‹ Attendre-EspérerChapitre 10 sur 20 · II

II

(Suite).

La conversation fut un peu trainante ; le baron presque seul en faisant les frais, et tout en causant il observait tour à tour d’un regard perçant ses deux interlocuteurs, dont la préoccupation était mal dissimulée. Au bout de quelques instants, M de Carzet se retira : bientôt après, le jeune docteur voulut prendre congé de son hôte : mais le baron, fort en train de causer, l’accompagna jusqu’au bout de l’allée des bois.

— Combien je vous remercie, lui dit-il, de l’œuvre excellente que vous nous avez suggérée ! À mon âge, quand l’âme ne s’est pas animalisée par le bien-être de l’égoïsme il reste si peu de croyances vivantes, et même d’affections, qu’on est trop heureux de trouver une occupation qui satisfasse à la fois nos besoins d’activité, notre conscience et notre raison. Se replier sur soi-même est s’affaisser ; ne plus vivre que de soi, c’est épuiser lentement ses forces. Je ne me sens point près de mourir : on naissait vigoureux de mon temps, et je suis capable d’en avoir pour vingt ans encore et de mourir en pleine activité, surtout si je puis fonder quelque chose ; car agir entretient la vie. Mais s’occuper uniquement pour passer le temps, quel leurre, quelle misère ! Tour à tour, je me suis fait mélomane, peintre et collectionneur, mais par désœuvrement et sans passion ; aussi ma distraction me pesait-elle comme une tâche.

Il faut vous l’avouer, j’ai pris en dégoût la société actuelle. Elle manque d’élévation, d’énergie ; sous ces dehors hypocrites, il n’y a rien que poursuite de la richesse à tout prix, et sensualité. Ôtez des questions publiques la foi, la passion, la lutte des idées, il ne reste plus que prétentions personnelles, et vaniteuses, insipide et plat tournoi. Par suite, les dehors même deviennent bas, vulgaires. La rue et l’atelier envahissent les salons ; c’est de la démocratie comme je ne l’aime point. Je souffrais trop en outre à voir mon fils, le continuateur de ma race, l’héritier de mon nom, sombrer dans ce naufrage de tous les orgueils, de toutes les noblesses. En fuyant Paris, je ne m’abusais point et m’attendais à trouver ici l’ennui. L’aumône, il y a longtemps que je la tiens pour un plaisir stérile, souvent amer.

Mais nous voici, Dieu merci, ou plutôt merci à vous, à la tête d’une œuvre féconde, pleine d’avenir. J’ai besoin d’avenir, docteur, comme un enfant, tout vieux que je suis ; il m’en faut bien plus, même. Car l’avenir, les enfants le portent en eux ; ils en sont pétris tandis qu’il nous faut, vieillards, te trouver en dehors de nous.

— Je suis bien heureux, dit Émile, de vous avoir présenté cette idée qui passionne également M de Carzet.

— Oh ! ma fille est une de ces natures d’élite qui ne se plaisent qu’aux choses généreuses. Elle vit dans la préoccupation du devoir, comme d’autres dans celle du plaisir ou de l’intérêt. Je ne crains en elle que l’excès à cet égard. Mais elle aussi avait besoin d’une fonction à remplir, d’un intérêt dans la vie. Une veuve de vingt-cinq ans a beau adorer sa fille, et même son vieux père, il y a encore en elle des réservoirs d’amour qui débondent. Que mon fils n’a-t-il un peu du caractère d’Antoinette !… Mais nos mœurs perdent les hommes, en écrasant les femmes. Faisons de l’éducation, monsieur Keraudet ; il en est vraiment besoin.

Émile, en admirant ce vieillard si jeune encore, lui reconnaissait amplement le droit de gémir sur la décadence du temps présent. Il y a certainement des époques de génération plus ou moins favorables dans la race humaine. M. de Beaudroit était de ces hommes qui firent l’histoire de 1830, ses luttes, ses batailles, ses élans, ses fugues, ses rénovations, et dont il reste parmi nous maints types vigoureux. Arrivés en ce monde pendant les premières années de ce siècle, quand la grande République venait de mourir égorgée et que, l’Empire n’avait pas encore énervé les âmes, ils naquirent imprégnés des protestations paternelles de regrets sublimes et d’espoirs confus. Aussi cherchèrent-ils dans l’idée leur route, et leur vie dans la passion.

Sans avoir tout à fait quitté les rangs de sa caste, M. de Beaudroit avait conclu avec la liberté de fréquentes alliances, et dans tout ce mouvement et dans toutes ces luttes, au milieu de ces spectacles, il était devenu penseur. Sa taille droite et haute, son front large, son œil perçant, marquaient l’énergie et la santé. Son sourire avait un grand charme. Il adorait la discussion, l’échange des idées, entrant en campagne à tout propos, un peu subtil parfois, toujours sincère.

Ses opinions n’étaient bien conformes à aucun programme et ne résultaient que de l’application de son sens moral et de son esprit à l’examen des faits et des idées.

Cependant il tenait beaucoup à passer pour démocrate, et, dans ce désir il lui arrivait souvent d’exagérer un peu en paroles ses convictions. Sommé de passer de la théorie à l’acte, s’il croyait juste d’agir, il n’hésitait point ; mais il fallait peut-être qu’il en fût sommé. Sa raison marchait en avant de lui.

Tout démocrate que se disait le baron, il n’en était pas moins gentilhomme des pieds à la tête, dans ses habitudes, ses manières, ses goûts. Il faisait fi des titres, mais ne pouvait supporter qu’en lui parlant on oubliât le sien ; entre ses serviteurs et lui, bien qu’il fût bon, facile, généreux, la distance était marquée par quelque chose d’infranchissable, qui n’est précisément ni la froideur, ni le mépris, qui n’exclut pas la bonté, mais ne laisse pas plus de place à l’humaine fraternité que l’enfer n’en laissait à l’espérance. En somme, tout en professant l’égalité, pour respirer à l’aise il avait besoin de cette atmosphère de respect et de déférence pour sa personne, dans laquelle il avait toujours vécu. Toute familiarité de la part des gens du peuple lui était insupportable, et quant à eux, sa cordialité les glaçait. — Toutes ces contradictions, ce n’était pas sans crainte qu’Émile les avait constatées.

Pour lui, du moins, il se voyait traité complétement en égal, et sentait bien que le baron n’était pas l’homme à ne pas placer au-dessus de tout l’intelligence. Il ne quittait jamais Émile sans l’engager à revenir, et la chaude étreinte de sa large main ajoutait à ses paroles une éloquence tout intime. Seulement, cela pouvait-il aller plus loin que des relations d’amitié ?

Resté seul, ce ne fut dans l’esprit d’Émile qu’ardentes questions se posant toutes à la fois. Il s’était trahi vis-à-vis de M de Carzet, et comment devait-il interpréter sa retraite, cette sorte d’effroi qu’elle avait montré !

De toutes les forces de sa mémoire et de sa pensée, il rappelait la scène, en scrutait toutes les expressions, et inclinait à l’explication la moins favorable.

Mais aussi pourquoi avait-il osé s’approcher, l’imprudent, de cette adorable femme ? Comment osait-il espérer son amour ? Comment pouvait-il songer, cet humble docteur de campagne, à se faire accepter pour gendre par un gentilhomme, démocrate d’esprit, il est vrai, mais non d’habitudes ? Ah ! son imprudence avait été grande en n’obéissant pas aux premières impressions qui l’avait averti de fuir le danger ! Il avait cédé à l’attraction si puissante qui l’entraînait dans ce cercle, et maintenant il n’en sortirait plus que broyé, le cœur en lambeaux. Comment pourrait-il même en sortir ? À l’idée de la quitter, toute sa volonté se révoltait ; il eût préféré mourir. Plus il se cherchait lui-même en faisant appel à son courage, à sa fierté, plus il se sentait possédé par elle. Il ne s’appartenait plus et ressentait les sensations d’un homme qui se voit, à son réveil, entouré de liens.

Émile passa trois jours à se dire qu’il ne devait plus retourner à la Ravine ; mais au bout de ce temps il en reprit le chemin. L’accueil du baron fut aussi affectueux qu’à l’ordinaire ; mais M de Carzet rougit à sa vue et se montra manifestement plus froide. Le pauvre Émile fut aussi lâche que tout autre amant : il se fit humble, petit, inaperçu, muet. Comment se défier de si peu de prétentions ? La jeune veuve redevint plus libre et plus gaie. Mais à mesure, la colère grondait au cœur du jeune homme, car il y avait là une contradiction monstrueuse, épouvantable : cette femme ne consentait à être adorable et bonne qu’à condition de ne pas être adorée. Une telle conduite n’était-elle pas la condamnation des désirs d’Émile ? Quelle autre réponse pouvait-il attendre, puisqu’on s’effrayait de son amour ?

Au bout de quelque temps la scène du perron parut oubliée et la confiance rétablie entre eux. Quelquefois, lorsque M de Carzet avait ou croyait avoir besoin d’explication, ils préparaient ensemble la lecture du soir. Elle avait une manière de comprendre qui vivifiait tout et ravissait Émile. Elle était de ces commentateurs dont la riche imagination prête mille intentions et ajoute mille beautés à l’œuvre dont ils s’occupent, et les idées émises par le jeune docteur étaient saisies par elle de telle sorte, qu’il les retrouvait avec surprise plus fécondes et plus larges que d’abord il n’avait pensé.

Malgré ces bonheurs, l’existence d’Émile devint, intérieurement, la plus tourmentée qu’on pût rêver. Il espéra et désespéra vingt fois le jour. Toutes ses pensées, toute sa vie se concentra dans une interrogation ardente. Il n’avait l’esprit occupé qu’à tirer induction des paroles, des gestes d’Antoinette ou de son père, des détails les plus insignifiants. Son âme devint comme un champ de joutes où le doute et la foi, l’ivresse et le désespoir se livraient de continuels assauts. Sa santé s’altéra, son humeur s’aigrit. Il perdit toute sa verve, et l’expression autrefois douce et sereine de ses traits fit place à une sombre mélancolie. Chez lui, il négligeait ses travaux, se livrait à de soudaines colères ; ses serviteurs ne le reconnaissaient plus.

Depuis longtemps la bonne M Keraudet avait deviné le secret de son fils. Elle le lui fit confesser et l’encouragea. Pour elle, dans son amour et dans son orgueil de mère, elle ne partageait point les craintes d’Émile, et il lui paraissait impossible que M de Carzet se refusât à l’aimer.

— Je les ai bien jugés, disait-elle ; ce sont de bonnes gens et des gens d’esprit. Sois seulement patient, aimable et persévérant, et tout ira bien.

André Léo.

(La suite au prochain numéro.)

FEUILLETON

DU PHARE DE LA LOIRE DU 8 MAI.

======= N° 6 ======

ATTENDRE-ESPÉRER

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