose agréable et facile. On refuse souvent d’apprendre, mais on ne refuse pas plus de savoir que de jouir ; car savoir est une des plus belles jouissances de l’homme. Tout le talent de l’instituteur consiste donc à exciter chez l’élève le goût de la science assez pour que l’effort nécessaire à sa conquête ne soit plus que l’élan qui nous porte, à travers l’obstacle, vers l’objet de notre désir.

Robinson achevé, ce fut la biographie de Colomb, le plus merveilleux des romans et la plus touchante des histoires. Sur un énorme globe, que tous vinrent examiner tour à tour, était la route immense et aventureuse, tracée en rouge sur les flots de l’Océan, et la lecture, toujours mêlée d’explications, le fut bientôt des exclamations de l’auditoire enhardi et de questions et de réponses qui établissaient une communication complète entre la lectrice et ses élèves. Après cette heure d’émerveillement devant le monde inconnu, la seconde heure fut consacrée aux exercices de lecture, d’écriture et de calcul, dont le but et l’importance, présents dès lors aux yeux de tous, rendaient l’écolier plus ardent, la tâche plus légère. Comme il ne se trouvait là à proprement parler, ni maîtres ni élèves, mais des gens de bonne volonté, attirés par le désir d’apprendre, ceux qui savaient lire, d’eux-mêmes, se firent moniteurs, et la mutualité la plus large s’exerça.

Enfin, le dimanche, eurent lieu les deux cours professés par le docteur et par le baron : économie agricole, hygiène et sciences naturelles. M de Carzet et sa femme de chambre donnaient ensuite aux jeunes filles et aux femmes une leçon de couture, pendant laquelle tout le monde disait son mot sur divers sujets, au hasard de la causerie. C’étaient, le plus souvent, des réflexions et propos sur ce qui venait d’être enseigné, des explications nouvelles, et, partant de là, mille digressions vagabondes. Ces entretiens, qu’animaient d’un côté le désir sincère d’être utile, de l’autre une ardente et naïve curiosité, étaient peut-être les leçons les plus fécondes. Ils mêlaient fraternellement, tout surpris de ce comprendre, ces deux éléments sociaux, qui, dans les relations ordinaires, se côtoient et se heurtent sans se connaître, l’homme instruit et le paysan.

Ces réunions devinrent promptement la grande nouvelle du pays. Dans la vie monotone des gens de la campagne, remplie seulement de soins matériels et de commérages, toute nouveauté fait grand bruit. Que des barons se fissent maîtres d’école, déjà, c’était bien assez pour ébahir ; mais quand il se rapporta que cet escholage parlait de choses vraies, utiles au monde, et plaisantes comme pas un conte, on accourut de loin pour voir. Quelques expériences de physique mirent le comble à l’enthousiasme. L’auditoire augmenta sans cesse, et la plupart des curieux devinrent écoliers assidus.

André Léo.

FEUILLETON

DU PHARE DE LA LOIRE DU 5 AVRIL.

======= N° 6 ======

ATTENDRE-ESPÉRER

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