L’HOMME-VOLANT.
J’ai connu un homme-volant,--la race des hommes-volants n’est pas près de disparaître de ce monde!--il s’appelait Siffroy (d’Antonaves), il était berger de son état.
La nuit, menant les moutons sur la montagne, Siffroy regardait toujours en l’air. Depuis son enfance, l’espace l’inquiétait: l’espace, l’infini du bleu piqué d’étoiles. Il aurait voulu monter là-haut, comme les jean-le-blanc et les aigles, comme la fumée de son feu. Pourquoi? pour rien... Du moins, il ne savait pas.
Un jour, à l’auberge, c’est la première fois qu’il y entrait, Siffroy remarqua une vieille image représentant un homme dans un grand panier qu’emportait vers le ciel un globe immense. Le globe planait au-dessus des nuages; en bas, la terre semblait une fourmilière, avec des villes, des champs de blé, des ponts, des rivières, des routes; l’homme du panier tenait un drapeau. Siffroy se fit expliquer; et depuis il se voyait toujours en rêve, lui Siffroy (d’Antonaves) tenant un drapeau, au-dessus des nuages, dans un grand panier.
Certain samedi, jour de marché, Siffroy descendit à la ville. Il avait deux écus en poche. Arrivé au Portail peint, il s’informa auprès du préposé de l’octroi: «si l’on ne connaîtrait pas quelqu’un, par hasard qui pourrait lui faire un joli ballon pour deux écus?» Le préposé de l’octroi, ayant dévisagé notre homme; répondit:--«Pour un travail comme celui-là, il faut du papier peint, de la colle... je ne vois guère que Castarini.» Or, il faut savoir que ce Castarini, peintre et colleur de papier peint à ses moments perdus, avait pour occupation principale d’amuser les gens de la ville en ourdissant à l’encontre des naïfs villageois toute sorte de farces et de méchants tours.
Siffroy trouva Castarini devant sa boutique, sur la Placette, en train de barbouiller de beau jaune cadmium, imitant l’or, une enseigne pour un café.--«Qu’y a-t-il à votre service?»--«Excusez si je vous dérange, mais je m’appelle Siffroy (d’Antonaves) et je voudrais que vous me fissiez un joli ballon de deux écus. C’est le préposé qui m’envoie.» A ces mots, Castarini détourna la tête et, voyant la bonne figure doucement candide et le crâne en ogive de son interlocuteur, il cligna de l’œil avec un air de profonde satisfaction, tandis qu’un frémissement scélérat (le tigre en a de tels quand il flaire sa proie!) lui bridait les muscles des joues.--«Un ballon? ainsi vous voudriez un ballon, fit-il en reposant son pinceau sur sa boîte à couleurs; un ballon pour monter dedans?»--«Oui, monsieur, en papier bleu autant que possible, avec la lune et les étoiles.»--«On peut vous en faire un si vous y tenez; moi, il me semble que je préférerais un cerf-volant, solide, bien bâti, un beau cerf-volant à deux places.»--«Je n’en ai jamais vu!» dit Siffroy.--«C’est que dans un ballon il y a de l’esprit de vin, des étoupes; rien qu’un coup de vent et tout s’enflamme!... aimeriez-vous brûler en l’air?» Siffroy était devenu perplexe. Castarini, lui, comptait sur ses doigts, réfléchissait. Puis, tout à coup, comme subitement inspiré:--«Que diriez-vous d’une paire d’ailes?»--«Des ailes! J’y avais pensé,» répondit Siffroy qui, en effet, avant sa découverte du ballon, avait plus d’une fois rêvé aux moyens de se fabriquer des ailes, tout en suivant du regard, là-haut dans le bleu, le vol des aigles et des jean-le-blanc.
Marché conclu, jour pris: Siffroy remonte vers Antonaves, et Castarini se met résolument au travail.
Ce fut un émoi dans la ville quand on apprit qu’à la foire prochaine Siffroy (d’Antonaves) volerait et que Castarini lui fabriquait ses ailes. Trois semaines durant, les curieux assiégèrent la boutique de la Placette; trois semaines, Castarini demeura enfermé chez lui, négligeant les peintures en train, refusant les commandes les plus pressées, peu visible, silencieux et tout entier à son chef-d’œuvre.
· · ·
Enfin, le grand jour arriva. Dès la première heure, les gens de la ville allèrent se poster sur le pont, guettant la caravane d’Antonaves.--«Et Siffroy?» Pas de Siffroy! On apprit que Siffroy était descendu chez Castarini depuis la veille pour essayer les ailes et s’exercer.
Tranquille comme si de rien n’était, Castarini fumait sa pipe à sa fenêtre.
Il se fit peu d’affaires à cette foire-là; légumes, paniers d’œufs, sacs de blé restèrent à l’abandon. Hommes et femmes, tout le monde attendait sous la fenêtre de Castarini.
A midi sonnant, Castarini éteignit sa pipe. Un instant après, il apparaissait sur la porte, tenant par la main Siffroy (d’Antonaves), rouge d’orgueil et décoré d’une immense paire d’ailes. Quatre mètres d’ailes pour deux écus, tout en papier d’argent et d’or! Castarini évidemment en était du sien, Castarini avait bien fait les choses!
Aussi quelle joie quand, sur le vieil orme étêté dont la fourche formait plate-forme, on vit Siffroy (d’Antonaves) apparaître en costume de chérubin! Siffroy n’était pas beau naturellement; représentez-vous-le avec des ailes d’argent et d’or sur sa veste de droguet.
--«Du large, vous autres! cria Castarini; et toi, Siffroy, aie bien soin de te lancer au troisième coup... Je compte: _une, deux, trois!_» Siffroy gonfla ses ailes, qui battirent au vent et frémirent; il prit son élan, mais ne se lança point. Tant de têtes d’hommes et de femmes, tant d’yeux levés vers lui, tant de bouches ouvertes l’interloquaient, et puis l’ormeau maintenant, lui semblait haut comme une montagne.--«Recommençons: _une, deux..._» les ailes retombèrent affaissées, et Siffroy déclara qu’il n’avait pas envie d’aller se noyer dans la mer. A cette réponse, la foule se fâcha et quelques-uns voulurent jeter des pierres. Mais Castarini les arrêta. Castarini était psychologue et avait appris à connaître l’âme chimérique et fantasquement imaginative de Siffroy:--«Il va voler, vous allez voir!» Puis, de sa voix la plus douce:--«Dis-moi, Siffroy, c’est donc partir qui t’embarrasse?»--«Oui, c’est partir; après, cela irait tout seul!»--«Je vais te donner le moyen, ferme les yeux, remue les ailes, et figure-toi que tu es petit oiseau.»--«Je me le figure,» dit Siffroy.--«Maintenant, attention: je vais t’effaroucher.» Et s’approchant de l’arbre sur la pointe des pieds, Castarini claqua doucement dans ses mains en faisant: _pchit! pchit! pchit!!!_ comme pour faire s’envoler une fauvette.
La fauvette... non: Siffroy s’envola; il tourbillonna un instant dans un nuage d’argent et d’or, tomba par terre et se rompit la jambe droite. Et l’on parle encore dans le pays de ce bon Siffroy (d’Antonaves) qui, perché sur un orme, croyait être petit oiseau.
LES ANES MALADES.
Qu’on en pense ce qu’on voudra, j’eus toujours un faible pour l’âne. Cela sans doute me vient d’enfance et les impressions d’enfance ne se discutent point.
J’aime l’âne, estimable animal, si voisin de l’humanité par ses vertus comme par ses vices: dur au travail et flâneur par boutade, continent et luxurieux suivant l’occasion et la saison, patient un jour, puis révolté, volontiers rêveur et tout à coup se ruant et pétaradant en des facéties imprévues, l’œil malicieux et résigné à l’ombre d’un bouquet de longs poils gris, l’oreille raide sous le bâton, mais devenant d’une mobilité étonnante, d’une exquise sensibilité pour prendre le vent au moindre bruit, vrai philosophe en somme dans sa robe de bure bourrue, un peu terreuse, usée par places et pareille non au froc du capucin, mais, ce qui vaut mieux, au manteau effrangé du Cynique.
Dans Canteperdrix, qui est une ville de paysans, chaque paysan a son âne et sa maisonnette. Le paysan loge au premier, l’âne loge au rez-de-chaussée. A part cela, leur vie est la même. Levés tous les deux avant l’aube, ils vont à l’olivette ou à la vigne; l’homme porte le bissac et la pioche, l’âne porte une charge de fumier, un sac de semence, quelquefois aussi il ne porte rien, car l’âne sous ce ciel béni est un ami plus qu’un esclave et l’homme travaillerait mal si, entre deux coups de collier, relevant la tête, il n’apercevait au haut du champ son compagnon sobre et fidèle en train de tondre à larges lèvres quelque maigre buisson rôti par le trop grand soleil. Pour tromper la longueur du jour, parfois l’âne se met à braire; son chant remplit l’espace immense, le silence règne quand il s’est tu, silence absolu, religieux, que trouble seul sur les coteaux le bruit argentin de la pioche. Et c’est longtemps, longtemps après que l’ortolan ou le coucou hasardent de nouveau leur cri et qu’on entend se réveiller le chœur enragé des cigales.
L’âne fait partie de la famille; et c’est un grand orgueil pour tous, quand, après les courses de Saint-Aroï, son maître le ramène vainqueur, monté à cru, sans bât ni selle, mais secouant fièrement au son des tambours le bridon triomphal pomponné dans le goût espagnol ou la musette en sparterie que décorent de petits miroirs et des broderies en laine aux couleurs voyantes. Heureux les ânes de Canteperdrix s’ils connaissaient bien leur bonheur! car, ils sont vraiment paysans, peinant l’été, se reposant l’hiver et partageant en tout et toujours les nobles travaux et les robustes joies de la vie rurale.
Donc, une fois il arriva que tous les ânes de Canteperdrix furent malades, et Dieu sait qu’il y a des ânes dans la ville de Canteperdrix!
L’ange exterminateur, celui des ânes, avait passé, marquant les portes; et dans le haut, dans le bas quartier, les pauvres bêtes tombaient comme mouches. Plus de bruit de sabots, le matin à l’heure où l’on part, dans les ruelles; plus de clochettes sonnantes le soir, au retour des champs, près de la fontaine; mais tout le long de la journée, avec de durs cahots sur le pavé pointu, le chariot bas de l’équarrisseur qui, suivi du hurlement des chiens, emportait les cadavres à la grève.
Un remède fut trouvé, cher, mais guérissant quelquefois: on gorgeait les ânes de miel, largement, par grandes cuillerées. Je vis soigner ainsi l’âne d’un voisin: efflanqué, la langue pendante, le poil secoué de longs frissons, il gisait tristement sur la litière de buis frais coupé près de sa mangeoire à moitié pleine. La femme, appuyant maternellement la tête de l’âne sur ses genoux, maintenait ouvertes ses mâchoires et l’homme, les bras nus, fouillant dans un grand pot, enfournait d’énormes pelotes d’un beaux miel odorant et roux, naturelle potion où le gosier du moribond pouvait reconnaître au passage, réduites à leur quintessence, toutes les fleurettes des près et toutes les herbes des montagnes.
Dans un coin, Baptistin soupirait. Baptistin le fils de la maison, un gamin de huit ans qui malgré son âge menait déjà le soir l’âne boire.--«Voyez comme il avale! soupirait Baptistin, cela lui fait du bien, le pot est presque aux trois quarts vide...» Et s’étant accroupi il regarda l’âne qui avalait, avalait toujours. Depuis la maladie, Baptistin était comme fou et manquait l’école, mais son père le lui pardonnait, comprenant sa grande douleur.
Tant de cœur chez un enfant si jeune me toucha.
A deux jours de là, je le vis passer riant, rayonnant, respirant la joie:--«Hé! Baptistin, arrête-toi; l’âne va donc mieux?--Au contraire, mon pauvre monsieur, il est mort ce matin quand le coq chantait; je viens d’avertir l’écorche-rosses.» Puis il ajouta, l’œil éclairé, la lèvre gourmande:--«Vous savez? C’est moi qui achève le pot de miel!»
LE LAPIN DU COUSIN ANSELME.
--Pourtant, quel intérêt...
--Quel intérêt!... Décidément tu n’es pas fort en ces délicates psychologies. Mais, ce qui fait le charme raffiné du mensonge, du vrai mensonge, c’est précisément d’être inutile. Le mensonge trouve en lui-même sa récompense et son plaisir. C’est un lys qui ne file point, une flamme heureuse de briller sans qu’elle éprouve le besoin d’éclairer personne... Quel intérêt! comme si Anselme, le cousin Anselme, avait obéi à un intérêt quelconque le jour où bénévolement il nous proposa de manger son fameux lapin! Tu te rappelles bien le lapin d’Anselme?
A vrai dire, je ne me rappelais pas du tout. Mon interlocuteur est un Méridional du pur Midi, menteur par excès d’imagination et sceptique comme tous les menteurs qui ne croient qu’à leurs propres mensonges. Conteur agréable, d’ailleurs, à cela près que sa pensée allant toujours d’un train de galop, sa parole a peine à la suivre. Il commence une histoire, l’oublie et, soudain la remplace par une autre. Aussi, sans plus m’occuper du sujet de conversation semé en route, je m’apprêtai à écouter l’aventure du cousin Anselme et de son lapin.
--Tu n’as pas l’air de te rappeler! c’est étonnant... Enfin, peu importe! Donc, un jour de l’année passée, m’étant, suivant l’habitude des commerçants de chez nous, levé de grand matin pour ne rien vendre, je m’occupais sur le pas de ma porte, avec toi ou avec un autre, à considérer l’air du temps, quand Anselme passa et me demanda:--Comment préférez-vous le lapin?--Mon Dieu! répondis-je, en civet, avec beaucoup de serpolet et de thym; je ne crains même pas d’y ajouter gros comme l’ongle d’écorce d’orange.--Parfait! cela se trouve bien, je vous cherchais précisément pour vous inviter à en manger un au bastidon...
Un civet au bastidon! Ces seuls mots m’avaient mis l’eau à la bouche. On est si bien là, loin de sa femme (car au bastidon la femme ne pénètre point, et le plus débonnaire Provençal met à défendre cet asile de paix contre l’invasion du sexe impur une férocité mahométane!), on est si bien là dans l’unique pièce parfumée d’aïoli qui sert à la fois de salle à manger et de cuisine, tandis que les charbons du fourneau où le déjeuner mijote s’obscurcissent et meurent en lançant une dernière bouffée chaude, et qu’au dehors, sur les maigres pins du coteau crient désespérément les cigales grillées.--Et quand le mangerons-nous, ce civet?... demain?--Comme vous y allez! Ne plaisantons pas: j’ai visité hier la lapinière, il y a une mère qui, à mon compte, fera ses petits avant deux jours. La race est précoce; on peut donc fixer le déjeuner à cinq semaines d’ici.--Va pour cinq semaines!... soupirai-je un peu défrisé.
Ah! par exemple, pendant ces cinq semaines je n’eus pas le loisir d’oublier le lapin. Anselme, dès le lendemain venait m’en apporter des nouvelles. La femelle avait mis bas: six lapereaux superbes, un surtout, gris de poil avec le nez rose, qui déjà au seul aspect d’un trognon de choux remuait l’oreille comme père et mère. C’est celui-là qu’on mangerait! Deux jours après ce fut une autre gamme: le mâle, un enragé, dévorait ses enfants par jalousie; on avait dû le mettre en geôle, sous un panier renversé, avec une grosse pierre dessus; trois lapereaux avaient péri victimes de ce nouveau Saturne, mais, par un hasard miraculeux, celui à poil gris et à nez rose survivait. La semaine suivante, Anselme me déclara d’un air affligé que trois petits, aussi drus et forts et tétant toujours épuisaient la mère; il allait en sacrifier deux: cela lui faisait de la peine, mais le dernier aurait la part des autres et profiterait d’autant.
Dès ce moment, l’unique lapin suffit à remplir notre vie: au café, à la promenade, Anselme ne me parlait que de lui, s’attendrissant sur ses grâces enfantines, racontant ses caprices, constatant ses progrès. Plus d’une fois même, à l’heure du départ pour les champs, quand, dans la rue endormie encore, tintent au cou des chèvres et des bourriquets quelques clochettes matinales, Anselme vint cogner à mes vitres, en criant: «Tandis que vous voilà tranquille dans vos draps, moi je vais couper pour notre lapin l’herbe qu’il aime, des seneçons, des liserons...» Et il ajoutait en s’éloignant, pour prouver son zèle: «J’étendrai un moment l’herbe au soleil, parce que les lapins, la rosée les tue.» Dans les brumes de mon sommeil interrompu, ce lapin m’apparaissait gigantesque!
Un matin, le lapin s’échappa. Anselme, tout ému encore, vint chez moi me raconter la chose. A force de courir, il était parvenu à le rattraper.
Enfin Anselme déclara que le lapin se trouverait à point dans huit jours, ce qui mettait la fête un dimanche. En attendant, il allait vivre au régime sec: plus d’herbage, plus de verdure, plus de ces plantes gonflées d’eau qui font aux lapins leur chair fadasse et molle; rien que des lavandes, des marjolaines; de temps en temps, mais pas souvent, quelques brindilles de poivre-d’âne, toute une nourriture odorante cueillie exprès par Anselme sur la montagne, car Anselme pour tout au monde n’aurait chargé un autre que lui de ce soin.
Le dimanche arriva. Anselme voulut partir le premier, dès l’aube, pour sacrifier la victime d’un coup sur l’oreille à la façon classique, l’apprêter et la mettre en casserole; moi, je devais venir après, tout à mon aise, avec deux ou trois amis qui m’aideraient à porter le vin et les autres provisions... Mais écoute la fin de l’histoire!
--Volontiers; le lapin d’Anselme était-il bon?
--Hélas! mon ami, ce rare lapin, si gras, si rond, si bien nourri, parfumé comme une cassolette, ce lapin n’avait jamais existé que dans l’imagination d’Anselme. M’étant levé de très bonne heure ce jour-là, le hasard fit que je surpris Anselme en train d’acheter son lapin chez le marchand de lapins. Anselme ne possédait dans son bastidon, je m’en suis assuré depuis, ni lapinière, ni mère lapine; et c’est uniquement pour le plaisir qu’un mois durant le brave garçon m’avait menti, ajoutant chaque matin, avec une ingéniosité de poète ou de romancier, un grain nouveau à son chapelet d’innocentes impostures.
--Et tu en conclus?...
--Tiens, c’est vrai! où en étions-nous? Ma foi avec ce lapin, cet Anselme, j’ai un petit peu perdu le fil.
FRUITS DE MER.
Tout à coup mon ami le Capitaine s’écria:
--Je crève de rire... Puis sans remarquer mon air étonné, toujours sérieux comme un pape, il ajouta:--... Je crève de rire quand je vois des huîtres, parce que cela me rappelle la seule fois que nous en mangeâmes, à Antibes. Là-bas les coquillages ne manquent point; nous avons toutes sortes de fruits de mer: les praires de Toulon, les clovisses, les moules, et les oursins que j’oubliais, les oursins qu’on pince au fond de l’eau, quand ils se promènent, à la pointe d’un roseau fendu. _Pour d’huîtres_, par exemple, bernique! De temps en temps les maîtres d’hôtels en font bien venir un panier ou deux de Marennes ou de Cancale, mais celles-là, d’abord les Anglais les accaparent, et puis il ne serait pas agréable de manger au bord de la Méditerranée des choses poussées dans l’Océan.
Et le Capitaine, répondant à l’invisible interlocuteur que tout bon méridional porte en soi, conclut philosophiquement:--Eh, té, on s’en passe de vos huîtres!... Puis il continua après un soupir:
--Le plus pénible dans tout ça, c’est qu’à l’entrée du port, à deux pas de la Porte-Marine, il y a des millions et des milliards d’huîtres, de quoi nourrir plusieurs régiments, un banc énorme qui s’en va sous l’eau jusqu’à moitié chemin de la Corse.
--Pourquoi ne les pêchez-vous pas!
--Parce que c’est trop bas, coquin de sort: au moins à vingt brasses. Seulement on les aperçoit distinctement, par une belle mer, dans les jours calmes. Et quelles huîtres, mon ami! larges comme ce chapeau, blanches, grasses! Aussi, quand je m’en allais par là, près de la bouée de _Cinq-cents-francs_, entre le phare et le fort Carré, tendre mes _palangrotes_ aux _castagnores_, cela me faisait frémir de les voir bâiller. Savoir qu’on a une mine d’huîtres sous son bateau et ne pas pouvoir en goûter une! Je leur montrais le poing au fond de l’eau, oubliant tout, même les castagnores, quoique la castagnore soit un joli poisson avec la peinture de ses écailles, et ses nageoires qui ont l’air découpées au ciseau.
Là-dessus, mon ami le Capitaine, bien que je n’eusse soufflé mot, m’interpella furieusement:
--Ainsi tu ne crois pas que j’en aie mangé de ces huîtres?
--Voyons, qui te dit?...
--Non, tu ne le crois pas!... J’en ai mangé pourtant, moi; mais il fallait un de ces hasards qui n’arrivent que tous les cent ans, un véritable coup de la Providence. Figure-toi... C’était précisément en cette saison, un lendemain de tempête. La mer avait été mauvaise trois jours, et, trois jours durant, d’énormes vagues venues droit d’Afrique s’étaient amusées à jouer au cheval fondu par dessus le môle et les remparts. Après mon bureau, au lieu de faire le tour de ville, l’idée me vint d’aller, de l’autre côté de l’anse Saint-Roch, regarder la plage. C’était superbe. Le fond de la mer avait dû être retourné sens dessus dessous comme un gant. Le rivage blanc d’os de seiche, couvert d’éponges, de pierres ponces, et puis du corail, toutes sortes de coquillages! Je ne connais rien à ces bêtises, mais elles m’amusent; après deux ou trois petites heures, j’en avais mes poches remplies au point de ne plus pouvoir marcher. J’allais retourner sur mes pas, quand, un peu en avant dans l’eau, j’aperçus un rocher d’aspect bizarre. Et dire que j’hésitai un instant à me mouiller les pieds, dire que je faillis passer sans regarder à côté d’une telle trouvaille! car c’était une vraie trouvaille: je ne sais combien d’huîtres, ensemble accrochées et soudées, un aggloméré, un béton d’huîtres, ne formant plus qu’un bloc, déraciné sans doute la veille et ramené du fond par le gros temps. Tu devines ma joie, mais que faire de mon épave? J’essayai de l’emporter: trop lourd! Laisser là les huîtres et m’en aller chercher secours eût été d’une souveraine imprudence: un passant n’aurait eu qu’à mettre la main dessus. Pour comble de malheur, la nuit tombait. Ma résolution fut bientôt prise: j’avais du tabac, une pipe, et je m’établis dans un creux d’où je pouvais surveiller, rien qu’en ouvrant la moitié d’un œil, mon trésor caressé par les flots et gardé par le clair de lune. Toute la nuit, je rêvai d’huîtres; et quand je me réveillai, un peu engourdi par l’air frisquet, mes huîtres étaient là, le soleil levant perçait la brume et les bateaux-pêcheurs sortaient du port. A force de héler, un de ces pêcheurs m’entendit. «Comment! c’est vous, monsieur le Capitaine, mais tout le monde vous croit noyé!--Laisse-les croire et aide-moi à embarquer ça!--Une pêche rare, monsieur le Capitaine, qui fera du bruit dans la ville!»
Et je te crois, qu’elle fit du bruit! Un grand déjeuner fut servi au cercle, avec mon bloc d’huîtres tout entouré de fleurs, au milieu de la table; car, afin que chacun pût jouir du coup d’œil, on devait le dépouiller peu à peu en mangeant, et n’ouvrir les huîtres qu’une à une. Nous étions quarante convives: il y eut des huîtres pour tous. Et, chose étrange, à mesure que le bloc se décroûtait de ses huîtres, on le voyait progressivement prendre une forme régulière. «C’est un rocher rond...» disaient les autres. Moi, je voyais bien que ce n’était pas un rocher rond. Soudain je pousse un cri de joie: le prétendu rocher se trouvait creux, avec autant d’huîtres au dedans qu’on en avait enlevé au dehors. Et dures, et serrées! pour les avoir, ce fut le diable! Sans compter que le président de la Société archéologique me criait tout le temps:
«Prends bien garde! n’abîme rien, c’est une urne; j’en vois l’émail! une urne antique tombée de quelque galère et vieillie sous la mer; nous en ferons hommage au Musée.» Va pour une urne! mais les urnes de cette espèce, tout honnête homme en a dans sa chambre, et on les fabrique à Valauris.
Ce qui n’empêche pas, ajouta mon ami le Capitaine en manière de conclusion, que tout le monde redemanda des huîtres et que, moi d’abord, je fis honneur à cette seconde tournée.
ESCARGOTS D’AFRIQUE.
Si vous avez froid, si l’hiver vous paraît long et Paris monotone, faites comme j’ai fait l’autre soir, assistez à un dîner d’explorateurs. Là, dans quelque salon orné de nattes aux couleurs vives, décoré bizarrement de panoplies sauvages et de costumes primitifs en plumes de perroquet, au milieu d’une conversation où s’entremêlent les longitudes et les latitudes, les gommes et la poudre d’or, les plumes d’autruche et l’ivoire, vous pourrez, tandis qu’au dehors la neige cristallisée brille, et tout en savourant un moka qui vient de Moka, parfumé de tafia d’origine, vous procurer gratis et sans danger la sensation d’un grand voyage aux heureux pays du soleil.
La belle flamme et quelle verve, et les mirifiques aventures dans cette Afrique, mère des monstres, qui cache encore tant de secrets!
Pour nous l’ouvrir, des héros sont morts!
Cependant les escargots du Marseillais cheminent lentement à travers des régions non visitées, et, comme ces voyageurs d’un nouveau genre portent leur maison sur le dos et n’ont à s’embarrasser ni de bagages ni de tentes, tout donne lieu de croire qu’ils arriveront les premiers.
--Quels escargots?... quel Marseillais?...
--C’est une histoire qu’au dessert mes explorateurs racontèrent et que je vais à mon tour vous raconter.
Du temps que les escargots étaient inconnus dans l’Afrique australe (il y a bien sept ans de cela, comme chacun sait), un Marseillais vivait à la ville du Cap. Commerçant toute la semaine, il s’était fait bâtir, pour y passer ses dimanches, sur les flancs de la montagne de la Table, à l’endroit le plus sec et le plus rocheux, un petit cabanon horriblement blanc qui lui rappelait son cher Marseille. Là, une fois tous les huit jours, grillé du soleil, mais heureux, il se confectionnait un bel aïoli et le mangeait tout seul en regardant la mer. L’aïoli mangé dans ces conditions le consolait un peu de la patrie absente. Hélas! le cœur de l’homme est insatiable. Que signifie d’ailleurs un aïoli sans son accompagnement d’escargots? Et le bon Marseillais, redevenu mélancolique, s’attendrissait obstinément au souvenir des escargots mangés sur place après qu’on les avait dénichés dans les éboulis des murs en pierre sèche qui soutiennent les jardins de Menpenti et du Roucas-Blanc. Un jour, le Marseillais n’y tint plus; il écrivit à un compatriote resté là-bas, fait pour le comprendre, et deux mois plus tard, par le retour du courrier, arrivait à la douane de Cape-Town une caisse carrée, percée de mille trous, et répandant une odeur étrange. Cette caisse renfermait dix mille escargots, de ces fins petits escargots gris qui, selon la prétention des Provençaux, sont aux escargots de Bourgogne ce qu’est au lapin de garenne un maigre lièvre montagnard nourri de lavande et de thym. Quatre mille escargots étaient malheureusement morts en route. Sur les six mille survivants, notre Marseillais en choisit trois mille qu’il réserva pour être mangés, et plaça les autres dans un petit parc abondamment pourvu de légumes frais et de tout ce qui peut, en général, rendre aux escargots la vie douce. Le Marseillais avait son idée; et quand ces derniers lui parurent remis des fatigues de la traversée et suffisamment restaurés, chaque soir il en prenait quelques-uns des plus gaillards et, se perdant dans les milles sentiers entourés de jardins et de villas qui serpentent autour de la montagne, il les déposait dans un trou de mur ou sur la plate-bande d’un potager, à travers les barreaux d’une grille:--«Nous avons ici un climat béni, se disait-t-il, tous les légumes d’Europe y prospèrent; c’est bien le diable si mes escargots ne multiplient pas!»
En effet, les escargots multiplièrent, et, dès lors, par les belles nuits australes, sous les reflets de diamant de la Croix du Sud, l’heureux Marseillais, un panier au bras, put faire mystérieusement d’abondantes et savoureuses récoltes.
Pendant quelque temps, tout alla bien. Par malheur, les escargots, à qui le sol convenait, multipliant, multipliant toujours, finirent par déborder les jardins, contournèrent stratégiquement les murs de la ville et, peu à peu, se trouvèrent occuper toute la riche et grasse presqu’île: les aristocratiques cottages de Rosebank, ombragés de chênes, et les coteaux cuits du soleil où mûrit le vin de Constance.
La chose ne se passa point cette fois sans attirer l’attention publique: un beau jour, les bons vignerons hottentots au service des propriétaires hollandais arrivèrent tout effarés à la ville racontant que des animaux étranges, sans pattes, quatre fois cornus, et tels que les anciens ne se rappelaient pas en avoir jamais vu les pareils dans le pays, dévastaient les vignes, hachaient les pampres et les grappes, et revenaient plus affamés et plus nombreux à mesure qu’on les détruisait.
Le directeur du Muséum, à qui un spécimen fut apporté, reconnut avec stupéfaction dans le monstre tous les caractères de l’_Helix Cochlearia_, du vulgaire escargot d’Europe.
L’importateur ne soufflait mot; mais on apprit son nom par les registres de la douane. Grande émotion, fureur des journaux! Pendant quelques jours la vie du Marseillais fut menacée.
Cependant, tandis que la colonie ne parlait que d’eux et que les _Magazines_ publiaient leur portrait avec des cornes intentionnellement exagérées, les escargots marchaient toujours. Un obstacle les arrêta, à l’entrée de l’isthme: les _Flats_, vaste étendue de marécages et de sable, fleurie d’orchidées multicolores, de bruyères lilas et roses, domaine familier des serpents et des canards sauvages, mais que les escargots ne pouvaient traverser sans se noyer ou s’enliser. Patients et têtus, ils attendirent; puis, un chemin de fer ayant été construit pour relier la ville avec l’intérieur, ils se glissèrent prudemment, silencieusement le long des rails et envahirent les riches exploitations du _Coin français_ et les vignobles de _la Perle_.
Les escargots iront plus loin encore, poussés au Nord par un vague instinct, on dirait presque par un désir de se rapprocher de la patrie. Ils seront demain aux Champs de diamants; les voies ferrées aidant, ils atteindront un jour le Zambèze...--«Qui sait? dit en terminant le voyageur qui faisait ce récit, dans vingt ans, dans trente ans peut-être, un Caillié ou un Livingstone, arrivant dans le dernier coin inexploré du continent africain, éprouvera la douloureuse surprise de voir qu’il a été précédé par les escargots partis du Cap.»
--Et le Marseillais?
--Les habitants, pour toute vengeance, ont donné son nom (Lavertpilière ou Cazenavette) au gastéropode qu’il importa. Nom maudit aujourd’hui par toute la colonie, mais qui sera béni demain s’il est vrai, comme le _Cape-Times_ l’annonce, que la seule présence de l’escargot suffit à détruire le fléau des terres australes, plus terrible que notre phylloxera: la punaise blanche d’Australie! Ce qui prouve qu’on peut devenir bienfaiteur de l’humanité sans le savoir et par pure gourmandise, et qu’il suffit parfois de laisser les choses aller pour que tout s’arrange et soit pour le mieux dans le meilleur des mondes.
LES SAULES DE M. SÉNEZ.
M. Sénez aime la nature.
Vers la fin de l’hiver dernier, ayant appris que j’habitais, au pied des Alpes, une bourgade perdue, dans les torrents, les rochers et la lavande, M. Sénez débarqua chez moi un beau matin en costume pastoral, par le petit coupé à deux places qui fait le service d’Avignon.
Avec son chapeau rustique et son sac de nuit, M. Sénez apportait, réglé d’avance, un idéal de campagne. Il voulait simplement, me dit-il, une maisonnette au regard du soleil couchant, précédée d’un bassin où tremperaient deux saules pleureurs et où chanterait une grenouille.
M. Sénez ne chercha pas longtemps son idéal; il l’avait trouvé le soir même.
Figurez-vous une de ces petites maisons cubiques, blanchies à la chaux et entourées d’un mur de pierres sèches, où les bons Provençaux, qui sont de la nature des cigales, vont par bandes, le dimanche, se réjouir à l’ombre d’un pin ou d’un olivier, ombre aussi claire, d’aussi fine trame et aussi percée de trous ensoleillés que le manteau du philosophe Antisthène. Tout semblait nu et froid encore à cause de la saison; mais grâce à ma double vue de Provençal et de poète, je vis le bastidon tel qu’il serait un mois plus tard, et je sentis passer dans l’air comme un parfum de vin muscat, d’aïoli et d’escargots de vigne.
Autres étaient les impressions de M. Sénez.
Ce qui du premier coup l’avait séduit là-dedans, ce que sa vive imagination se représentait par avance, ce n’étaient pas le mur blanc, les cigales, l’herbe brûlée, l’ombre noire des artichauts projetant en ligne sur le sol leurs fruits de forme classique pareils au thyrse de Bacchus et leurs larges et belles feuilles contournées comme des acanthes, rien enfin de cet assoupissant poëme de la chaleur et de l’été, avec les ortolans qui chantent, les blés trop mûrs qui se froissent bruyamment et les grands chemins qui poudroient; ce que voyait M. Sénez, ce qui seul le faisait rêver, c’était une chose si ridiculement attendrissante en pareil endroit, que d’abord je ne l’avais pas aperçue: le bassin! un bassin rond grand comme la main, bordé de buis, épais de mousse, égayé d’un mince jet d’eau qui sautait de côté à un pied en l’air avec de petits mouvements asthmatiques, et ombragé en espérance par deux saules, manches à balai jaunes pour le quart d’heure, mais qui promettaient d’être, la saison aidant, de magnifiques saules pleureurs.
--Il y a une grenouille! me disait M. Sénez ravi.
--Elle doit se trouver bien malheureuse.
--Ne plaisantons pas. Et les saules? Savez-vous seulement combien c’est joli les saules qui poussent? les saules pleureurs, bien entendu! D’abord, tout autour des rameaux, commence à flotter une verdure tendre, un nuage, un brouillard, une fumée de verdure, comme si on les avait très légèrement poudrés d’or vert. Ils vous ont un parfum de miel, avec cela! Puis la verdure croît, les longues feuilles déroulées retombent au bout des longues branches, descendant un peu chaque jour, jusqu’à ce que leur bout fin trempe dans l’eau et se soude à son propre reflet. Inextricable labyrinthe où se confondent le bleu du ciel et les éclairs de l’eau, les mousses et les rayons, les vrais saules et leurs images.
M. Sénez était fou de ses saules.
Pendant quinze jours il ne les quitta pas, perdant le boire et le manger, épiant l’apparition du premier bourgeon avec une joyeuse inquiétude.
--Mes saules poussent! mes saules poussent! disait-il tous les soirs quand il rentrait. Il se couchait de bonne heure pour rêver d’eux.
Puis un jour, subitement, M. Sénez devint sombre; il ne parlait plus des saules, il ne voulait plus qu’on lui en parlât.
Et cependant, en plein mois de mars, devaient-ils avoir assez de feuilles!
Je flairais un drame dans ces saules! Je voulus les voir de mes yeux; sans avertir M. Sénez, je me rendis à la maisonnette.
Pauvre ami! Pauvre M. Sénez! Alors je compris ses tristesses. Le paysage idéal était là; le soleil couchant se couchait; la grenouille chantait sous le jet d’eau; mais les saules, les fameux saules, qu’il avait rêvés échevelés et blonds comme une jeune fille d’Allemagne, les saules pleureurs, hélas! ne pleuraient pas: horribles, hérissés, ils portaient fièrement la chevelure en broussaille du _salix vulgaris_, des simples saules, ces écoliers mal peignés de la végétation.
Ce fut navrant.
On m’a volé, disait M. Sénez; la campagne n’a plus de charme pour moi! Je partirai demain.
M. Sénez faisait déjà ses paquets.
Pourtant le lendemain M. Sénez ne partit pas, le surlendemain non plus, ni les jours suivants. Peu à peu sa joie lui revint; il retourna au bastidon.
Une après-midi, plus joyeux encore qu’à l’ordinaire, mais joyeux de cette joie discrète des inventeurs qui ont trouvé:
--Venez avec moi, me dit-il mystérieusement, je veux vous montrer quelque chose.
Ce qu’il me montra, jamais je ne l’oublierai.
Au dessus du petit bassin, les deux saules, liés par la tête et rappelant dans cette attitude contrainte les combats de boucs et d’ægipans debout sur leurs pieds de derrière et se heurtant du front qui servent de culs-de-lampe aux belles éditions du dix-septième siècle, les deux saules, courbés, tordus, garrottés, dessinaient l’arc rêvé par M. Sénez, tandis que des ficelles supplémentaires tiraient en bas les maîtresses branches et les faisaient tremper dans l’eau.
O puissance de l’invention! les saules mal peignés étaient devenus, par force, de superbes saules pleureurs, et M. Sénez, en possession de son idéal, pleurait de joie en regardant pleurer ses saules.
LE MOULIN DE FUSTON.
Tout le monde l’enviait, Fuston!
Il possédait, non loin de la ville, le plus joli moulin du monde: un de ces moulins qu’on rêve, aux heures de mélancolie, pour y élever des canards et vivre heureux.
L’écluse n’en était pas large, mais ombragée d’arbres si beaux et peuplée de tant de grenouilles! Sa grande roue ne tournait guère, mais de si vertes mousses y pendaient!
Jamais, de mémoire d’homme, le moulin de Fuston n’avait marché; on rencontre, comme cela, pas mal de moulins en haute Provence. L’écluse, la grande roue, dormaient inutiles; inutiles aussi dormaient les pièces de l’aménagement intérieur: meules frais taillées, blutoirs à la soie jaune, toute neuve, poche de toile tombant du plafond par où le blé descend comme une averse de grains d’or, tiroirs énormes au fond desquels s’amasse la fine farine tamisée.
Bâti sur le versant nord d’une colline, en plein courant d’air d’un étroit vallon, ce moulin plaisant et paradoxal était censé alimenter sa chute d’eau par le moyen d’un important barrage.
Soyez tranquilles! le barrage existait à un demi kilomètre au-dessus du moulin: barrage d’ailleurs pittoresque, fait de pieux plantés dans le gravier, de pousses d’osier noir entrelacées au travers des pieux, et qui tenait superbement toute la largeur de la rivière.
Par malheur, en été, aux mois où la rivière baisse, le peu d’eau qui restait préférait passer par dessous le barrage et se frayer un frais chemin, loin du soleil et loin des hommes, dans l’épaisseur du lit de galet. L’hiver, c’était une autre histoire: coulant claire, vive, à pleine rives, la rivière d’abord emplissait le canal modeste et l’écluse. Mais aussitôt l’écluse emplie et quand la roue allait s’émouvoir, toujours un vent âpre arrivait qui, dans cet entre-deux de montagnes, pour plus de trois mois sans soleil, glaçait le canal et l’écluse, et figeait la bruyante chute d’eau en immobiles stalactites.
Fuston pendant plus de vingt années, n’avait pas moulu la valeur d’un sac.
Cela ne l’empêchait pas d’être meunier, et de s’habiller en meunier, et de mener la vie de meunier. Tout en drap gris, avec l’indispensable chapeau gris, d’un gris presque blanc et comme poudré de farine, il remplissait de son importance les marchés et foires de la contrée, parlant grains, raisonnant d’«issues.»
Aimé de tous, même des meuniers ses confrères qu’une concurrence aussi platonique n’effrayait point, les bons déjeuners, chez lui dans ce moulin silencieux, autour duquel les infiltrations de l’écluse faisaient régner, aux mois les plus chauds, une sorte de verdure relative!
Faute de pêche, on avait la chasse; et pour arroser les perdrix et les lièvres courtauds de la côte, un petit vin sec, à parfum de cailloux, que le bon Fuston, de ses propres mains, mettait _fraîchir_ sous la grand’roue.
Je l’entends encore, ce Fuston! j’entends l’éloge de son moulin:--«Vous pouvez aller de Gap à Marseille avant de rencontrer pareilles meules. C’est franc, solide, bien établi. Ça tourne rond et ça broie net, sans s’échauffer ni rien brûler. Ça vous avale un sac, deux sacs, comme je vous avale ce verre.» Et il s’exaltait au dessert, croyant entendre son moulin revivre, souriant au bruit, flairant la farine, voyant de la grand’roue en mouvement mille perles jaillir sur le gazon des berges, tandis que de longs fils d’argent coulent au bout de ses mousses reverdies.
Et que manquait-il à Fuston pour réaliser son rêve? Peu de chose, en somme: un été qui ne fût pas sec, un hiver qui ne fût pas froid.
Fuston, au courant de sa vie, ne rencontra jamais ni cet été ni cet hiver. Tranquille en un moulin muet, la chose d’ailleurs le chagrinait peu. Tout même porte à croire que Fuston n’aurait pas vu sans déplaisir un caprice indiscret des saisons déranger son bonheur et secouer l’aimable paresse de ses meules.
Vrai logis de poète ce moulin:
_Le moulin de Fuston, à sec l’été, gelé l’hiver, qui ne fait jamais de farine!_
DANS UNE PETITE VILLE