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L'EXPIATION D'ULLMO

--Tenez! le voilà! c'est lui!

Il remontait du port par la rue Louis-Blanc, un parapluie pendu à son bras, vêtu d'un méchant habit de coutil noir, et marchait d'un pas lent d'homme qui pense profondément.

Jeannin, Jeannin le photographe, sauta sur son appareil, bondit et saisit l'homme dans son viseur. L'homme ne se retourna même pas. Il était indifférent à toute manifestation humaine.

C'était Ullmo, ex-enseigne de vaisseau de la marine française.

Il avait quitté le Diable (l'île du Diable) depuis cinq semaines. Quinze ans! Il était resté quinze ans sur le Rocher-Noir, dont huit ans tout seul, tout seul. Le début de la guerre lui avait amené des compagnons, d'autres traîtres. Enfin! on l'avait transporté sur la «grande terre». Les internés des îles du Salut appellent Cayenne la «grande terre!».

Ce n'est pas une faveur qu'on lui fit. C'est le jeu normal de la loi qu'on lui appliqua, très lentement. La loi dit: «Tout condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée pourra, au bout de cinq années de sa peine, être transporté sur un continent...» Mais, au bout de ses cinq années, Ullmo trouva 1914. Ce n'était pas précisément une date favorable à sa libération. Bref, la guerre lui fit du tort--à d'autres aussi. Elle lui coûta dix années de plus de châtiment total. On lui laissa continuer jusqu'en 1923 sa longue conversation avec les cocotiers et les requins.

Ullmo, dit-on ici, est un malin. S'il est sur la «grande terre», c'est qu'il s'est fait catholique. Sans le curé de Cayenne, il sécherait encore au «Diable».

LE PÈRE FABRE

Ullmo s'est fait catholique.

Sans le père Fabre, curé de Cayenne, le gouverneur de la Guyane, même après quinze ans, n'aurait pas signé le désinternement d'Ullmo. Le père Fabre a répondu d'Ullmo. Il a dit: «Je prends la chose sous ma responsabilité.»

Sans situation, sans un sou, même marqué (la petite monnaie de Cayenne s'appelle sous marqués), il était promis, comme tous les libérés, aux tonneaux de poissons pourris du marché couvert.

Le père Fabre le logea au presbytère.

Il y habite encore. Il y mange aussi.

--Monsieur, me dit le père Fabre, d'abord la conversion d'Ullmo ne regarde personne.

Le père Fabre m'ayant répondu cela d'un ton cavalier, je lui dis:

--Pour mon compte, mon père, vous savez...

--Il a payé, il paye encore. Il ne demande que l'oubli. Donnons-le lui.

--Donnons-le lui.

--Qu'est-ce qu'on n'a pas raconté sur nous deux!

Voici les choses. Asseyez-vous, gardez votre casque à cause de la réverbération. Petite! apporte-moi mon casque.

--Voici votre casque, mon bon père, fit une petite fille noire.

--Je reçus un mot, il y a quelques années, du commandant des îles, me demandant un catéchisme et quelques livres religieux pour un condamné qui en exprimait le désir. J'envoie le catéchisme. Six mois passent. Je reçois un autre mot du même commandant, pour des livres plus sérieux. C'était un mécréant; il n'existe pas de livre plus sérieux que le catéchisme, mais j'envoyai les évangiles. Quatre mois passent. M'arrive une lettre sur papier réglementaire. Un transporté réclamait ma visite. C'était très mal signé. Je lus: Ullu. Il était des îles du Salut. On ne va pas aux îles du Salut comme ça! Enfin, j'y allai. Et je vis Ullmo. Il me dit qu'il se sentait appelé vers l'Eglise. «Réfléchissez, lui dis-je. Ecrivez-moi, je reviendrai dans six mois».

Ce fut une belle conversion, pure et entière. Quand je retournai au Diable, j'avais le Bon Dieu dans ma soutane.

Je portais à Ullmo la première communion.

Entre Royale (l'île Royale) et le rocher... Vous en revenez? Vous connaissez ce passage! Ce jour-là, ce fut plus infernal encore. Et les requins! Ce n'est pas pour ma soutane que je craignais, mais pour le Bon Dieu.

Ullmo communia dans sa case. La case tremblait sous ce vent furieux. Une lampe faite dans un coco représentait seule la pompe catholique. Sur cette lampe, de Boué, de la bande Bonnot avait gravé, à la demande d'Ullmo (peut-être avec son surin), un des plus beaux versets des psaumes: «Si l'Eternel ne bâtit la maison...»

Maintenant Ullmo est catholique. Qu'on le laisse en paix. Ne comptez pas sur moi pour le voir. D'ailleurs, il est invisible.

GAGNER SA VIE

Sitôt arrivé à Cayenne, Ullmo chercha du travail. Au début de sa peine l'argent ne lui manquait pas. Lettres et mandats arrivaient régulièrement. Du jour où il se fit catholique, sa famille rompit. Elle avait passé sur le crime contre la patrie, mais se dressa devant le crime contre la religion. Elle n'a pas renoué. Il est lamentablement pauvre.

Le père Fabre lui donna une paire de souliers ecclésiastiques. Avec quinze francs qui lui restaient il acheta cet habit de coutil noir. Quant à son parapluie c'était celui de la bonne du curé.

Il alla de maison en maison. Il disait: «Prenez-moi, prenez-moi comme domestique.» On lui répondait: «On ne peut pas prendre un ancien officier de marine comme domestique.» Il répondait: «Je ne suis plus le lieutenant Ullmo, je suis un traître.»

Il faillit entrer à la Compagnie Transatlantique. Mais le gouverneur dit non. Avec les bateaux, il pourrait s'évader. «Je n'ai plus de parole d'honneur, mais j'ai ma foi, dit-il. Sur ma foi je jure que je ne m'évaderai jamais.» Mais ce fut non. On le vit rôder dans les bureaux du gouvernement.

Au gouvernement, on emploie des assassins, des voleurs, comme «garçons de famille». Mais, lui, on le chassa. «Courage! lui disait le Père! Courage!» Le jour d'une grande fête religieuse à Cayenne, je le vis qui suivait de loin une belle procession; il avait les yeux sur le Saint-Sacrement que portait son bienfaiteur et chantait avec les petites filles noires:

Que ta gloire, ô Seigneur! Illumine le monde S'il te faut notre cœur...

Mais il n'avait pas encore trouvé de place. Il frappa aux comptoirs Chiris, il frappa aux comptoirs Hesse. Enfin, il trouva la maison Quintry, exportation, importation.

--Eh bien! entrez, dit M. Quintry, je vous prends à l'essai.

On m'avait bien dit que la maison Quintry était rue François-Arago, mais je n'arrivais pas à la dénicher; la persévérance m'y amena.

--Oui, fit M. Auguste Quintry, c'est bien chez moi qu'est Ullmo.

Il n'était pas là en ce moment, il expédiait des chèques, il allait revenir.

--On ne comprendra peut-être pas, me dit M. Auguste Quintry, que j'aie tendu sinon la main, du moins la perche, à Ullmo. En France, vous voyez la faute, en Guyane, nous voyons l'expiation.

M. Auguste Quintry se remit à écrire. Après un instant:

--Hier, en sortant du comptoir, à onze heures, j'emmenai Ullmo chez moi pour lui donner des échantillons. Je le fis asseoir dans mon salon et partis chercher mes deux boîtes. J'ai une petite fille de dix ans. Voyant un monsieur dans le salon, elle se dit: «C'est un ami de papa.» Elle va vers Ullmo: «Bonjour, monsieur», et lui tend la main.

J'entends ma petite fille qui crie: «Papa! le monsieur pleure.»

J'arrive, les larmes coulaient le long des joues d'Ullmo.

--Eh bien! lui dis-je.

Je compris.

--Pardonnez, fit-il, voilà quinze ans qu'on ne m'avait tendu la main.

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