III
Les saints se font lourds.
Pamparigoust est un petit village tapi sur le versant nord de Lure, dans une prairie, entre deux torrents pleins d’eau claire, à l’ombre d’une douzaine de vieux noyers.
Eh! bien, à Pamparigoust la religion s’en va! Quand je l’affirme, vous pouvez m’en croire: l’ermite lui-même, l’ermite de Saint-Barbejou me l’a dit.
· · ·
C’était l’an passé, vers cette même saison. Je faisais mon ouverture de chasse, et j’avais choisi pour cela le terroir de Pamparigoust, non pas qu’il soit plus giboyeux qu’un autre, mais parce que, à défaut du gibier que je ne tuerais point, j’étais certain de trouver, sur le midi, au village, dans une salle d’auberge voûtée et fraîche, un arrière-train de chevreau rôti, peut-être une truite, et, dans tous les cas, arrosé du petit vin du crû, quelqu’un de ces merveilleux fromages, mûris dans la neige, tout l’hiver, sous une quadruple enveloppe de _poivre d’âne_ et d’épis de lavande.
· · ·
En arrivant dans la Grand’rue, je vis un rassemblement devant la porte du charron.
Tout le pays était là: hommes, enfants et femmes!
Le vieux Cogolin, armé de sa grande tarière à moyeux, taraudait une pièce de bois, au milieu des rires; et comme l’ouvrage n’avançait guère, il ne se gênait pas de jurer.
L’ermite de l’endroit, suant dans sa soutane trouée, semblait lui donner des conseils.
--Capucin de sort! disait Cogolin, en voilà un saint qui a l’âme dure!
Et l’assistance éclatant de rire:
--Chut! Cogolin, soupirait l’ermite, tu blasphèmes saint Barbejou.
C’était, en effet, saint Barbejou, le cou sur un chevalet, ses pieds joints sur l’autre, que Cogolin taraudait ainsi, en longueur.
· · ·
Ce saint Barbejou, barbarement taillé dans un tronc de poirier sauvage, était un vieux saint d’origine fort contestée, païen sans doute, ainsi que l’indique son nom, qui veut dire en latin: barbe de Jupiter.
Mais, païen ou pas, ce saint Barbejou avait de tout temps été pour ses ermites une source de revenus et de gloire.
Les Pamparigoustais, braconniers et contrebandiers, ne hasardaient pas de coup sans lui faire un vœu, et Notre-Dame-de-la-Garde, elle-même, n’était pas plus riche en _ex-voto_ que ce problématique saint de bois.
De plus, une fois par an, le jour de sa fête, tout Pamparigoust, en procession, s’en allait le tirer de la niche qu’il occupait dans l’église paroissiale; et les quatre plus gaillards du village le portaient par des sentiers pierreux et rudes, jusqu’à la chapelle de l’ermite située à deux lieues de haut dans la montagne.
Voir tarauder un tel saint m’intrigua.
· · ·
--Bonjour, l’ermite!
--Vous voilà, mécréant.
--Qu’arrive-t-il à votre saint?
--Ce qu’il lui arrive... Regardez: il lui arrive que je le vide!
Et montrant le poing aux assistants mis en joie:
--Tas de damnés, paroissiens du diable, c’est votre impiété qui m’en a réduit là!
Il se retourna vers moi, plus calme:
--Vous savez ou vous ne savez pas que c’est demain la fête... Autrefois les gens se disputaient l’honneur de monter le Saint, pieds nus, sur leurs épaules. On payait pour ça; c’était le bon temps. Je me rappelle, moi, qui vous parle, étant tout petit, sous mon prédécesseur, avoir vu mettre la chose aux enchères... Les mauvaises idées vinrent; on portait encore le saint pieds nus, mais sans payer... Puis on se chaussa, et je dus me tenir content... L’année passée ne m’a-t-il pas fallu aller chercher par force mes pénitents à l’auberge?
Enfin, cette année..., ah! cette année..., ils m’ont déclaré, les brigands, que le tronc de poirier était trop lourd, qu’on en riait dans tous les villages de la vallée, et qu’enlever un peu de bois à saint Barbejou ne saurait lui faire du mal... Mais halte-là charron! c’est poussé assez loin. Avec ta tarière d’enfer, tu vas faire sauter à mon saint le crâne et la mitre.
· · ·
--Le voilà léger comme un carton, votre saint! Si demain, les paroissiens refusent, vous pourrez le monter vous-même sous le bras.
Et, retirant sa longue tarière de l’intérieur de saint Barbejou, Cogolin la cogna du bout sur sa forte semelle pour en faire sortir les copeaux.
--Tais-toi, huguenot! dit l’ermite, qui les ramassa, probablement avec l’intention de les vendre comme reliques.
Puis, marmotant je ne sais quoi, et faisant aller sa barbe de bique:
--Notre évêque l’a bien dit au prêche: «Les saints pèsent trop aux épaules, il n’y a plus de religion à Pamparigoust!»
LE BON TOUR D’UN SAINT.
Ceci sera donc l’aventure du Diable et du Saint, aventure aussi admirable que véridique, par laquelle il est parfaitement prouvé que l’esprit jésuitique existait sur terre des siècles avant Loyola, et qu’il en cuisit toujours même aux diables du plus fin poil de s’en fier à la parole des gens d’église.
Je vous la raconterai simplement, telle qu’elle m’a été racontée, il n’y a pas plus de huit jours, par un vieux pâtre en manteau couleur d’amadou qui, tandis que ses chèvres paissaient, s’était étendu au grand soleil et prenait le frais à la provençale.
--«En ce temps-là, me dit le vieux pâtre, le Diable et le Saint, chacun de son côté, prêchaient dans les Alpes. Il est bon de savoir qu’en ce temps-là les Alpes valaient la peine qu’on y prêchât. Les torrents n’avaient pas encore emporté toute la bonne terre en Provence, ne laissant aux pauvres gens d’ici que le roc blanc et les cailloux; les montagnes, décharnées maintenant, s’arrondissaient pleines et grasses; des bois verdoyaient sur les cimes, et les sources coulaient partout. En si beau pays, le Diable et le Saint faisaient assez bien leurs affaires; ils convertissaient d’ici, de là, l’un pour le Paradis, l’autre pour l’Enfer; le Saint enseignait tout ce qu’il savait, c’est-à-dire le chemin du ciel, un peu de latin et de prières; le Diable apprenait aux gens à s’occuper plutôt des biens terrestres, à bâtir des maisons, faire des enfants, semer le blé et planter la vigne. Bons amis, d’ailleurs, ne s’en voulant pas trop pour la concurrence (le Diable du moins le croyait!) et s’arrêtant volontiers au détour d’un chemin pour causer un instant et se passer la gourde.
Certain jour, paraît-il, au soleil couchant, le Diable et le Saint se rencontrèrent à la place même où nous sommes: le Saint en costume de saint, crossé, mitré, nimbé, doré; le Diable, noir et cuit à son habitude, cuit comme un épi, noir comme un grillon.
--Eh! bonjour, Saint.
--Eh! bonjour, Diable.
--On rentre donc?
--C’est donc l’heure de la soupe?
--Si on s’asseyait sur cette roche? La vue de la vallée est belle, et la fraîcheur qui monte fait du bien.
Il y avait là un peu de mousse sèche, le Diable et le Saint s’assirent côte à côte, le Diable sans défiance et joyeux, car il avait fait bonne journée, le Saint tout dévoré de chrétienne jalousie, et jaune comme sa mitre d’or.
--Voyons, ça va-t-il? dit le Diable.
--Ça ne va pas mal, ça ne va pas trop mal! répondit le Saint. Les pauvres d’esprit deviennent rares, et il y a parfois des moments durs; néanmoins, au bout de l’an, on se retrouve.
--Voilà qui fait plaisir! allons, tant mieux!
--J’ai même trouvé moyen, ce mois dernier, de me bâtir une chapelle, petite il est vrai, mais c’est un commencement. Veux-tu que je te la montre?
--Volontiers, si ce n’est pas loin.
Et les voilà partis tous deux, le Saint en tête, le Diable derrière, suivant les vallons, gravissant les pentes, dans les grands buis, dans les lavandes, montant sans cesse, montant toujours.
--Mais c’est au ciel que tu demeures?
--Non, c’est simplement au haut de la montagne. La place est bonne; on aperçoit le clocher de loin, et, quand je donne ma bénédiction, vingt lieues de pays tout au moins en attrapent les éclaboussures.
Enfin ils arrivent à la chapelle.
--Joli! très joli! dit le Diable en regardant par le trou de la serrure, car l’eau bénite l’empêchait d’entrer; les bancs sont neufs, les murailles blanchies à la chaux, ton portrait sur l’autel me semble d’un effet magnifique: je te fais mon sincère compliment.
--Tu dis ça d’un ton!
--De quel ton veux-tu que je le dise?
--C’est donc mieux, chez toi?
--Un peu plus grand, mais voilà tout.
--Allons-y voir, répondit le Saint.
--Allons-y! répondit le Diable, mais à une petite condition: c’est qu’une fois dedans tu ne feras pas de signe de croix; vos sacrés signes de croix portent malheur aux bâtisses les mieux construites.
--Je te le promets.
--Ça ne suffit pas, jure-le moi!
--Je te le jure! dit le Saint qui avait déjà son idée.
Aussitôt un char de feu parut, et tous deux, si vite, si vite, qu’ils n’eurent pas le temps de voir le chemin, se trouvèrent transportés dans le plus magnifique palais du monde. Des colonnes en marbre blanc, des voûtes à perte de vue, des jets d’eau qui dansaient, des lustres, des murs en argent et en or, un pavé en rubis et en diamant, tous les trésors de dessous terre.
--Eh bien? demanda le Diable.
--C’est beau, très beau! murmura le Saint devenu vert; c’est beau d’ici, c’est beau de là, c’est beau à gauche, c’est beau à droite.
En disant cela, le Saint montrait du doigt les quatre coins de l’édifice. Ainsi sans manquer à son serment, il avait fait le signe de croix. Aussitôt, les colonnes se rompirent, les voûtes s’effondrèrent; le Saint, qui avait eu soin de se tenir près de la porte, n’eut pas de mal; et le Diable, pincé sous les décombres, se trouva encore trop heureux de reprendre, pour se sauver à travers les pierres, son ancienne forme de serpent.»
--«Mais votre saint est un pur jésuite!» m’écriai-je.
--«Les deux chapelles, celle du Diable et celle du Saint, sont encore là-bas, on peut les voir», conclut le vieux pâtre sans avoir l’air de m’avoir entendu, et il me montrait sur le flanc du roc une chapelle rustique construite à l’entrée d’une grotte que j’avais visitée avant d’en connaître la légende, et qui, avec ses parois étincelantes de cristaux, sa voûte à jour, ses couloirs obstrués, ses rangées de blanches stalactites, peut donner en effet l’idée d’un palais féerique écroulé.
LE CHAPEAU DE SANS-AME.
Il y avait autrefois à Entrepierres, pays rocailleux comme le nom l’indique, un paysan qui possédait si peu, si peu, que ce n’était vraiment pas la peine.
Pour tout avoir, un coin de terre très en pente avec moins de terre que de cailloux; pour demeure, une masure en ruines; pour amis, une chèvre et un âne qui faisaient leur bergerie et leur étable de l’unique pièce du logis.
La masure, tant bien que mal, parait de la pluie; le coin de terre, quand Dieu ne le grêlait point, donnait au bout de l’an quelques épis maigres, juste assez pour vivre; la chèvre, après avoir tout le jour couru au travers des lavandes, rapportait à la nuit en moyenne un litre de lait; et si le pauvre homme (cela lui arrivait une fois par mois!) avait envie de se régaler d’un coup de vin, il s’en allait dans la montagne, coupait douze fagots de genêt vert, les chargeait sur l’âne et descendait les vendre à la ville, où les douze fagots rendaient vingt-quatre sous. Ce qui fait que, le soir, l’âne le ramenait vaguement gris, brimbalant au roulis du bât, mais joyeux et plein de courage pour boire de l’eau le restant des quatre semaines.
Ce pauvre homme se trouvait heureux, et n’enviait le bien de personne. Seulement, il avait des idées à lui et n’entrait jamais dans les églises. On l’accusait d’avoir dit un jour, au grand scandale de ceux qui l’entendirent: «Le bon Dieu, le voilà!» en montrant le soleil. Depuis, les dévotes racontaient qu’il avait vendu son âme au diable, n’attendant pas même, selon l’usage, l’heure d’agonie pour opérer la livraison; et tout le monde dans le pays l’appelait _le Sans-Ame_, sobriquet qui d’ailleurs ne le fâchait point!
Une après-midi, Sans-Ame s’en revenait de son expédition mensuelle à la ville, jambe de çà, jambe de là, sur sa monture, fier comme un artaban, et fort peu taquiné de n’avoir plus son âme à lui.
C’était la fête du village. La procession qui descendait et le Sans-Ame qui montait se rencontrèrent. Comme le chemin se trouvait étroit, entre un grand rocher gris et un torrent qui roulait au bas du talus des flots d’eau claire, Sans-Ame fit ranger son âne pour laisser passer. Malheureusement Sans-Ame ne salua point, moins par malice que par habitude. Les paysans de là-bas disent volontiers «bonjour» mais ne saluent guère. Le curé fend les rangs, rouge dans son surplis comme un bouquet de pivoines dans le papier blanc d’un cornet, et, d’un revers de main, jette à l’eau le chapeau de Sans-Ame. Un chapeau tout neuf, mes amis! (Sans-Ame, pour l’acheter, s’était précisément ce jour-là privé de boire ses fagots), un chapeau garanti sept ans par le chapelier, un chapeau en feutre collé, dur comme un silex et solide à porter le poids d’une charrette.
Qui peut dire les émotions de Sans-Ame? Il vit, drame d’une seconde! le chapeau flotter sur l’eau bouillonnante, tourbillonner, s’emplir, puis disparaître dans l’écume fouettée d’un remous. Le curé riait, Sans-Ame ne disait mot. Un instant il regarda la petite barrette à pompons que le curé portait sur sa tonsure; mais cette tentation dura peu; la barrette n’avait pas de visière! Et Sans-Ame, tête nue, remonta chez lui, tandis que la procession descendait au village.
Le lendemain, les gens qui passèrent devant le petit champ de Sans-Ame crurent d’abord qu’un curé piochait. C’était le propriétaire lui-même en train de rustiquer au soleil sous un large couvre-chef ecclésiastique.
Le vieux Sans-Ame, homme de rancune, était allé tout simplement attendre le curé à la promenade:--«Pardon, excuse, monsieur le curé, vous m’avez noyé mon chapeau, il m’en faut un autre, donnez-moi le vôtre.» Le paysage était pittoresque, mais solitaire, et le curé avait donné son chapeau.
Les malins essayèrent bien de railler Sans-Ame sur l’extravagance de sa coiffure; lui se déclara ravi de l’échange, affirmant que rien n’est commode comme un chapeau de curé, avec sa coiffe ronde et ses larges bords, pour garantir à la fois des rayons trop chauds et de la pluie.
La joie de Sans-Ame ne dura guère. Dès le surlendemain, le curé qui avait réfléchi, le sommait par huissier d’avoir à lui rendre le chapeau.
--«Pas du tout, dit Sans-Ame, on ira samedi prochain en justice, le chapeau est mien d’ici-là.»
Ce fut une fête à la ville quand, cinq jours après, Sans-Ame arriva, coiffé d’un chapeau de curé, avec ses fagots et son âne.
Sans-Ame vendit les fagots, but douze sous sur vingt-quatre, et puis se rendit au prétoire.--«Audience, chapeau bas!» glapit l’huissier; injonction superflue, au moins pour Sans-Ame, car, en apercevant le curé, son premier mouvement avait été de fourrer l’objet du litige sous la banquette.
Le juge de paix conclut à la conciliation: Sans-Ame avait eu tort, le curé aussi; Sans-Ame rendrait le chapeau, et le curé lui en payerait un autre pareil à celui qu’il avait noyé.--«C’est juste», dit Sans-Ame en tendant au curé sa coiffure. Mais le curé recula d’horreur. On ne sait pas ce que huit jours de vie paysanne peuvent faire d’une coquette coiffure de curé. Hérissé, cabossé, souillé, rougi par le soleil, amolli par la pluie, et battant des ailes sous ses brides lâches comme un corbeau près d’expirer, le chapeau n’avait plus forme humaine.--«Puisqu’il ne le veut pas, je le garde!» dit Sans-Ame; et, fièrement, il remit sur sa tête ce chapeau maintenant bien à lui.
Dès lors, à ce que dit la légende, il ne se passa pas un jour sans que l’heureux paysan ressentît les effets miraculeux de la sacro-sainte coiffure. Le ciel fut dupe; et, trompée sans doute par le pieux emblème qu’elle ne pouvait d’ailleurs apercevoir que par en haut, la Providence semblait se plaire à faire pleuvoir sur l’intrigant qui s’en parait la rosée de ses bénédictions. Un orage ravageait-il le pays, il épargnait le champ de Sans-Ame. Sans-Ame engrangeait tous les ans double récolte. Sans-Ame faisait des héritages. Sans compter que, son procès l’ayant rendu populaire, les ménagères ne voulaient plus d’autres fagots que les siens, ce qui l’obligeait à aller se griser deux fois par semaine à la ville au lieu d’y aller une fois par mois.
Enfin, toujours couvert de son chapeau dont il ne voulut pas se séparer un seul instant au cours d’une vie qui fut longue, Sans-Ame s’éteignit doucement entre sa chèvre et son âne, riche, honoré, rempli de jours et obstinément béni du ciel sans avoir jamais consenti à se réconcilier avec l’Église.
De là le proverbe si connu là-bas:
«_C’est la religion de Sans-Ame qui faisait la nique au bon Dieu dessous un chapeau de curé._»
LES ABEILLES DE M. LE CURÉ.
Le délicieux jardin que le jardin du curé chez qui, encore au collège et tout petit, on m’avait envoyé passer les vacances! Les beaux carrés de choux, les belles rangées de salades en bordure, et comme tout cela était bien entretenu, pioché, biné, sarclé, ratissé, et arrosé matin et soir, avant et après le soleil, à l’eau courante d’une vieille fontaine encroûtée de tuf, verte de mousse et de cresson, d’où s’échappaient par mille trous des filets de cristal et de chantantes cascatelles. C’était Sarrasin le fossoyeur qui faisait l’office de jardinier. Cette idée d’abord m’offusquait. Je trouvais que l’herbe sentait le mort et que les groseilles avaient un goût de cimetière. Peu à peu cependant, je m’y habituai; d’ailleurs, on mourait rarement au village, et l’ami Sarrasin, comme lui-même le disait, était un peu fossoyeur pour rire.
En haut du jardin, derrière la fontaine, se trouvait un endroit solitaire où M. le curé passait tous les instants que son saint ministère lui laissait. Le bréviaire dépêché, la messe dite sur le pouce, il accourait là; et je le voyais de loin, seul avec le fossoyeur, pendant de longues heures, s’agiter, tempêter et faire de grands gestes.
On m’avait défendu d’approcher. «M. le curé ne veut pas, me disait Sarrasin; ce sont les ruches!» Et, en effet, ces ruches mystérieuses remplissaient le jardin d’abeilles bourdonnantes qui se roulaient tout le long du jour, ivres de pollen, dans le calice des passe-roses.
Mais pourquoi m’empêchait-on de les voir, ces ruches? A quels travaux d’alchimie les abeilles travaillaient-elles en compagnie d’un fossoyeur et d’un curé?
· · ·
Une après-midi, je n’y tins plus. M. le curé et Sarrasin étaient allés quelque part enterrer une vieille femme. Demeuré seul, je me dirigeai, le cœur palpitant, vers l’endroit interdit, derrière la fontaine. C’était un bout de terrain caillouteux et sec, planté de romarin, de lavande et de toutes sortes de plantes grises qui craquaient sous le pied et sentaient bon. Un nuage serré d’abeilles, tournant dans le soleil et luisant comme l’or, m’indiqua le coin où se trouvaient les ruches. Car Sarrasin n’avait pas menti, c’étaient bien des ruches, mais quelles ruches! Elles ne ressemblaient ni aux élégantes maisonnettes coiffées d’un léger faîtage en paille qu’habitent les abeilles bourgeoises, ni au tronçon d’arbre creux avec une tuile cassée pour toit, domicile habituel des essaims rustiques. Figurez-vous un alignement de boîtes bizarres ne tenant debout qu’à force d’étais et par un miracle d’équilibre, boîtes longues, boîtes bossues, boîtes ayant des becs et des bras avec un vague aspect de bêtes monstrueuses. Ces boîtes étaient percées de trous par où les abeilles entraient et sortaient aussi tranquillement que s’il se fût agi de ruches ordinaires. Mais cela ne me rassura point, et je me sauvai bien vite dans le paisible jardin aux légumes, rêvant du «Grand Albert», et parfaitement persuadé que le curé et son fossoyeur se livraient journellement à toutes sortes d’incantations et manigances diaboliques. Le soir, les vacances finissaient, et l’on me ramenait à la ville.
J’avais presque oublié cette histoire. Parfois même, y songeant, je me demandais si mon cerveau d’enfant, halluciné par une après-midi de solitude et de grand soleil, ne l’avait pas un peu rêvée. Dix ans plus tard, un hasard de promenade me ramena dans le village. Je trouvai le curé cassé et vieilli. Le fossoyeur était mort; mais le petit jardin, envahi par les herbes et presque retourné à l’état sauvage, m’apparut dès la porte tout bourdonnant d’abeilles comme jadis. Cela me rappela mon aventure, et je résolus d’avoir le cœur net cette fois. Interrogé, le vieux curé se mit à rire, et voulut bien me montrer ses ruches. C’était bien, derrière la fontaine, le même triste bout de lande semé d’herbes grises et de cailloux, et c’étaient bien les mêmes étranges ruches que mes yeux d’enfant avaient vues.
Le curé me dit:--«C’est une idée à moi, il y a vingt ans que j’y travaille; elle m’a coûté pas mal d’argent et donné pas mal de tracas, mais je touche à la réussite.» Et savez-vous à quoi le bonhomme travaillait, ce qui lui avait fait les cheveux blancs avant l’âge? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille... Il travaillait à faire écrire ses abeilles. Oui, à leur faire écrire: _Vive l’empereur!_ en lettres de miel. Il me montra une de ses ruches, car il en avait de rechange. C’était comme un gigantesque moule à biscuit, avec la forme et les proportions d’une lettre d’enseigne. On laissait les abeilles faire leur gâteau là-dedans, et le gâteau, une fois le moule ouvert, se trouvait être un _V_ ou un _R_. Et c’est pour cela que les buveuses de rosée du poète avaient, vingt ans durant, parcouru les coteaux pierreux et la vallée verte, se gorgeant de pollen doré et recueillant l’ambre liquide! Ah! si les abeilles avaient su!... Seulement les abeilles ne savaient pas.
Le curé, qui, en sa qualité de curé, ne manquait pas de quelque ambition, nourrissait à propos de ce qu’il appelait son idée, les espérances les plus chimériques. Une fois les treize lettres bien au complet, il les clouait--rousses comme le soleil, et toutes brodées de fines cellules hexagonales--sur une grande planche taillée en fronton d’arc-de-triomphe, il exposait son chef-d’œuvre à Paris, et l’empereur ne pouvait faire moins que de lui accorder la croix et le canonicat honoraire.
Mais que de tracas pour arriver à ce résultat! Ces diablesses d’abeilles sont capricieuses. Certaines lettres leur déplaisaient sans qu’on pût savoir pourquoi. Et le fait est qu’habitant une _S_ ou un _T_ elles pouvaient trouver étranges ces demeures tortueuses et biscornues. Et puis d’autres inconvénients: le _V_ de _Vive_ se gâtait et coulait déjà, tandis que l’_r_ d’_empereur_ commençait à se remplir à peine. Enfin on était arrivé, les treize lettres marchaient de front, et le bon inventeur ayant un essaim de reste, songeait déjà à se payer un point d’exclamation supplémentaire.
Un mois plus tard l’empire s’écroulait à Sedan, et la République était proclamée.
--«Comment faire? disait le curé. Donner d’autres lettres à mes abeilles... Hélas! _Vive la République!_ c’est bien long, et puis Monseigneur ne permettrait pas.»
LES CENT HEURES.
Depuis fort longtemps, chose invraisemblable, les citadins de Canteperdrix n’avaient plus tremblé. Cela ne laissait pas de les taquiner, car un peu de terreur sans motif, un léger frisson artificiellement obtenu sont pour tout bon bourgeois français une sensation délicieuse.
Mais voilà! tout allait malheureusement sur des roulettes: le blé se dorait, le raisin gonflait, les journaux prêchaient la confiance.
Vainement la haute société feignait encore de s’effrayer, vainement la douairière de Castel-Croulant décommandait ses robes d’hiver, vainement le vicomte de Castel-Croulé, prêt à une nouvelle émigration, faisait ouvertement réparer sa berline, une berline à ressorts de cuir, à panneaux écussonnés, d’antiquité vénérable, que tout le monde pouvait voir au Portail neuf, devant l’atelier du charron, levant vers le ciel ses brancards dans une attitude d’effarement et de vague fuite!
La confiance régnait quand même! Plus de conférences effarées, au cercle, tous les dos en rond; plus de promenades autour des remparts, avec des silences subits, des regards inquiets quand passe quelqu’un, et la conversation continuée à voix basse. On rentrait sans revolver à travers les rues désertes après minuit; on ne poussait guère les verrous que par habitude; et l’éclair de l’allumette-bougie faisant reluire comme argent les murs du corridor passé au lait de chaux ne montrait désormais, même aux moins braves, aucun fantôme d’individu suspect se dissimulant dans un angle noir. Et pourtant on était en République! Comme républicains, les Cantoperdiciens étaient satisfaits, mais, comme bourgeois aimant à trembler, quelque chose manquait à leur bonheur.
Tel était l’état des esprits à Canteperdrix quand survint un événement qui, de longues années encore, défraiera les conversations.
Il faut savoir que, pour marquer les heures lentes de son existence, cette paisible et peu industrieuse cité possède de temps immémorial une vieille horloge à jaquemart, perchée tout en haut d’une vieille tour. Cette tour, qui a des meurtrières pour fenêtres et dont la porte étroite et basse est comme une fente entre deux blocs énormes que retiennent des crampons de fer, jouit dans le pays d’une renommée mystérieuse. Les conseillers municipaux qui parfois y pénétrèrent pour vérifier une réparation ou dresser un état des lieux ont rapporté de là l’impression peu rassurante d’un voyage dans le vide et le noir, par des escaliers vermoulus, sur des passerelles branlantes, avec la menace perpétuelle de lourds contre-poids en pierre de taille pendant sur la tête au bout de poulies, sans compter l’effrayant va-et-vient du balancier, et, si l’on est surpris par l’heure de la sonnerie, le tapage infernal de toute la mécanique subitement détraquée, du cliquet qui part, du volant qui ronfle, des roues qui grincent et des grands coups de cloche qui font trembler la tour et tomber le crépi des murs.
C’est, en somme, un endroit que personne ne visite guère; et le vieil horloger qui, depuis près de quarante ans, une fois tous les trois jours, remonte l’horloge, a bien raison de considérer l’horloge et la tour comme sa propriété.
Un original, ce vieil horloger. Grand chasseur à ses moments perdus, éducateur passionné de toutes sortes d’animaux, il avait fini par faire de la tour d’horloge une arche de Noé véritable. Des pigeons y nichaient, des lapins y gîtaient, une famille de furets y vivait paisible sous une caisse, et, sur la porte, dans une cage, une chouette de la bonne espèce, excellente pour la pipée, roulait des yeux d’or et faisait de grands saluts en soufflant. Tout cela n’était pas sans inconvénients: les pigeons, au temps des amours, se posaient par couples sur les contre-poids, accélérant le mouvement et précipitant la fuite des jours d’une manière exagérée; d’autres fois, comme il arrive au boa repu qui digère, l’horloge s’arrêtait net, toute apparence de vie suspendue, ayant quelque lapin trop curieux pris aux dents de ses engrenages.
Des observations furent faites, et le vieil horloger, pour ne pas heurter l’opinion publique, supprima pigeons et lapins; puis, l’opinion publique calmée, peu à peu il avait repris ses habitudes, les pigeons étaient revenus, les lapins avaient suivi les pigeons, et, le jour même où se passe cette histoire, à la nuit tombante, on aurait pu voir notre homme introduire dans la tour furtivement et attacher au bas de l’escalier, par une forte ficelle, un renardeau qu’un amateur lui avait donné à dresser.
L’horloger, sans doute, ne prévoyait pas que la présence de ce renardeau dans la tour dût être pour Canteperdrix un événement considérable.
La lune brillait, la ville dormait, et les habitants, sous leurs rideaux, rêvaient voluptueusement à des commotions politiques.
Soudain Jaquemard se met à sonner: un coup, deux coups, trois coups... douze coups!--«Déjà minuit! comme le temps passe!» Treize coups!--«Ce n’est pas possible! sûrement, nous aurons mal compté.» Quatorze coups, et quinze, et seize!--«Les cent heures, on sonne les cent heures!» Et Jaquemard en effet sonnait les cent heures, il en sonnait même un peu plus de cent, répandant dans l’air le souvenir des époques troubles où tant de fois, dans la nuit, les cent heures sonnèrent, souvenirs un peu brouillés de terreur blanche et de terreur rouge, de 93 et de thermidor.
Les bonnes gens qui aiment à trembler en eurent leur compte cette nuit-là. Des fenêtres s’ouvraient, des têtes coiffées de blanc apparaissaient, des dialogues s’échangeaient d’une maison à l’autre:--«Le branle-bas, monsieur! mon journal l’avait bien prédit!...--C’est drôle, il n’y a personne dans les rues...--Recouchons-nous, si vous m’en croyez; On saura à quoi s’en tenir demain matin.»
Le lendemain il y eut de la désillusion quand on apprit qu’un simple renardeau était cause de tout ce vacarme.
Voici comment, d’après l’horloger, s’était passée la chose: l’animal, c’est du renardeau qu’il s’agit, probablement pris d’épouvante au bruit nouveau pour lui du balancier et des roues, rompant son attache et se culbutant dans le noir de la tour à travers cordages et engrenages, avait fini par sauter d’un bond éperdu sur le contre-poids de la sonnerie qui, sous cette surcharge, s’était mis à descendre furieusement, tirant sur le battant à casser la cloche.
N’importe, on avait tremblé (c’est bien le moins qu’on tremble un peu en République), et les citadins de Canteperdrix se souviendront longtemps avec plaisir des cent heures du renardeau.
VIEILLE NOBLESSE.
La grand’tante nous parlait parfois, en énumérant nos alliances, de certains parents éloignés, oh! très éloignés, lesquels étaient de vieille noblesse: «Nos cousins de Pépézuc», disait-elle; et il fallait voir la bonne dame se rengorger.
Je demandais un jour:--Pourquoi les Pépézuc ne se montrent-ils jamais? La grand’tante répondit:--Ils sont fiers et pauvres!
Fils d’artisan, petit-fils de paysan, ce noble cousinage me flattait. Faire visite aux Pépézuc devint le rêve de mon enfance. Malheureusement, les Pépézuc habitaient au diable, par delà dix vallons, sur des versants rocheux, dans un de ces maigres biens de montagne qu’on voit à moitié chemin des nuages, parmi les lavandes grises et les pierrailles, se détacher en vert quand le seigle verdit, en jaune quand le seigle se dore, avec un petit point blanc, qui est la maison, au milieu.
Un jour pourtant, prenant courage, je me décidai à aller surprendre les Pépézuc dans leur asile héréditaire.
Quatre heures de marche, et par quels sentiers!
Mais l’orgueil me soutenait. Puis j’étais rhétoricien, le cerveau peuplé d’amoureuses chimères. Qui sait? il y avait peut-être là-haut des filles, châtelaines languissantes et frêles: je n’hésitais pas, j’en épousais une et je redorais le vieux blason.
Enfin, j’arrive. Au premier aspect, le manoir des Pépézuc m’étonne un peu. Rien de ce que j’avais rêvé: ni fossés moussus, ni tourelles croulantes, et pas d’écusson au portail. Une sorte d’écurie coiffée d’un grenier! Le tout en cailloux noirs agglutinés dans du mortier plus noir encore, et se rapprochant assez, par la couleur et l’apparence, d’un fort morceau de nougat trop cuit. Au lieu de vitres, du papier huilé avec des traces d’écriture. La porte du bas grande ouverte et se balançant sur un seul gond.
On entrait là comme chez soi: ô simplicité des vieux âges!
Dedans, tout était noir aussi, sauf des trous au plafond, nombreux et brillants comme des étoiles, et un vif rayon de soleil qui, enfilant l’étroite porte, traversait la pièce en coup de sabre et allait s’écraser contre la muraille du fond. Mais ces trous d’or et ce rayon rendaient plus sombres les coins sombres. Une poule étique grattait le sol en coquetant, des mouches innombrables dansaient et bourdonnaient dans le rayon, une marmite en fer précipitait ses glouglous sous la cheminée. Mais ces bruits vagues semblaient rendre plus sensible le silence.
Soudain une voix masculine et forte, d’un timbre étrange, me fit tressaillir. La voix avait dit: «--Hé! brave homme...» Je regarde dans tous les coins. Un lit sans drap, un escabeau cassé, une table boiteuse, et personne. «Brave homme!» répéta la voix qui me parut venir d’en haut. Alors seulement, regardant mieux, j’entrevis dans l’ombre un paquet de linge accroché au mur.
C’était le paquet qui m’adressait ainsi la parole!
Cependant le paquet continuait: «--J’ai faim; la cuiller est au clou, la soupe sur les cendres.» Un peu interloqué, je pris la cuiller et la soupe, et, m’étant approché prudemment, j’aperçus un monstre à tête énorme emmaillotté jusqu’au cou et pendu par le dos à un long crochet qui, en des temps plus heureux, avait dû servir de support à la panetière. Le monstre se taisait maintenant, fermant les yeux, ouvrant la gueule. J’enfournai là dedans la soupe à grands coups de cuiller. Tout disparut en un instant.
Quand ce fut fini, on s’expliqua: Horreur! ce monstre n’était ni plus ni moins que ma propre cousine, l’unique et dernière descendante des Pépézuc! Elle avait douze ans, des instincts volages, et Pépézuc père avait inventé cette méthode ingénieuse de l’accrocher ainsi pour l’empêcher d’aller courir.
«--Et pourquoi t’emmaillote-t-il les bras?»
«--Parce que, quand il ne me les emmaillotte pas, je me décroche!»
Pépézuc père, parti avant l’aube ce jour-là pour surprendre un lièvre, n’était pas encore revenu.
«--Si vous voulez le voir, vous le trouverez du côté du vallon, où est le noyer creux, tout près d’un rocher.»
La cousine était bizarre, d’une éducation négligée; je mis donc de côté tout rêve d’amour et ne jugeai pas à propos de prolonger le tête-à-tête.--Allons, me dis-je, allons voir Pépézuc père; il aime la chasse, ce qui est d’un gentilhomme! Je me le figurais par avance un peu original, un peu sauvage, mais vaillant et doux, comme il convient au dernier débris d’une noble race.
Elle était jolie, la noble race!
Je trouvai Pépézuc chassant, mais chassant sans meute ni fusil et d’une façon pas du tout seigneuriale. Il était couché le nez dans l’herbe, à plat ventre et les bras en croix. De temps en temps, il tressautait avec des contorsions singulières. M’entendant marcher, il me héla:--«Hé, monsieur, arrivez m’aider, arrivez! la bête m’échappe.--Quelle bête?--Un lièvre, monsieur! un lièvre grand comme un petit âne. Je le guettais depuis un mois; ce matin, je l’ai pris au gîte, quand il dormait encore, en me laissant tomber dessus.--Et vous êtes là depuis l’aube?--Oui, j’attendais que quelqu’un passât.»
A deux nous nous emparâmes du lièvre. Sans être gros comme un petit âne, il me sembla de taille raisonnable. Le descendant des Pépézuc voulait me le vendre sept francs.
Je rentrai chez nous humilié, tout meurtri de cette lourde chute du haut d’un arbre généalogique.
Et pendant plus d’un an, ajouta en manière de conclusion l’ami qui nous racontait cette histoire, pendant plus d’un an, je me sentis devenir rouge jusqu’au blanc des yeux, toutes les fois que la grand’tante, se rengorgeant sous ses anglaises, faisait quelque allusion discrète à nos lointaines alliances, et aux bons cousins de Pépézuc--pauvres et fiers!
LES PIGEONS AU SANG.
«Faites-les au sang!» cria Marius en se penchant par-dessus la rampe. Et tandis que notre rustique hôtellière, toute aux apprêts du déjeuner, menait dans la pièce d’en bas un grand tapage de vaisselle, Marius me dit: «Tu n’as pas connu mon grand-oncle, le vieux Férévoux?... Non!... Eh bien, je ne peux pas manger de pigeons au sang sans me rappeler le dernier déjeuner qu’il m’offrit.»
J’allumai une cigarette et j’écoutai. C’est toujours ainsi, par quelque exorde subtilement insinuant, que Marius commence ses histoires.
«Un terrible homme, mon grand-oncle! tout à fait un homme de l’ancien temps. Au coup d’État de 51, il avait pris le fusil et commandé la résistance. Je le vois encore tel qu’il était quand j’avais dix ans: sec et noueux comme un vieux cep, recuit au soleil de toutes les transportations, solide, quoiqu’il tremblât à chaque été d’une fièvre rapportée d’exil; et de sa famille dispersée, de sa fortune en partie perdue, de toute une vie sacrifiée au devoir, ne regrettant vraiment que son œil droit crevé d’un éclat de silex, un jour qu’il cassait des cailloux sur la route aux environs de Lambesse.
«Mon grand-oncle était bon, mais violent. Une fois, il battit son meilleur ami qu’il avait surpris jouant au piquet avec un juge. Pour la religion, un vrai païen! Il avait dans son cabinet de travail un grand Christ, un Christ espagnol, saignant du rouge par toutes ses plaies.--«Pourquoi gardez-vous le bon Dieu chez vous, lui disais-je un jour, puisque vous ne l’aimez pas?» Il me regarde de son air tranquille.--«Et s’il me plaît de le voir pendu!» J’eus peur et ne lui parlai plus de son Christ.
Tous les mercredis soir, au grand désespoir de grand’mère, fort dévote et qui craignait pour ma jeune âme, tous les mercredis soir mon grand-oncle passait chez nous.--«C’est demain congé, nous irons aux Combes, les pêches sont mûres.» D’autres fois c’étaient les raisins qui se doraient dans la vigne ou les cerises qui rougissaient. Et puis la vraie fête, la vraie joie, quand il me disait:--«Viens me prendre à la première heure, il y a des petits au pigeonnier.» Le pigeonnier! de toute la nuit je n’en fermais pas l’œil d’impatience.
Mon grand-oncle habitait tout seul une vieille maison du temps jadis, fort belle, mais un peu ruinée, avec un large escalier à balustres, encombré de plâtras tombés, débris de nymphes se baignant et de chasses mythologiques. Le pigeonnier se trouvait au plus haut de la maison, après une enfilade de galetas, dans une tourelle moyen âge oubliée sur les toits de ce logis Henri II.--_Rou... cou!... Rou... cou!..._ faisaient les pigeons. Il fallait dresser une échelle, soulever une trappe, et l’on se trouvait dans un grand cabinet tout blanc, éclairé par un vasistas percé de jours symétriques représentant des carreaux, des trèfles, des piques et des cœurs. Le ciel bleu luisait derrière les trous, et sur le parquet tout encroûté de colombin le soleil dessinait des cœurs, des carreaux, des trèfles et des piques.--«Que personne ne sorte!» criait mon grand-oncle. Grand effarement, un bruit d’ailes, une pluie de plumes blanches et grises! Mais je tirais une ficelle, et soudain la grille s’abattant fermait les issues du vasistas. Alors la visite commençait, dans les paniers d’osier suspendus et les petites logettes de brique maçonnées le long des murs. Ici des œufs, là des jeunes à duvet; mais nous ne voulions que les gras! Quelquefois, au milieu des magnifiques pattus enrubannés aux pieds et se rengorgeant comme des marquis Louis XIV, nous pincions quelque intrus venu du dehors, un de ces bisets qui vivent dans les trous des remparts au milieu des bouillons blancs et des violiers.--«Ah! les canailles! ils ont à eux toute la campagne, et ils viennent me manger mon grain!... Ne méritent-ils pas qu’on les tue?» Pourtant on ne les tuait point:--«Ce sont des indépendants, laissons-les libres!»
· · ·
Alors c’étaient les joies de la cuisine, les bêtes plumées, le lard rissolant sur un feu clair, la table dressée, la nappe mise. Moments fortunés, heures sans pareilles! l’eau m’en vient à la bouche en y songeant!
Donc, un jeudi matin, jour de pigeons! j’avais réveillé mon grand-oncle. C’était toute une cérémonie que de le réveiller. Je savais où était la clé, j’entrais à petit bruit dans la chambre, je prenais une canne à pêche posée à cet effet derrière la porte, et, me tenant de loin, de très loin, par exemple! je tapais sur le bois de lit jusqu’à ce que le dormeur se réveillât.--«Oncle Férévoux! monsieur Férévoux!» Tout à coup monsieur Férévoux se dressait sur son séant, et l’œil encore mal ouvert, battant l’air de ses bras noueux, il exécutait des moulinets formidables. Habitude d’homme traqué! Il m’eût tué sans le vouloir. Puis, me reconnaissant, il me disait:--«Allons! n’aie pas peur, et viens m’embrasser, imbécile!»
· · ·
Mon grand-oncle, ce matin-là, avait gesticulé plus fort et plus longtemps que d’habitude.--«Je croyais que c’étaient eux, cette fois», murmurait-il entre ses dents. Pourtant nous étions montés au pigeonnier, et dix heures sonnant, les pigeons fumaient dans le plat de faïence.
Mon grand-oncle me semblait tout drôle. Il s’était fait beau, rasé de près, avec une haute cravate blanche qui lui maintenait le menton raide. Il me parlait de République, puis il s’interrompait en disant:--«Tu es trop jeune, tu ne comprends pas», et il me servait un bout d’aile ou une cuillerée de sauce. Il me dit aussi:--«Si je partais et que je ne revienne plus, le pigeonnier serait pour toi.» Tout cela me coupait l’appétit.
· · ·
Nous en étions au milieu du déjeuner, quand on frappa un coup timide à la porte. C’était Tistet, mon ami Tistet, le fils du concierge du tribunal:--«Cachez-vous, monsieur Férévoux, les gendarmes seront ici dans un quart d’heure. Mon père a su cela, il m’envoie vous le dire. Maintenant je me sauve; nous perdrions notre place si quelqu’un me voyait ici.»--«Ton père est un brave homme, Tistet; dis-lui que je le remercie. Adieu. Tistet.»--«Bien le bonjour, monsieur Férévoux!»
Un moment après, ma grand’mère entra. Tistet, en passant, l’avait avertie. Essoufflée, toute rouge, elle dit que des Italiens, à Paris, avaient tiré sur l’empereur, qu’on mettait en prison les républicains, que c’était bien fait d’ailleurs, que lui, Férévoux, avec sa politique, méritait de périr sur l’échafaud, mais que ce serait tout de même bien désagréable pour la famille. Puis elle se mit à pleurer et tira de dessous son tablier un sac d’écus avec un pot de miel.--«Remporte ça, ma sœur, et va me chercher une couverture: j’en aurai besoin en prison.»--«Tu ne te sauves pas?»--«Non, je suis trop vieux!» Ma grand-mère partit en levant les bras au ciel.
· · ·
Le grand-oncle mangeait toujours, moi je pleurais dans mon assiette.
Enfin les gendarmes arrivent.--«Au nom de la loi...»--«Tiens c’est vous, Sambuc?» dit mon grand-oncle au brigadier.--«Croyez bien, monsieur Férévoux...»--«Partons, je suis prêt!» reprend mon grand-oncle. Le brigadier et les deux gendarmes se regardaient embarrassés. Le brigadier balbutia:--«Il ne faudrait pas nous en vouloir, monsieur Férévoux, mais la gendarmerie n’y peut rien: c’est l’ordre...» En même temps un des gendarmes tirait de sa poche quelque chose qui cliquetait et luisait.--«Des menottes comme à un voleur? Des menottes pour traverser la ville?» Le vieux Férévoux recula indigné, terrible! Je crus qu’il allait sauter sur son fusil. Mais, se calmant, subitement:--«Viens, petit, viens me les mettre... Vous permettez, Sambuc, n’est-ce pas!» Il me tendit ses deux poignets qui tremblaient un peu, deux poignets maigres, avec beaucoup de veines. Le brigadier Sambuc m’aidait.--«Marius, tu te souviendras!... Merci, Sambuc!» disait mon grand-oncle. Et je voyais à travers mes larmes, près de ma figure, la grosse figure du brigadier Sambuc, rouge, honteux, soufflant comme un chat dans sa moustache. Mon grand-oncle, le vieux Férévoux, avait alors soixante et quinze ans!...»
· · ·
A ce moment, l’hôtelière, apportait un plat qui fumait.--«A table! s’écria Marius plus ému qu’il n’aurait voulu le paraître, je dirai une autre fois la fin de cette histoire; les pigeons au sang n’attendent pas!»
LE BON VOLEUR DE GIROPEY.
Je lisais l’autre soir, dans un vieux journal, l’affaire des brigands de la Taille; le nom de Giropey me frappa. Soudain, je revis la petite _Ferme du Chêne-Vert_ (car telle est la gracieuse signification de ces deux syllabes désormais sinistres: l’_Evé_), je revis la vieille et vaste auberge où les assassins ont logé, et, me rappelant ce site charmant, à mi-côte d’une longue montée qui serpente une heure durant sous les arbres et les vignes sauvages, me rappelant la petite fontaine, le grand abreuvoir où les gamins menaient les chevaux boire, et la belle vue qui, du perron, s’étend sur l’immense lit de la Durance couvert de cailloux blancs et de noires oseraies, je n’ai pu m’empêcher de maudire ces étrangers maladroits et brutaux, qui sont venus attrister de leur légende atroce des lieux où les brigands de Provence n’avaient laissé que d’aimables souvenirs.
Car, j’ai beau faire: lorsque, fermant les yeux, je me représente le paysage de Giropey, il m’est impossible d’y encadrer les hideux Piémontais de la Taille. Amoureux d’harmonie, même en ces questions délicates, je voudrais là Gaspard de Besse, par exemple, le chevaleresque larron que toutes les dames d’Aix pleurèrent, et c’est avec un sentiment de fierté bizarre, mais non inexplicable, que, moi, Provençal, je me complais au souvenir d’un bon vieux voleur, plaisant et doux, voleur bien du pays et du terroir, que j’eus la joie de connaître en ce même lieu de Giropey, il y a de cela quelques années.
· · ·
J’étais alors écolier, et je descendais à pied de Sisteron pour m’en aller passer mes vacances à la tuilerie du pont de Manosque. Parti d’assez tard, et flânant en route, j’arrivai à Giropey lorsque le soleil se couchait. Je résolus de fixer là mon gîte d’étape. La beauté de l’endroit m’invitait au repos; 30 kilomètres avaient lassé mes jambes; un poétique spectacle, fait pour séduire une âme jeune comme était la mienne, acheva de me décider.
Sur le banc de pierre de l’auberge, un grand vieillard était assis au milieu d’un groupe d’enfants; il leur racontait je ne sais quoi, et à tout moment l’auditoire éclatait de rire, puis, quand les rires étaient finis, le vieillard recommençait à parler de sa belle voix dont les paroles m’échappaient, mais qui m’arrivait sonore et douce.
M’approchant, je vis qu’il était aveugle, aveugle comme Homère devait l’être, de cette cécité des vieillards qui laisse aux yeux toute leur limpide beauté; les rayons roses du couchant jouaient dans ses longs cheveux plus blancs que neige, et, la tête pleine de souvenirs classiques, je crus un instant contempler le vieux Nestor.
Ce n’était pas Nestor, c’était _Charavany_! Oui, Charavany, le fameux Charavany, de Lurs, celui qui s’évada dix-sept fois du bagne, ainsi qu’on l’apprend dans ses Mémoires, et de qui les bons tours joués aux gendarmes et aux geôliers feront longtemps la joie des veillées.
Charavany n’avait jamais tué. Un jour qu’on l’accusait d’assassinat, il déclara solennellement, en pleine cour d’assises, que devant une aussi indélicate accusation, il croyait de son honneur, à lui Charavany, bien connu partout, de ne pas même se défendre.
Le jury l’acquitta sans délibérer.
Quant aux vols, c’était autre affaire; Charavany tenait à eux comme à sa plus pure gloire, et plutôt que d’en nier un seul, il s’en serait, je crois, inventé d’imaginaires.
· · ·
Écoutez celui-ci, dont il était particulièrement fier et que je tiens de sa bouche vénérable!
Charavany une fois, venait encore de s’évader. Pas d’argent, le ciel bleu pour toit, l’eau des vallons pour boire, mais rien à mettre sous la dent.
Désespéré, mourant de faim, le malheureux voleur songeait vaguement à rentrer au bagne.
Un roulier passa sur la route avec son équipage complet, la _carriole_ et le _brancan_ chargés tous deux, ô tentation! d’immenses fromages de gruyère.
--«Quels fromages, monsieur, il aurait pu s’en servir pour roues!» disait le bon vieux Charavany, dont les narines et les lèvres frémissaient à ce souvenir.
Le roulier, brave homme, voyant Charavany fatigué, le fait monter sur sa carriole. _Dia!... hi!..._ on cause, on se lie, le charretier tombe de sommeil.--Si vous voulez, propose Charavany, du temps que vous dormirez un peu, je me tiendrai au cordeau et je surveillerai les bêtes. Marché fait! Le roulier s’endort, et Charavany, tout en guidant, soulève la bâche en sparterie, éventre une caisse, desserre une corde et envoie le plus beau fromage rouler sans bruit dans le fossé.
Quelques cents pas plus loin, il éveilla honnêtement le roulier:--_Adiousias_, l’ami, je prends par la traverse.
Revenu sur ses pas et maître du fromage, Charavany commence par tailler en son milieu de quoi faire un repas mémorable; en son milieu, entendez-vous, à la place exacte du moyeu, si le fromage eût été roue, mais sans toucher à la circonférence. Puis le voilà parti, roulant devant lui, tranquillement, dans la poussière des grandes routes, ce disque d’aspect fantastique, dont le trou central s’agrandissait à chaque repas.
--»De Peyroles, monsieur, disait Charavany, le fromage m’a mené ainsi jusqu’à Lyon. A la fin, par exemple, il ne tenait pas debout, ce n’était plus qu’un cercle de croûte, et de ma grande roue de charrette la ferrure seule restait. Mais m’a-t-il gêné, ce sacré fromage! lorsque je rencontrais les gendarmes, et que, sans papiers, sans ressources, il me fallait chaque fois leur prouver par de bonnes raisons que voyager en roulant sur la grand’route un gruyère percé à jour était la chose la plus naturelle du monde!»
· · ·
Tous les vols de Charavany furent, comme celui-ci pittoresques et joyeux. La justice s’en fâchait parfois, quoique plus souvent indulgente; en somme, il faut bien l’avouer pourtant, notre héros passa aux galères de Toulon la plus grande partie de sa vie.
Charavany était bien vieux quand on l’en sortit; vieux et aveugle. Comment faire? Il n’y a pas d’invalides pour les voleurs: on envoya donc Charavany à l’hospice de Forcalquier.
A l’hospice, Charavany qui s’ennuyait, Charavany, quoique n’y voyant plus, s’amusa à voler les pauvres. Les pauvres pétitionnèrent en masse, et Charavany fut renvoyé.
Aux hospices de Sisteron et de Digne, mêmes histoires; si bien que, repoussé de partout, le bon vieux Charavany finit par retomber sur les bras du gouvernement.
Alors, chose invraisemblable, et que cependant chacun vous affirmera dans le pays, alors, le préfet se décida à demander pour lui un petit secours annuel sur je ne sais quels fonds départementaux.
Le secours fut voté par le Conseil général.
Charavany, chargé de gloire et d’ans, vint mourir aux lieux qui l’avaient vu naître, paisible, accueilli de tous, commettant encore de temps à autre quelques menus vols dont on riait, aimé des anciens qui se trouvaient fiers d’un tel contemporain, des fillettes qu’il amusait, et des enfants à qui il contait ses aventures le soir, sur le banc de l’auberge, aux rayons du soleil couchant. Et si parfois un voyageur demandait en le voyant: «Quel est ce vieillard vénérable?» les habitants lui répondaient d’un air d’affectueuse considération:
«C’est Charavany, un vieux voleur qui est venu à Giropey manger sa retraite!»
MON AMI NAZ.
Or, voici par suite de quelle aventure mon ami Naz fut voué au vert:
Blasé sur les joies du collège, fatigué de fumer toujours des feuilles sèches de noyer dans des pipes en roseau, et d’élever des serpents avec des cochons d’Inde au fond d’un pupitre, mon ami Naz résolut un jour de s’offrir des émotions plus viriles.
Et, le képi sur l’œil, le cœur battant à faire éclater sa tunique, il entra, mon ami Naz, au cabaret de la mère Nanon.
Tous les collégiens un peu avancés en âge le connaissaient ce cabaret: une porte basse sur la rue, un petit escalier à descendre, un corridor à suivre, et l’on se trouvait dans la _salle_! avec son plafond à solives, sa fenêtre qui regarde la Durance, et la bataille d’Isly accrochée au mur.
O joie, ô paresse!... Le collège à deux pas (parfois même nous en entendions la cloche), et du soleil plein la fenêtre, et la grande voix de la Durance qui montait.
--Une topette de sirop, mère Nanon!
--De sirop, petits?... Est-ce de gomme ou de capillaire?
--De capillaire, mère Nanon.
Et la mère Nanon apportait une topette de capillaire. De la pointe d’un couteau, elle enlevait dextrement le petit bouchon, puis renversait la topette, le col en bas, dans le goulot d’une carafe pleine de belle eau claire. Le sirop s’écoulait lentement, avec un joli bruit, comme le sable d’un sablier. L’eau claire, le sirop s’y mêlant, se troublait de petits nuages couleur d’opale et d’agate, et de grosses guêpes attirées montaient et descendaient le long du verre, curieusement.
Mon ami Naz qui était en fonds ce jour-là but à lui tout seul huit ou dix carafes. Puis, la tête échauffée, il se mit au billard, à _faire la partie_!
Je le vois encore ce billard: un solennel billard à blouses, du temps de Louis le quatorzième, décoré de grosses têtes de lion à ses quatre coins, têtes de lion qui ouvraient avec bruit leur gueule en cuivre, chaque fois qu’au hasard de la partie une bille tombait dedans. Les billes, d’ailleurs, étaient en buis, les queues sans procédé, et les bandes, antérieures, paraît-il, à l’invention du caoutchouc, semblaient rembourrées de lisière. Quant au tapis, qui en décrirait les reprises sans nombre et les maculatures?
Mon ami Naz, ce jour-là, gagnait tout ce qu’il voulait.
Pourquoi ne s’arrêta-t-il pas à temps? Et d’où vient cet amer plaisir que trouve l’homme à tenter la destinée?
Naz gagnait tout: partie, revanche et belle. Il n’avait qu’à s’en aller, il resta. Il n’avait, le dernier coup fait, qu’à poser la queue glorieusement. Il préféra, le dernier coup fait et marqué, garder la queue en main pour _continuer sa série_.
Et il la continua, le malheureux! il fit un, deux, trois carambolages; il en fit cinq, il en fit six; il en fit huit, il en fit dix; et les billes allaient, venaient, s’effleuraient et tourbillonnaient, puis s’entrechoquaient doucement, comme attirées par un aimant invisible; et les carambolages roulaient, et les spectateurs applaudissaient, et la vieille Nanon elle-même, remuant des sous dans la poche de son tablier, admirait et faisait galerie.
Tout d’un coup, c’était un effet de recul! la queue, lancée d’une main nerveuse, glisse sur la bille et la manque; le tapis craque, le tapis se fend triangulairement, et la queue presque tout entière s’engouffre et disparaît dans un abîme de drap vert.
Le tonnerre en personne serait tombé dans la salle, que le saisissement n’eût pas été plus grand. Chacun s’entre-regarda. Naz, le malheureux Naz, resta debout, comme stupéfait, le corps en avant et la bouche ouverte.
--Son père! s’écria la vieille Nanon, qu’on aille chercher monsieur son père!
Le père de Naz arriva.
On s’attendait à une explosion de colère. Il se montra glacial et digne:
--Combien ce tapis?
--Soixante francs, mon bon monsieur, pas moins de soixante francs.
--Voici soixante francs!... et qu’on me donne le vieux drap.
Puis, les bandes déboulonnées et le tapis décloué:
--Emporte-moi ça, dit le père en remettant à Naz le tapis roulé.
Que comptait-il faire?
Le surlendemain tout fut expliqué quand nous vîmes entrer le malheureux Naz vêtu de vert de la tête aux pieds: habit vert, gilet vert, pantalon vert, casquette verte, et non pas vert-pomme ou vert-bouteille, mais de ce vert cruel et particulièrement détestable qu’on choisit pour les tapis de billard. Sur l’épaule droite nous reconnûmes tous une grande tache faite par la lampe à schiste, et sur l’épaule gauche une petite meurtrissure bleue imprimée dans le drap par un _massé_ trop brutal.
A partir de ce jour, mon ami Naz passa une jeunesse mélancolique.
Six ans durant, son père fut inflexible; six ans durant, des habillements complets de couleur verte sortirent pour le malheureux Naz de cet inépuisable tapis.
Ses camarades le raillèrent.
Les demoiselles de la ville s’habituèrent à rire de lui.
Et le malheureux Naz souffrit beaucoup de toutes ces choses, étant né avec un cœur aimant.
On le surnomma le lézard vert.
Sa figure, à force d’ennui, devint peu à peu verte comme le reste. Il se mit à boire de l’absinthe!
Enfin, à l’âge de vingt ans, long, maigre, et toujours habillé de vert, mon pauvre ami Naz, ayant pris l’humanité en haine, s’embarqua vert et seul pour les Grandes-Indes, le paradis des perroquets!