L'ARRIVÉE AUX ILES
A cinq heures de l'après-midi, l'Oyapok siffla.
De tous les bateaux qui labourent les vastes mers, l'Oyapok est le plus nauséabond.
Huit jours après l'avoir quitté, son souvenir vous poursuit encore.
Cependant, je courus pour ne pas le manquer.
Il allait m'emmener aux îles du Salut.
Quand un forçat joue le tout pour le tout, il s'écrie: «Ou les Bambous, ou les îles!...» Les Bambous, c'est le cimetière; les îles, la réclusion. Ils les appellent aussi: la guillotine sèche.
Les îles sont trois rochers groupés en pleine mer: l'île Saint-Joseph, l'île Royale, l'île du Diable. C'est un point du monde réprouvé. Nul bateau n'a le droit d'en approcher, nul voyageur d'y poser le pied. On passe au large.
Ce soir, l'Oyapok s'arrêtera un moment entre Royale et Saint-Joseph, pour m'y laisser tomber.
Un canot sera là vers dix heures et me recueillera.
L'Oyapok emportait une clientèle ébouriffante pour Mana et Saint-Laurent-du-Maroni: Chinois, Indiens, coolies, noirs, d'autres moins foncés, des presque blancs. Tous traînaient une batterie de cuisine. On aurait dit un comice de ferblantiers ambulants. Ils vociféraient. Les casseroles sonnaient, cela grouillait si fort que l'on ne savait plus, au bout d'un moment, si c'étaient les hommes qui avaient une voix de ferraille ou les casseroles qui parlaient nègre.
Ils enlevèrent le pont d'assaut. Entraîné par la vague extra-humaine, je pus néanmoins m'arcbouter contre un Chinois, ce qui me permit de défendre mes cinquante centimètres carrés de territoire. Dès que le bateau leva l'ancre, les descendants de Cham, Sem et Japhet s'étendirent. Les pieds mordorés d'une Indienne s'allongeaient sur mes tibias, la pointe de l'omoplate du Chinois me perçait le dos et deux petites moricaudes crépues dormaient déjà dans mes bras. Toute cette humanité fut horriblement malade; mais, tirons le rideau, comme dirait Lamennais, sur cette scène épouvantable.