L'ENTREVUE
Ullmo apparut. Sans regarder dans la boutique, il alla s'asseoir à sa place de travail, une table près de la fenêtre.
Il n'est pas grand. Son teint était jaune. Sa figure, un pinceau de barbe au menton, avait quelque chose d'asiatique. Son habit de coutil noir était déjà tout déformé.
--Je vais l'appeler, fit M. Quintry.
--Pas ici, devant les autres.
--Alors, passons derrière.
Nous allâmes derrière.
--Dans cette réserve vous serez bien.
De grosses fèves aromatiques séchaient par terre. Elles iront à Paris par le prochain courrier. C'est le secret des parfumeurs. Elles finiront dans de jolis flacons aux noms poétiques à l'usage des belles dames. Peut-être même que la belle Lison en achètera un!
--Ullmo! voulez-vous venir un moment?
Il vint aussitôt.
--Je vous laisse, dit M. Quintry.
--Voici qui je suis, lui dis-je. Je viens vous voir pour rien, pour causer. Vous pouvez peut-être avoir quelque chose à me dire?
--Oh non! je ne demande que le silence.
--Et sur vos quinze années au Diable?
--Il y a deux points de vue: celui du condamné et celui de la société. Je comprenais fort bien celui de la société; je souffrais également fort bien du point de vue du condamné. Voyez-vous, ce ne sont pas les hommes, mais les textes qui sont le plus redoutables. Et plus ils viennent de haut et de loin, plus ils s'éloignent de l'humanité. J'ai expié. J'ai voulu expier. Je me suis fait un point d'honneur de ne pas mériter en quinze ans une seule punition. C'était difficile. Un réflexe qui, dans la vie libre, ne serait qu'un geste, ici devient une faute. J'ai trahi. J'ai voulu payer proprement. Vous avez été au Diable, déjà?
--Oui.
--Ah! Cela ne fait pas mal en photographie, n'est-ce pas? Quand je suis arrivé sur la Loire, en 1908, moi aussi j'ai dit: c'est coquet.
--Vous êtes resté huit ans tout seul?
--Oui, tout seul.
--Mais il n'y avait personne?
Avec un sourire amer:
--Si. Des cocotiers. Une fois le gouverneur est venu. Il demanda à mon surveillant: «Combien de temps restez-vous au Diable?»--«Six mois».--«Six mois! C'est effrayant! Comment pouvez-vous tenir?»
J'y étais depuis douze ans. Un grand sarcasme silencieux me traversa l'âme. Mais j'étais un traître. J'expiais. Toujours les deux points de vue.
--Vous logiez dans la case en haut?
--Pas tout de suite. Elle n'était pas bâtie. Je suis resté un an dans l'ancienne case à Dreyfus, face à la mer.
--Le tintamarre infernal des lames ne vous a pas rendu sourd?
--Non. Mais je connaissais tous les requins. Je leur avais donné des noms et je crois bien qu'ils arrivaient sans se tromper, quand je les appelais, les jours où j'avais trop besoin de voir quelqu'un....
On m'avait dit: «Ullmo est vidé. Le châtiment fut le plus fort. Vous ne trouverez qu'une loque.» C'était faux. Son intelligence est encore au point.
--A-t-on parlé de mon changement de situation en France?
--Oui.
--Ah! fit-il, agacé. Je n'ai jamais compris quel ragoût avait mon histoire pour le public. Ce n'était qu'une pauvre histoire. Oh! si pauvre!
--Et maintenant, attendez-vous mieux?
--Que voulez-vous que j'attende? Je ne suis pas un sympathique pour que l'on s'occupe de moi.
--Et votre famille?
--Ce que je puis faire de mieux pour ma famille est de me faire oublier d'elle. Avoir un parent au bagne ce n'est pas gai. Ma famille, elle, n'a rien fait.
--Vous vous êtes converti?
--Oui, j'ai reçu le baptême, il y a cinq ans.
--Je considère, reprit-il, qu'au point de vue humain, je suis sorti de la grande misère. J'espère pouvoir gagner deux francs cinquante par jour. Cela me suffira. A ma première paye, j'achèterai une chemise.
Je vis qu'il n'avait pas de chemise, ni de chaussettes.
--Quant à la vie intérieure, j'ai ce qu'il me faut.
--Vous ne pensez pas à la possibilité, un jour, de revenir en France?
--En France, la vie serait impossible. Qui oserait me faire gagner deux francs cinquante par jour? Je pense me refaire une existence ici.
--Vous marier, peut-être?
--Joli cadeau à faire à une femme!
--Vous avez des projets?
--Attendre la mort, proprement.
Il n'eut pas un mot de plainte, pas un mot d'espoir. Il me dit:
--Vous avez vu la procession avant-hier? Vous feriez plaisir au Père Fabre si vous en parliez pour montrer la grande foi qui demeure ici.
Il me dit aussi:
--Oui, je suis un traître, mais... Ce n'est pas une excuse que je cherche, c'est une vérité que je vais dire: on a été traître, comme on a été ivre. Je suis dégrisé, croyez-moi.
--Ullmo!
Son patron l'appelait.
Je lui tendis la main. L'émotion bouleversa ses yeux.
Je sortis par la cour, rapidement.
MONSIEUR DUEZ... ET MADAME
On dit: Monsieur Duez.
Ses anciens collègues, les forçats, disent: Monsieur Duez.
Quand il vient à Cayenne, pour affaires, le peuple libre qui le rencontre lui dit: «Bonjour, monsieur Duez!»
Il a fini sa peine. Ses douze ans sont achevés. Mais comme il «écopa» plus de sept années, il est astreint à la résidence perpétuelle.
Il vient à Cayenne parce qu'il n'habite pas Cayenne. Il est concessionnaire d'une île à deux heures de là. Duez fut liquidateur, puis bagnard; maintenant, il est éleveur. Son domaine, romantique au milieu de ces flots hargneux, porte le nom d'Ilet-la-Mère. A côté, est l'Ilet-le-Père. Plus loin, le rocher sinistre avec son feu rouge: l'Enfant perdu!
Duez? Un forçat «à la noix de coco»! Telle est l'opinion de ses pairs, qui ajoutent: «En douze ans, il n'a pas planté une rame!»
L'île Royale était son séjour. Il n'a jamais connu la case. Il habitait seul, dans un carbet, sur la belle route brique qui monte au plateau. Gardien de la poudrière! c'était son titre: c'est-à-dire, rentier.
Puis, il fut libéré.
Un jour, on vit débarquer du Biskra à Cayenne (un seul bateau vient à Cayenne: le Biskra, car pour parler comme les gens du cru, la Guyane n'est pas un pays, c'est le cul-de-sac du monde. Encore est-ce moi qui, pour être poli, ajoute: de sac), on vit débarquer une dame très bien. Pendant la traversée, le bord se demanda quelle pouvait être cette dame très bien qui allait à Cayenne. C'était Mme Péronnet.
C'était Mme Péronnet, épouse divorcée de M. Duez, venant, après douze ans, rejoindre son ex-mari.
Alors, une légende courut la côte du châtiment.
--Ce n'est pas clair, dit-on. Ces choses-là n'arrivent jamais. Les femmes les plus amoureuses écrivent pendant un an, deux ans, trois ans, c'est le maximum. L'une tint cinq années, mais c'était une excentrique! Qu'est-ce que Mme Péronnet vient faire dans cette galère?
Quand on apprit que, pendant la guerre, Mme Péronnet avait fréquenté le «deuxième bureau», chacun se frappa le front: «J'y suis! Elle est envoyée par la Sûreté. On a peur que Duez fasse des galipettes. Il pourrait écrire ses mémoires, les vendre à l'étranger! s'évader! On lui envoie la chaîne, la douce chaîne!»
Mme Péronnet débarquait avec deux cent cinquante mille francs.
Duez avait obtenu la concession, madame la mettrait en valeur.
Et secouant leurs semelles sur les cailloux de Cayenne, ils partirent tous les deux, dans une petite barque, un lendemain matin, pour l'île en pain de sucre, leur royaume de noces d'argent.
DANS L'ILE EN PAIN DE SUCRE
Le soleil se levait, ce jour-là. Et la mer aussi! Nous étions sur le quai, le directeur des douanes, M. Gontier, et votre reporter. Le canot automobile ne voulait rien savoir. Il aurait dû pétarader, il ruait. Le directeur des douanes m'accompagnait à l'îlet-la-Mère pour régler une affaire avec Duez. Ses services lui avaient signalé que, la veille, une tapouille brésilienne s'était arrêtée deux heures à l'îlet. L'îlet n'est pas un port, aucun bateau, si tapouille soit-il, ne doit y relâcher. Duez le premier savait cela. «Il doit faire de la contrebande, ce coco-là!» disait le directeur.
Le tout était de démarrer. Une fois au large, on mettrait la voile et le vent travaillerait.
--Regardez mon mécanicien; il est gentil, ce petit gars. Il a tué un gendarme dans une grève, à Montceau, cet écervelé-là! Et savez-vous ce que fait son père? Son père est capitaine de gendarmerie.
--Comment veux-tu, lui dit son aide, porteur de la camisole comme lui, comment veux-tu que ton père nourrisse ta mère si tu lui supprimes ses instruments de travail!
--Ça peut aller, fit l'«écervelé».
On embarqua.
Ça n'alla pas du tout. Pendant deux heures, nous vîmes plutôt la mer par-dessus qu'au-dessous.
On m'aurait affirmé que je n'étais plus un homme, mais l'âme d'une mèche de vilebrequin en action, que je n'aurais pas rectifié. Dire que les originaux qui, dans les foires, paient cinquante centimes pour monter dans un panier à salade appellent cela: aller à la fête!
Le gréviste excessif avait de la poigne. Il vainquit les flots. Et tout en naviguant de travers on arriva droit à l'Ilet-la-Mère.
L'émoi était dans la place. Nous vîmes cela en approchant. D'abord un homme sortit de la maison, il regarda; puis ce fut une dame, puis un autre homme. Puis la dame courut. Elle partait passer une plus belle robe.
On abordait avec précaution. Cela prit cinq minutes. Puis les trois insulaires s'avancèrent curieusement, comme si nous étions des sirènes folâtrant de brisants en brisants. On sauta sur le sol. Ils n'eurent pas peur.
--Voilà Duez, dit M. Gontier.
--Qui? Le petit en pyjama?
--Oui.
--Il n'a donc plus de ventre?
--Bonjour, monsieur Duez, fit le directeur des douanes.
--Bonjour, monsieur le directeur.
--Je vous présente monsieur, qui est journaliste.
--Ah! ah!
Duez continua les présentations, un peu éberlué:
--Mme Péronnet!
--Mes hommages, madame, mes...
--Le lieutenant Péronnet (pas parent).
C'était un grand diable qui portait la Légion d'honneur.
MADAME INTERVIENT
--Monsieur le directeur, dit Mme Péronnet, qui prit de suite figure de commandant militaire de l'île, je sais ce qui nous vaut l'honneur de votre visite. C'est pour la tapouille d'hier.
--Oui, madame, le gouverneur n'est pas content. Les tapouilles...
--Les tapouilles! les tapouilles! En voilà une histoire pour une tapouille! Vous n'allez pas vous imaginer qu'après avoir dépensé 225.000 francs de mon argent là-dedans, je vais compromettre ma situation pour vendre trois cochons au Brésil! J'irai le voir, le gouverneur, moi!
--Mais elles n'ont pas le droit...
--Que voulez-vous que j'y fasse? Elles s'arrêtent ici pour prendre de l'eau. Est-ce que je peux refuser de l'eau à des gens qui ont soif? Me voyez-vous, sur la rive, criant à des navigateurs: «Non! vous ne boirez pas! Allez-vous-en! le gouverneur ne veut pas que vous buviez! la France non plus! Sur ce coin perdu du monde nous sommes la France!»
Un beau drapeau tricolore claquait à la porte de l'île.
--Et l'autre nuit? Cela vous ne l'avez pas su. Sur ce rocher-là que vous voyez... car vous connaissez le pays. Il n'y a que rochers dans votre pays, même dans la mer... Et moi qui habitais Paris! L'autre nuit une goélette s'est fracassée dessus. Nous avons été réveillés par des cris réclamant secours. Alors j'aurais dû hurler à ces malheureux: «Noyez-vous! N'abordez pas! Ordre du directeur des douanes!» Eh bien nous sommes allés les chercher. C'est une décoration qu'on devrait nous donner. Ils sont restés tout un jour ici. C'étaient des Brésiliens aussi. Ils ont retapé leur barque. Et je ne leur ai pas vendu de cochons!
Se tournant vers moi:
--Je savais que vous étiez ici. Je sais tout. Si vous n'étiez venu, j'aurais été vous trouver. Il ne faut pas qu'on nous fasse de la misère.
Et au directeur des douanes:
--D'ailleurs, vous allez les compter, mes cochons, et un par un. Edmond! cria-t-elle à Duez, rassemble les cochons.
--C'est ma femme, me dit incidemment Duez, avec qui je partis rassembler les cochons, qui dirige tout ici!
Nous marchions vers la porcherie.
--Eh bien! voilà, me dit-il, on se fait à tout. Et si je vous disais que parfois j'ai la nostalgie de mon petit carbet de l'île Royale!
--Edmond! où es-tu?
--Je comprends cela, fis-je.
Et s'arrêtant, sans répondre à sa femme:
--Je n'ai jamais pu m'expliquer ma condamnation. Tous, juges d'instruction, avocats, me disaient: «Laissez-nous faire.» Quand les membres du jury entrèrent en délibération, ils firent appeler le président. Il vint avec l'avocat général. Le président du jury dit: «Monsieur le président, tous les coupables ne sont pas là (il avait raison), l'instruction n'est donc pas complète. Nous ne pouvons pas juger.»--Vous devez juger, sinon je condamne les membres du jury aux frais du procès, répondit le président, ce qui était très juste. Puis il s'en va. Le président se retourne alors vers l'avocat général et dit: «C'est l'acquittement pour tout le monde!» Mon avocat, Maurice Bernard, me crie: «C'est l'acquittement! Je téléphone pour retenir une auto». Le jury avait à se débattre entre deux mille questions. On me colle douze ans. Que s'est-il passé? Mystère!
Je ne dis pas que je sois innocent. J'ai commis un abus de confiance, mais...
--Mais?...
--Mais gouvernemental.
--Edmond? où es-tu?
--On fait courir des bruits maintenant. On prétend que je publierai des mémoires. Non! J'ai juré de ne jamais parler. J'ai l'habitude de tenir ma parole. Je l'ai prouvé en cour d'assises. Ah! si j'avais été méchant! Mais du moment qu'on a promis! Je ne demanderais qu'une faveur, c'est d'être quatrième-deuxième (libre de circuler dans le monde). Je pourrais aller au Brésil pour mes cochons.
Le second groupe arriva.
--Comptez mes porcs, monsieur le directeur. Et cette truie va en faire sept dans huit jours. Je vois ça à vue d'œil.
--Mais avec quoi nourrissez-vous vos cochons, madame, demandai-je, ne voyant que la grande brousse à l'horizon.
--Avec de la viande de requin!
--Et qui pêche les requins?
--Moi! pardi! et Martin aussi, le pileur de têtes de poissons. Martin, viens montrer ta binette à ces messieurs. Vous allez voir une binette de vieux pileur de têtes de poissons!
Un forçat centenaire, barbu, poilu et chevelu fit son apparition (dix forçats sont assignés chez Duez comme domestiques).
--Si l'on m'avait dit que je commencerais à blanchir au milieu de dix forçats (avec son mari, cela faisait onze)! Eh bien! il n'est pas plus commode à mener. Je ne donnerai pas mes dix forçats pour une bonne de Paris.
Nous aperçûmes quelques bœufs sur les pentes.
--C'est à vous, cela, aussi, madame?
--Evidemment, ce n'est pas au gouverneur. J'en ai dix à vendre. Les achetez-vous?
--Nous en avons plus que cela, dit Duez.
--Non! ce qui est vache, je le garde pour la reproduction.
--Isabelle! as-tu pensé que ces messieurs, après cette mer, pourraient avoir faim?
--Occupe-toi de ton jardin. Vous allez manger une omelette, messieurs, comme n'en saurait plus faire la mère Poulard.
Un perroquet s'abattit sur son épaule. Elle embrassa le Jacquot.
--Mais je ne vous ai pas dit mon but, reprit-elle. Je veux approvisionner Cayenne. A Cayenne, on manque de tout. Quelle capitale! Je lui enverrai des cochons, des bœufs, des canards, des poules, des pigeons, du charbon de bois, du poisson, des moutons.
--Tu sais bien que l'on ne peut pas faire de moutons dans ce pays.
--Je lui enverrai des moutons! dit-elle appuyant sur chaque syllabe comme si elle frappait du pied. Maintenant, messieurs, faites-moi l'honneur de vous mettre à table.
Une pimpante maison coloniale (œuvre de Mme Péronnet) nous ouvrit ses portes.
On se mit à table.
--Nous sommes devenus un peu campagnards, dit-elle, manière d'excuser le décor.
On mangea comme des tigres.
--Le pauvre! fit-elle, portant les yeux sur son mari. Depuis quinze ans! Mais buvez, messieurs.
On but comme toute la Pologne monarchiste et républicaine.
Maintenant que ceux qui prétendent que madame Péronnet est venue en Guyane avec de mauvaises intentions, apprennent ce que je pense d'eux: ce sont des calomniateurs.
LA ROUTE COLONIALE Nº... ZÉRO
Elle s'appelle, en réalité, route coloniale Numéro Un.
Comme elle n'existe pas nous la baptisons Numéro Zéro.
C'est elle qui faisait dire, dans les vieux temps, aux apaches jouant leur va-tout: «Et si l'on est refait, on ira casser des cailloux sur la route!»
Aujourd'hui, quand arrive à la visite un forçat bien réussi, pieds en lambeaux, fièvre le chatouillant partout et la mort riant entre les lèvres, le docteur lui dit:
--Tu viens de la route, toi?
--Oui, M'sieur l' major!
En tête des lits, à l'hôpital, vous lisez comme noms de maladies: «Revient de la route».
Quelle magnifique route! Elle doit traverser toutes les Guyanes. On n'a pas ménagé les cadavres. On y travaille depuis plus de cinquante ans... Elle a vingt-quatre kilomètres!
Ce matin, je repris le canot automobile. Pour aller sur la route de Cayenne, il faut d'abord monter en bateau, à Cayenne. C'est comme ça! Cayenne n'est pas la grande terre, comme le disent, gonflés d'espoir, ceux des roches du Salut. C'est une île aussi. Traversons donc la rivière, et voici la pointe Marcouria; et, cette fois, c'est bien elle, la grande terre d'Amérique du Sud, celle où, depuis un demi-siècle, arrivèrent soixante mille blancs aux reins solides et qui n'avaient rien à perdre, soixante mille blancs qui allaient faire voir au monde comment nous savions faire les routes... Ah! mais!
Monsieur le gouverneur Canteau n'a beau gouverner que par intérim, il eût visiblement préféré, ce matin, avoir à me montrer un merle blanc ou même un pivert à trois pattes. Il aurait toujours pu dire: «Attendez, on les cherche!» Il vient d'arriver, ce n'est pas sa faute. Il ne dit pas non plus que ce soit la faute d'aucun: mais son embarras c'est que, me menant voir une route, il est certain d'avance que nous n'en trouverons pas...
Le surveillant de la pointe--il n'y a pas de route, mais pour une pointe il y a une pointe--n'était pas là. Il avait envoyé sa femme. Sa femme était bien pâle et en peignoir. Elle dit: «Mon mari regrette, mais la fièvre le mange, il est dans son lit et agite toutes ses couvertures.» On l'assura que cela ne faisait rien. Et pour donner un conseil à cette compatriote égarée sur cette pointe, on ajouta:--Faites-lui prendre de la quinine!
Un bagnard, derrière quatre planches, s'était installé commerçant. Je crus d'abord qu'il vendait des mouches. Il n'en était rien. Soigneux, il avait simplement recouvert sa marchandise avec des mouches, pour la préserver de la poussière. De sorte que nous n'avons pu savoir ce qu'il vendait.
C'était la pointe Marcouria.
Nous prîmes un camion automobile.
La route faisait un trou dans la brousse. Elle manquait à la forêt comme une dent manque à une mâchoire. On pouvait tout de même passer, en visant bien.
--Voyez le travail! dit le gouverneur.
En Guyane, il pleut sept mois de rang, les cinq autres mois, il convient de sortir avec son parapluie. Lorsque, quittant la route, vous tâtez l'herbe du pied, vous trouvez le marécage. Les forêts sont des pri-pri, terres noyées. Quand, de temps en temps vous apercevez une savane, n'y courez pas, c'est une savane tremblante. Au bout de cinq kilomètres, le forçat qui était au volant céda sa place à un camarade. Il en avait déjà plein les bras.
--C'est comme si, monsieur le gouverneur, on roulerait sur des œufs qui faudrait pas casser!
LE SURVEILLANT FOU!
Voici l'emplacement de l'ancien camp. Ce camp, vient d'être transporté au kilomètre 24. Ici reste une case. Cette case est le théâtre d'un drame, un drame à un personnage.
Dans le camion, le chef des travaux en avait avisé le gouverneur. Le surveillant du kilomètre 10 qui, chaque matin, reçoit les vivres et doit les répartir aux cent hommes du camp, est fou.
--Vous allez voir.
Nous descendîmes.
Un homme jeune, maigre, brun, l'œil narquois, un long couteau rouillé à la main, une scie à viande à côté de lui, derrière son établi, nous regardait venir en se dandinant.
--Monsieur le gouverneur, dit le chef des travaux, je dois vous informer que tout le monde se plaint de ce surveillant, les chefs et les transportés. Personne ne touche plus son poids de bœuf. Au camp, il n'arrive guère que des os. Cet homme désosse et racle tout. Et voyez ce qu'il fait de la viande.
Au-dessus de lui des cordes étaient tendues comme pour sécher du linge, mais c'étaient des lambeaux de viande qui pendaient, verts et noirs.
--Allons! Qu'est-ce que c'est que ça? fit le gouverneur.
--C'est mes rations!
--Non! monsieur le gouverneur, ce ne sont pas ses rations, c'est ce qui devrait être autour des os, qu'il envoie au camp.
Toute cette charogne, dont des morceaux dataient de huit jours, ne puait pas. On en fit la remarque.
--Ça ne pue pas parce que je les camphre, dit l'homme.
--Il les camphre?
--Oui, monsieur le gouverneur, il roule la viande, dans du camphre.
--Allons! qu'est-ce que c'est que ça? répéta le gouverneur.
--C'est mes rations!
--Qu'en faites-vous?
--Je vais vous le dire, monsieur le gouverneur, tous les dix jours, il en fait une caisse qu'il expédie à sa maîtresse, à Cayenne.
L'homme, rageusement, planta son couteau rouillé dans une cuisse de bœuf, puis il sortit son revolver. Il poussa la porte de son gourbi solitaire, décrocha un second revolver et se coucha sur les planches, une arme à sa droite, une arme à sa gauche.
Il était saoul aussi.
Les bagnards de la route connaissent bien le kilomètre 10. Quand ils arrivent à sa hauteur, ils font un crochet par la brousse. Le bruit des pas surexcite l'homme au camphre. Parfois, sans se lever, il tire sur le passant, à travers la porte.
C'est un gazé de la guerre.
LE BAGNE, LE VRAI!
La Guyane est un pays inhabité. Son territoire fait le tiers de la France, mais elle n'a que vingt-cinq mille habitants--encore quand on compte avec amitié. Le Guyanais qui va se promener prend son fusil comme nous notre parapluie. C'est l'habitude. En dehors de ceux qui font de la politique, ce qui nourrit, les autres sont des coureurs des bois, balatistes (qui saignent le balata), chercheurs d'or. C'est vous dire qu'il y a peu de villages.
Voici pourtant Marcouria.
On nous fait entrer dans une charmante cage à lapins: la mairie. En notre honneur, le curé et le maire se sont réconciliés. Le curé, grâce à sa belle barbe rousse, sans doute, avait subtilisé une pénitente au maire, une petite Doudou, et ça n'allait plus! Nous buvons le champagne. Le secrétaire de mairie était là, aussi. Est-ce l'émotion? Est-ce la coutume du pays? Sitôt qu'il eut bu, comme un bébé joufflu qui se dégonfle, il souffla tout le liquide par la figure du gouverneur. Le gouverneur dit: «Ça ne fait rien!»
Repartons.
Toujours des pri-pri, toujours des savanes tremblantes. Nous arrivons au kilomètre 24. C'est le bout du monde.
Et pour la première fois, je vois le bagne!
Ils sont là cent hommes, tous la maladie dans le ventre. Ceux qui sont debout, ceux qui sont couchés, ceux qui gémissent comme des chiens.
La brousse est devant eux, semblable à un mur. Mais ce n'est pas eux qui abattront le mur, c'est le mur qui les aura.
Ce n'est pas un camp de travailleurs, c'est une cuvette bien cachée dans les forêts de Guyane, où l'on jette des hommes qui n'en remonteront plus.
Vingt-quatre kilomètres dans ces conditions-là, mais c'est magnifique en soixante ans! Dans quatre siècles, nous aurons probablement réuni Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni, et ce sera plus magnifique encore!...
Pourtant, la question serait de savoir si l'on veut faire une route ou si l'on veut faire crever des individus. Si c'est pour faire crever des individus, ne changez rien! Tout va bien! Si c'est pour faire une route...
D'abord, ils ne mangent pas à leur faim. Aucun forçat ne mange à sa faim; mais les autres ne font rien. Ceux-là, le temps de souffler, n'ont plus la force de lever la pioche.
Ensuite, ils sont pieds nus. La «Tentiaire» dit: «Quand ils avaient des souliers, ils les vendaient!» Possible. On pourrait peut-être inventer des souliers faciles à reconnaître aux pieds du peuple libre qui les achète! Ils sont pieds nus, c'est-à-dire sur le flanc, leurs pieds ne les portant plus: chiques, araignées des criques, pian-bois (plaies ulcéreuses). C'est affreux à voir...
--Et à traîner, donc! fait une voix.
On met, pour ouvrir la route, des misérables qui ne peuvent plus marcher!
Ce n'est que l'extérieur, ce qui se voit. Le mal qui les mine en dedans s'appelle ankylostomiase. Ce sont des vers infiniment petits, qui désagrègent l'intestin. Tous les bagnards en sont atteints. C'est ce qui leur vaut ce teint de chandelle, ce ventre concave, et qui fait que plus l'heure approche où leurs yeux se fermeront, plus leurs yeux s'agrandissent!
Pour eux, la quinine étant considérée comme un bonbon, on ne leur en donne que lorsqu'ils sont sages; alors la fièvre accourt tambour battant dans ce champ de bataille.
Les travaux forcés? Oui. La maladie forcée? Non.
J'entre dans une case. Sur cent travailleurs, quarante-huit aujourd'hui sont abattus. Sous des moustiquaires noires de crasse, mais trop petites, leurs bras dépassent, leurs pieds dépassent et la plus infernale invention de Dieu, le moustique, mène là sa danse.
Les forçats ne me voient pas passer, même ceux qui regardent. La fièvre les a emportés dans son cercle enchanté. Ils gémissent et l'on ne sait si leurs gémissements sont un chant ou une plainte. Ils tremblotent sur leur planche comme ces petits lapins mécaniques quand on presse la poire.
Ce sont les terrassiers!
Quand on veut faire une route, on s'y prend autrement.
Aux Iles du Salut