‹ Attendre-EspérerChapitre 9 sur 20 · III

III

Les deux honorables personnes dont nous venons de surprendre l’entretien étaient des représentants de l’opinion trop fidèles pour que leur avis ne fût pas partagé par tous les bourgeois de la petite ville, et même par cette partie saine du populaire qui s’inspirait de leurs jugements. Déjà, bien que les visites faites par le baron et sa fille eussent rempli d’aise ceux qui les avaient reçues, et eussent alimenté leurs conversations pour plus de quinze jours, on avait cependant à cet égard beaucoup glosé, les uns trouvant que les choix avaient été trop larges, et les autres trop restreints. Cependant, on s’était hâté de rendre ces visites et de pénétrer dans l’intérieur des nobles Parisiens. Malheureusement, on n’avait guère trouvé à la Ravine d’autre luxe que celui des bois et des prairies. La maison elle-même, propre, agréable et jolie, n’avait que des meubles simples et déjà vieux, qui était bien au-dessous de l’ameublement de M une telle, et même de telle autre, qui se piquaient d’élégance et avaient accepté la noble tâche de soutenir Savenay au niveau de la civilisation.

On était donc revenu désappointé, et les bruits les plus défavorables au crédit du baron circulèrent. Sans ses libéralités envers les pauvres, il eût passé pour un homme ruiné, venu à la campagne dans un but d’économie. Au moins, y eut-il diminution notable du respect et de l’intérêt que leur présence avait excités. Mais ce fut bien autre chose quand on apprit l’ouverture de l’école. On n’y pouvait croire. Cela parut du plus mauvais goût et de la plus plate excentricité. On tournait tout autour sans y rien comprendre. En effet, mettre des idées dans sa vie, cela paraît aussi peu naturel dans le monde que peu vraisemblable dans les romans, aux yeux des mêmes juges. Il eût pris fantaisie au baron d’établir des courses, de donner une fête champêtre, de couronner des rosières ; M de Carzet eût balayé d’une queue de plusieurs mètres de soie les rues de la petite ville ; elle eût paru en bottes, en jupes courtes et dans ces costumes ébouriffants qu’on portait sur les plages voisines, les critiques eussent été bénignes ; car ce sont là des excentricités de gens riches et distingués ; mais ouvrir une école, c’était du dernier vulgaire, cela ne ressemble à rien. Cela ne se faisait pas. Aussi les noms des propriétaires de la Ravine furent-ils désormais prononcés avec une moue de mépris, Enfin, l’inconvenance de tenir classe le dimanche et de faire manquer vêpres aux écoliers ajouta de pieux motifs au blâme général.

Il y eut au prône de foudroyantes allusions, et les clameurs devinrent telles que l’autorité pria M. de Beaudroit de se mettre en règle. M. de Beaudroit n’eut pas de peine à obtenir du ministère une lettre aimable d’autorisation. Quant à M de Carzet, assez naïve pour s’étonner de pareils obstacles, elle demandait comment il se pouvait faire qu’on voulut s’opposer au bien.

Du reste, dans son orgueil de Parisienne, l’opinion de la petite ville lui importait peu, et elle se félicitait naïvement de ne recevoir d’autre visites assidues que celles du docteur. Il y a encore beaucoup d’habitants des grandes villes qui s’imaginent qu’à la campagne tout est permis. C’est exactement le contraire. Loin d’outrer l’indépendance de ses allures, il est nécessaire de les restreindre, si l’on ne se soucie de livrer en pâture à l’oisiveté morale et intellectuelle des indigènes sa personne et sa réputation.

Quant au docteur Émile, qui savait la vérité sur ce point, il se promettait chaque jour de rendre plus rares ses visites à la Ravine ; mais c’était toujours dans un avenir prochain que cette réforme devait avoir lieu ; en attendant, il y avait encore tant de choses à élucider, à combiner, à établir en commun que ce n’était vraiment pas sa faute. Il éprouvait aussi un plaisir extrême à assister le soir aux lectures faites par M de Carzet, et bien souvent, partie sous prétexte d’aller visiter ses champs, il se rapprochait insensiblement de la Ravine et se rendait à l’école, entrant doucement et se glissant dans la foule. Il était si heureux de la voir et de l’entendre quand, faisant passer dans les inflexions de sa voix toutes les impressions de son âme, elle les communiquait à son auditoire ! quand, s’interrompant afin d’expliquer un passage, ou de provoquer les épanchements et les questions, elle promenait ses grands yeux sur cette foule attentive, devinait par les physionomies les pensées, illuminait l’idée par un mot heureux et faisait de tous ces fronts jaillir l’étincelle !

Un soir qu’il venait d’entrer et de se placer au fond de la salle, en face d’elle, leurs yeux se rencontrèrent. La voix de la jeune femme s’altéra tout à coup ; une rougeur colora son visage, et pendant le reste de la leçon elle montra de l’embarras. Émile se retirait, la classe achevée, quand il entendit derrière lui ce pas léger et ce doux bruissement de robe qu’il connaissait bien. Une petite main enlaça le bras du jeune homme, et il se sentit tout enveloppé du parfum qu’elle mettait dans sa chevelure et de l’atmosphère chaste et enivrante dont elle marchait entourée.

— Monsieur, lui dit-elle d’un ton demi-plaisant et demi-confus, je ne veux plus vous avoir à mes lectures. Vous m’intimidez.

— Quoi ! est-il possible ? répondit-il ; et vraiment, éperdu comme il l’était, il ne pouvait se croire tant de pouvoir.

— Oui, reprit-elle, je ne sais pourquoi, mais cela est ainsi. Au commencement, j’étais toute à mes écoliers et ne m’inquiétais pas si vous étiez là. Mais à présent, mon Dieu, serait-ce donc que mon zèle s’affaisse ? Enfin, monsieur, votre présence me trouble ; je me sens devant un juge redoutable et n’ose plus dire les naïvetés qui vont à mon auditoire. Ma pensée n’est plus avec eux mais avec vous. Vous rompez le fil électrique qui m’unit à mon public. Vous le voyez, vous êtes un agent de désordre, et vous méritez bien votre bannissement.

Déjà, ce calme charmant où se berçait Émile et où les impressions de l’amour se confondaient avec celles de l’amitié n’existait plus. Il se sentait étreint des pieds à la tête par quelque chose d’immense qui venait de fondre sur lui. Son cœur vibrait sous la voix de M de Carzet comme un clavier sous la main d’un maître : ce bras de la jeune femme posé sur le sien lui ôtait la respiration, et les idées les plus contraires ébranlaient son cerveau, comme des coups de vent une voile. Un instant il osa se croire aimé, devant cet aveu naïf d’un trouble qu’elle ne s’expliquait pas à elle-même. Il osa bien plus : il l’accusa de coquetterie ; car pouvait-elle, à vingt-cinq ans, si belle, être si naïve et avoir conservé au milieu des hommages du monde un tel charme d’innocence ? Ou bien aimait-elle donc pour la première fois ? Non, un bonheur si grand était impossible ! Et cependant il n’en sentait pas moins qu’il lui était nécessaire, qu’il le lui fallait à tout prix.

Ils s’étaient arrêtés, au bout du corridor, sur le perron qui, du côté du jardin, forme la première marche des terrasses étagées, comme autant de grands escaliers, du seuil de la maison au fond du ravin. Un beau clair de lune, baignant de sa lueur tout le paysage, éclairait le visage de la jeune femme, se montrait encore, sous les sourires, la pudeur de son embarras. Elle tournait vers lui la tête, étonnée de son silence.

— Comment pouvez-vous avoir peur de moi ? balbutia-t-il d’une voix altérée.

— Je ne sais, répondit M de Carzet, rêveuse, en roulant autour de ses jolis doigts les vrilles d’une clématite, je redoute votre critique, apparemment.

— Ah ! c’est trop injuste ! reprit-il en mettant dans son accent tout le sentiment de l’injustice qui lui était faite, mais sans protester plus éloquemment ; car en ce moment il n’avait plus d’esprit du tout le docteur Émile.

— Ainsi donc, monsieur, vous ne viendrez pas demain.

— Vous me défendez de revenir ?

— Pendant la lecture seulement.

— Ah ! savez-vous combien cette défense est cruelle ? s’écria-t-il. Une heure pendant laquelle je pourrais vous voir et vous entendre ! Ah ! je vous en supplie, ne me la refusez pas !

Il la vit rougir, hésiter ; un flot de passion le souleva, et, saisissant la main de la jeune femme, il y appliqua fortement ses lèvres. Un silence, plein de stupeur des deux côtés, suivit cette action ; puis M de Carzet retira vivement sa main, en laissant échapper une exclamation si vive, si stridente, qu’on eût dit un cri de terreur. Émile, autant que sa propre émotion le lui permit, la vit tremblante. En ce moment, le baron parut au bout d’une allée ; la jeune femme descendit vivement les marches et courut à lui. Émile bientôt les rejoignit.

André-Léo

(À suivre.)

FEUILLETON

DU PHARE DE LA LOIRE DU 4 MAI.

======= N° 8 ======

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