‹ Au bord du Désert: L'âme arabe (à Pierre Loti); Impressions; Souvenirs; Légendes arabes; La pétition de l'ArabeChapitre 5 sur 6 · L’AMOUR DE MON AMIE

L’AMOUR DE MON AMIE

L’amour de mon amie est tombé sur mon âme Comme une fraîche pluie après un jour de flamme, Et mon cœur, abreuvé d’elle, s’est réjoui. Étoile du matin, dont je suis ébloui, Tes feux ont la douceur de l’ombre matinale. O Kheïra, ma belle, à beauté sans égale, Brillante comme un astre et bonne comme l’eau, Ton rire fait le bruit enchanteur d’un ruisseau Qui coule à l’ombre, au fond d’un jardin, sous les palmes; La nuit tranquille, humide, habite en tes yeux calmes, Et mon cœur embaumé de roses et de lys Du jour où tu m’aimas fut comme une oasis.

A KHEÏRA

La source du bonheur a fécondé ma vie. Elle coule en ruisseaux dans mon âme ravie, Et c’est l’amour de ma maîtresse; et, chaque jour, Chaque nuit, je m’abreuve à ma source d’amour. Ma vie est un jardin où la volupté pousse; Ma Kheïra que j’aime est si belle et si douce Qu’on peut la comparer au frais rayon de miel Fait de mille parfums par l’abeille du ciel... Ta beauté, Kheïra, ma douce bien-aimée, Par les hommes, par les femmes est proclamée, Visible à tous les yeux comme tout ce qui luit, Comme l’aurore et les étoiles de la nuit. Elle est,--comme l’étoile et la lune--éclatante. Quand tu parais, le soir, sur le seuil de la tente, L’étoile te sourit comme à sa jeune sœur. Le croissant de la lune a ta calme douceur, Le jasmin ton parfum et la rose ta grâce; Ta peau ressemble à l’ambre, ô fille de ma race, A la datte mûrie à peine, au miel doré, Au rayon de soleil dans l’eau fraîche miré, Et lorsque mon baiser mystérieux te touche J’ai des fleurs à la fois et des fruits sous ma bouche, Et je suis réjoui dans ma soif et ma faim. Les anneaux de tes pieds, tes khelakhels d’or fin, Font, à leur bruit, sauter mon cœur dans ma poitrine! J’aime, ô ma Kheïra, ta démarche féline Belle comme une danse au calme mouvement Qui fait saillir tous les contours d’un corps charmant. Ta taille se balance ainsi qu’un palmier souple. Tes seins sont deux ramiers que l’amour même accouple, Ta lièvre est une rose, et ton corps un rosier. Et pourtant, Kheïra, ton regard meurtrier Est comme un trait tendu sur l’arc de tes paupières! Et par instants je porte envie aux froides pierres, Car je suis, Kheïra, si plein de ton regard, Que, loin de toi, je n’ai de repos nulle part. Tout heureux que je suis, ton souvenir me ronge: J’ai soif de ta beauté que je revois en songe, Comme la caravane en feu, dans le désert, Ayant soif d’ombre et d’eau, rêve un mirage vert!

LE BRULE-PARFUMS

DES SOUCKS DE TUNIS

La rue,--un tortueux labyrinthe voûté, Tout empli d’une ombreuse et diffuse clarté,-- Entre les murs gauchis est tortueuse, étroite, Et, tout le long des murs, s’ouvrent à gauche, à droite, Nous offrant les produits divers de tous les arts, Pressés l’un contre l’autre, engageants, les bazars, Bondés, profonds, nombreux,--alvéoles de ruche.

Harnois rouges et or, peaux de bête, œufs d’autruche, Sabres damasquinés, nacres, miroirs, tapis, Tout brille; et les marchands, sur leur natte accroupis, Semblent de faux vendeurs qui proposent du rêve.

De temps en temps, porteur d’un brasier, d’où s’élève, Avec de la fumée, un fort parfum d’encens, Un jeune homme circule au milieu des passants; Entrant, sortant, de l’une à l’autre des boutiques, Sans déranger et sans étonner les pratiques, Il vient mêler, au rêve inouï des couleurs, Des mille objets divers vivants comme des fleurs, Le songe d’un parfum qui s’élève en nuage.

Voilà bien mon destin, poète, et mon image: Charmeur,--indifférent à tous,--du sort commun, Je brûle de mon âme et j’en fais un parfum.

YOU! YOU! YOU!

You! you! you!... Plus les cris sont aigres, Plus on est agréable à Dieu! Ils sont là dix ou douze nègres Qui semblent danser dans du feu.

Trois d’entre eux font de la musique; Les autres dansent follement Une danse d’épileptique Digne de l’accompagnement.

L’un--tous font grimacer leur masque,-- Heurte un thebel avec du bois; L’autre frappe un tambour de basque; L’autre siffle dans un hautbois.

Dansez! hurlez! sonnez ensemble, Rhaëta, thebel et banndir!... L’air frissonne et la terre tremble! Il faut crier, hurler, bondir!

Gorge au vent et poing sur la hanche, Saute une femme au milieu d’eux, Noire comme une âme de blanche, Belle parce qu’ils sont hideux!

--«Dites-moi donc, ô noire belle, Pourquoi ces danses, ces chansons?» --«L’enfant est mort, répondit-elle, Et nous chantons, et nous dansons!

«Car son âme, douce colombe, Vole à présent vers le seul Dieu! Et nous dansons là, sur sa tombe!... Adieu, mon fils, dit-elle, adieu!»

Et comme prise de démence, Étouffant sous des cris ses pleurs, La jeune mère recommence A bondir, folle de douleurs!

La source de vie est amère Comme l’eau des déserts affreux... Ton enfant est mort!... Danse, mère! Il ne sera pas malheureux!

L’air frissonne et la terre tremble! Il faut rire, danser, bondir! Frappez! hurlez! sonnez ensemble, Rhaëta, thebel et banndir!

CHEZ SOI

Le plafond, très blanc, semble un dôme de dentelle, Des versets du Koran y sont brodés. Le jour Est tamisé, charmant, ombreux, fait pour l’amour Ou Dieu.--Dieu seul est grand. Ma favorite est belle.

Les petits vitraux bleus, rouges, dans le plafond, Mêlent à l’ombre un gai rayon de rêverie. Seuls ici, l’amour aime et la prière prie... Laissons les travailleurs faire, au loin, ce qu’ils font.

Mon nègre, apporte-moi ma pipe à gros bout d’ambre; Sur le plateau de cuivre, un café noir, épais. Je veux, fils du soleil, vivre d’ombre et de paix, Et faire un paradis des divans de ma chambre.

Le jet d’eau musical, qui bruit dans la cour, Répand dans la maison une fraîcheur sonore; Il prétend que partout ailleurs, depuis l’aurore, L’air lourd semble exhalé par la bouche d’un four.

Nègre, prends le tobol!--Viens, Deïah!... Elle entre. Ma danseuse sait bien ce que veulent mes yeux, Et, bras levés, sous l’arc de son voile soyeux, Aux sons lents du tobol elle agite son ventre.

Son ventre tressaillant se hausse, cadencé, S’abaisse,--et je souris à sa grâce connue... Puis, j’appelle Mirah, qui danse à demi nue... Puis, c’est ma favorite... et le jour est passé.

La pipe au tuyau long s’échappe de ma bouche; Kheïra me sourit avec ses yeux de nuit. Pour plaire à mon désir, quand j’approche elle fuit. Le chasseur aime assez que l’oiseau soit farouche.

Sur le large divan tous les deux accroupis, Je dis à Kheïra: «Kheïra, mon étoile, Ce nuage me gêne!»... Et j’arrache son voile, Et ses longs vêtements roulent sur les tapis.

«Chante un peu, Kheïra!... c’est l’heure, ô perle brune, Où Bulbul amoureux chante au fond des jasmins, Dans l’ombre où les amants furtifs mêlent leurs mains, Près de la source fraîche où se mire la lune!»

Et sur le grand divan, après qu’elle a chanté, Nous rions,--nous disons, nous faisons mille choses, En mangeant des parfums, des jasmins et des roses, Dans le charme enivrant des molles nuits d’été.

LE RHAPSODE

Il parle. Ses récits enchaînés sont très longs. Et, dans le café maure, assis sur leurs talons, Ayant à côté d’eux déposé leurs babouches, Sans remuer les yeux ni desserrer les bouches, La longue pipe aux doigts, le menton dans la main, Tous écoutent, rêveurs. Ils reviendront demain; Hier, ils étaient là. Le conte les captive. Ils tendent, jeunes, vieux, leur figure attentive, Comme autour d’une source un troupeau de chameaux. Ils boivent la sagesse et le doux bruit des mots Qui coulent de la lèvre aimable du rhapsode. Chacun, bien installé dans sa pose commode, Fume le kief ou boit par instants son café, En silence, sans geste; et, dans l’air étouffé, La parole du lent conteur bourdonne, égale Comme la mouche à miel et comme la cigale. Et l’étranger s’étonne, et le poète, heureux, Voit le pouvoir des mots bien accouplés entre eux, Et comment, en chantant l’épopée ou les drames, La pensée et le rêve,--on possède les âmes.

LA POÉSIE

La belle poésie, en brillant,--comme une onde Courante, fertilise et rafraîchit le monde, Et, par elle baignés, les cœurs et les esprits Deviennent des jardins et des vergers fleuris.

LA MORT

--«O serviteurs de Dieu, dit Sélim (Dieu l’agrée!) L’horrible mort est là, vainement adjurée: Elle est l’inévitable et l’effrayant destin. Restez, elle vous prend! et fuyez, elle atteint! A tout ce que l’on fait, partout, elle se mêle. Monte ton cheval blanc, ou ta fauve chamelle, Et, comme le vent, cours! Cache-toi dans la nuit!... La mort s’est cramponnée à ta nuque, et te suit! Et l’effroi dans le cœur, l’horreur dans les vertèbres, Tu seras renversé dans le trou de ténèbres, Dans le tombeau, fossé des fossés de l’enfer, Dans le tombeau sans jour, où se traîne le ver, Redoutable demeure, où, sous la terre obscure, La désolation s’achève en pourriture!

A moins qu’étant un sage, on se réveille,--assis, Sous les palmiers en fleurs d’une verte oasis.

LE BÉDOUIN

Loué soit Dieu, le seul bienfaiteur tout-puissant, Dieu l’unique, toujours présent, partout présent! Regarde le bédouin: sa hutte est en broussaille, En faisceaux reliés par des liens de paille, Et quand il sera mort,--comme les rois!--pour lui Comme pour eux, l’aurore et la lune auront lui.

Son chien qui le caresse et son bon petit âne, Couchés à ses côtés, dorment dans sa cabane. Son rude vêtement, flexible sur ses reins, Est la chimbah qu’il tisse et coud avec des crins. Du poil dur des chameaux il sait faire une tente; S’il se blesse, il se fait un baume avec leur fiente; Il a le musc de la gazelle, et tire encor Un doux parfum des pins à la résine d’or. Sa femme met pour lui des fleurs à ses oreilles; Le fruit des sauvageons et le miel des abeilles Sont ses fruits et son miel, et tout l’espace est sien; En chasse, il fait chasser la gerboise à son chien; Et dans la lande, où l’on n’entend, dès la nuit sombre, Que le cri des chacals qui viennent en grand nombre Pour un os à ronger, se disputer entre eux, Fier d’être pauvre et seul, ce bédouin vit heureux.

JÉSUS NOMADE

Jésus (le Salut soit sur lui!) disait souvent: «J’ai le tronc des palmiers pour m’abriter du vent; D’un rayon de soleil je fais ma couverture; La lune claire est mon flambeau dans la nuit pure; Du poil des bestiaux mes habits sont tissus; Tous les fruits sont mes fruits, et, poursuivait Jésus, L’eau fraîche des torrents est un miel pour ma bouche. A l’endroit où la nuit me surprend, je me couche. Je n’ai point de maison qu’on puisse mettre à bas. Et je n’ai point d’enfants: mes fils ne mourront pas. Je suis le pauvre heureux: celui qui vient au monde Pour détruire et nier tout ce que l’orgueil fonde. Le lys puise-t-il l’eau? dès que l’aurore a lui, Il se réveille et boit: la rosée est sur lui. La terre le nourrit: quand est-ce qu’il travaille? Le libre oiseau du ciel récolte sans semaille, Et si vous répondez qu’il a besoin de peu, N’étant pas gros, je dis: Vaste est l’espace bleu Sous lequel, au soleil, s’étend la terre immense; Et quand l’hiver finit, le printemps recommence, Pour que l’âne et le bœuf, le cheval, le chameau, L’homme, trouvent partout un brin d’herbe et de l’eau.»

LE CHIEN MORT

Jésus (que le salut soit sur lui!) vit un jour Un chien mort,--et des gens attroupés alentour. Ces gens, pour honorer Jésus, sur son passage S’écartaient.--Or, la paix était sur son visage, Et tous sentaient pour lui l’amour et le respect. --«Vois, dit quelqu’un, ce chien est mort d’un mal infect.» Un autre: «Tout son corps n’est qu’une plaie horrible.» Un autre: «D’affreux vers l’ont percé comme un crible.» Un autre encor: «Les poux mangent son dos pelé.» Le cinquième: «Une bave immonde a découlé De sa bouche puante et souille la poussière,» Et tous, dans son orbite, hier beau de lumière, Ne voyaient plus qu’un trou hideux, plein de néant. Les entrailles coulaient du flanc vert et béant; L’horreur de l’agonie et de la mort soufferte Semblait encor hurler par cette gueule ouverte, Et tous, saisis d’un grand dégoût, crachaient dessus.

--«Oh! ses dents!... on dirait des perles!» dit Jésus.

A BISKRA

Activant leurs mulets--dont plus d’un s’abattra-- Par l’éperon qui blesse et le fouet qui harcèle, Les bons hussards, actifs, et penchés sur la selle, Filent grand train vers Biskra.

En avant!--Et le fouet cingle, l’éperon pique. On part. El Kantara. Rochers fauves et nus... Enfin voici vraiment des aspects inconnus, Et voici vraiment l’Afrique.

De la gorge aux rochers roux et nus, brusquement On débouche! et du seuil de cette porte ouverte On voit, se découpant sur le sol roux, bien verte, L’oasis,--îlot charmant.

Ses bords verts tranchent net sur cette terre rousse, Cuite au soleil, bossue et couleur de chameau. Plus loin, le sol partout poudroie,--et songe à l’eau, Sans laquelle rien ne pousse.

Quelques touffes d’alfa, quelques jets de diss vert... En avant! la prolonge à grand bruit file et saute. Voici le col de Sfâ. Brusquement,--de la côte, On découvre le désert.

Le désert!--l’infini. Rien. Des milliers de lieues Dont l’œil ne voit jamais que ce qu’il en peut voir: Un horizon borné, lignes d’or que le soir Change en longues lignes bleues.

Mais on sait que là-bas cet horizon, pareil A celui de la mer immense, c’est du sable: Le Sahara rebelle et pourtant franchissable, Trône et miroir du soleil.

Et l’esprit rêve, empli d’une terreur profonde, A l’exiguïté des héros aux grands cœurs... Que ton ombre est petite, race des vainqueurs, Qui te soumettras le monde!

Et l’on songe à ceux-là qui, chaque jour un peu, Conquièrent l’inconnu sur mille points du globe!... Vainement, sous leurs pieds, le sable se dérobe... Ils l’auront, le désert bleu!

En route!--Assez rêver... On repart comme en songe, Et, sur leurs fins chevaux, les enfants du pays Galopent près de nous, Arabes et spahis... Notre ombre à nos pieds s’allonge.

Oh! que de cavaliers bondissant près de nous, Autour de nous, tout près et là-bas! plus de mille! Le désert est battu comme un pavé de ville... Voyez donc, que de burnous!

En avant, cavaliers! courez! la lande est large!... Nuage de poussière et de burnous flottants, Tout vole et tout bondit! les hussards sont contents: C’est la fureur d’une charge!

Tous les cœurs, entraînés dans ce torrent qui fuit, Roulent sur les essieux, chevauchent sur les selles... Au désert!... Par moments tous les cœurs ont des ailes! Un souffle passe, on le suit.

Pas un qui regardât avec indifférence! Tous sentaient,--arrivés devant l’espace ouvert,-- Que ce piétinement faisait, dans le désert, De la poussière de France!

AU BORD DU DÉSERT

Les coteaux secs, rongés du soleil, pleins de trous, Vont mourant vers la plaine en monticules roux; La plaine montueuse, où le désert commence, C’est déjà l’abandon, la solitude immense. On a, pour y venir, passé des monts affreux, Où les maigres chacals se dévorent entre eux, Tant l’âpre sécheresse y dépeuple la roche. La désolation du grand désert est proche; Là, tout, l’oiseau lui-même, alouette ou perdrix, Tout est couleur de sable;--et pelés, fauves, gris, Et bossus, les chameaux, en troupe ou solitaires, Sont des morceaux vivants de ces étranges terres.

LE CONSOLATEUR DU DÉSERT

LE BOHRAH

Montueuse et rousse au soleil d’Afrique, La terre poudroie en poussière d’or. La colline proche a des tons de brique; La plaine lointaine est plus fauve encor.

Le désert s’étend, seul, infranchissable, Devant nous: la mer! mer morte et de feu; Ici toute chose est couleur de sable; Sur le désert roux, le ciel rude est bleu.

Le désert s’ennuie: il est solitaire, Il n’a pas de fin, et l’oiseau le fuit; Le sable voudrait être de la terre! Il a soif le jour, il a peur la nuit.

Le désert est seul, le désert est morne: C’est l’inconsolable et l’inconsolé. L’oasis est rare au désert sans borne... L’oiseau qui voyage est vite envolé!

Mais le Dieu d’amour partout aime et veille. L’amour, qu’on a dit méchant et moqueur, Dans le grand désert sans voix, sans oreille, Inspire un oiseau, chanteur au grand cœur.

Un oiseau plaintif, qui voulait sans doute Traverser la plaine,--où le sol mouvant, Sous le pied qui passe, efface la route, Le désert où rien de bon n’est vivant;

Un oiseau, touché d’une pitié douce, Un oiseau chanteur, un oiseau sacré, Dit au pauvre sol sans herbe ni mousse: «Tout a fui d’ici... moi, j’y resterai!

«J’y resterai seul, comme une âme aimante «Fidèle aux douleurs que le monde fuit, «Et je braverai l’horrible tourmente, «Et la solitude affreuse, et la nuit!

«Je serai la voix (que l’on croit perdue!) «Menue et profonde au fond du désert... «Je consolerai toute l’étendue: «Le plus humble cœur est grand, quand il sert!»

Et si le chameau d’une caravane Tombe, pour mourir, sur ses deux genoux; Si, resté tout seul sur le sable plane, Il ferme au soleil son œil calme et doux;

Si le voyageur, que la soif terrasse, Couché pour mourir halète en mourant, Il entend chanter l’amour et la grâce, Le petit oiseau dont le cœur est grand.

Biskra, Avril 1887.

PROVERBES ARABES

Vous souhaitez toujours demain? Vous avez tort: Demain est proche, et c’est le jour de votre mort.

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Veux-tu blesser celui qui blesse avec l’injure? Dédaigne avec excès l’insulteur sans mesure.

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En avant, un cheveu la mène! Mais son recul casse une chaîne.

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On est illustre et révéré Avec un burnous déchiré.

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Je pense qu’il est insensé De vouloir présent le passé!

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Ta vie est moins qu’un grain de sable dans l’espace! Tu crois avoir cent ans à vivre... As-tu ce jour? Tu n’as vraiment à toi que le moment qui passe, Et déjà ce moment est passé sans retour.

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Songe aux repentirs, songe aux lendemains Où tes yeux verront ce qu’ont fait tes mains!

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Le pauvre ne connaît aucune Des misères de la fortune.

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La bienfaisance, amour du sage, Est douce avec un beau visage.

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Un gredin m’ayant insulté, Je me suis, moi, félicité.

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Je ne l’aimais point tel qu’il est; J’en ai vu d’autres: il me plaît,

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Tu souffres? espère en ton cœur: La peine est la clef du bonheur.

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La patience, grande chose! Il ne pleut pas? eh bien, arrose.

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Salomon n’a plus de femmes ni d’or... Le soleil se lève et se couche encor.

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Les fourmis, quand se perdent-elles? Lorsque Dieu leur donne des ailes.

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Si ma bonne action m’est imputée à faute, On me reprochera de marcher tête haute.

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Tu peux sans t’absenter me quitter tout à l’heure: Tu restes dans mes yeux, mon cœur est ta demeure.

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Il promet trop:--son langage Ressemble à du vent... en cage!

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Ils sont venus, les temps meilleurs... J’ai regretté le jour des pleurs.

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La pauvreté travaille, elle est féconde; L’aiguille est nue: elle habille le monde.

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Pauvre mâle! il cède aux femelles: Toutes les fois qu’il vole on lui rogne les ailes.

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Demain la mort viendra nous prendre; On t’a _prêté_ la vie, il faut la rendre.

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En toi-même n’as-tu pas foi? Prends une corde, étrangle-toi.

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Un nom déshonoré, c’est une tache sombre. Un nom obscur, mais pur, est glorieux dans l’ombre.

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Tu ne seras vraiment charitable et pieux Qu’après avoir donné ce qui te plaît le mieux.

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La caravane, au jour, se réjouit Du chemin fait durant la nuit.

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Aux nuages aériens Qu’importe l’aboîment des chiens?

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Cours, Asmah, car le coureur Sent courir la joie au cœur!

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Mettre l’épée au vent, c’est, fût-on le vainqueur, Lui donner pour fourreau demain son propre cœur.

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Ton cœur te l’a dit quand tu te trompais: Laisse là le trouble et choisis la paix.

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Poète, parle à tous avec force et douceur, Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.

LE MUEZZIN

Le jour, au bord des cieux indifférents et calmes, Meurt, baigné dans l’horreur d’un sang mystérieux. Biskra va s’endormir lourdement sous les palmes, Au bord du grand désert morne et sous les grands cieux.

Le jour à l’agonie est muet. Rien ne trouble Le silence infini montant de tous côtés. Sous le ciel du désert la solitude est double, Et l’homme est bien perdu dans deux immensités.

La mer, on la commande encore avec des voiles, Mais le sable infini se refuse aux vivants, Et le désert du ciel, que sablent les étoiles, N’est pas mieux défendu par l’espace et les vents!

Oui, l’homme est bien perdu devant ce double espace, Où le soleil devient le terrible ennemi; Où les mille chameaux d’une tribu qui passe Font songer au néant des pas de la fourmi!

Et là, tout seul, au bord du désert qui commence, Le village blanc veille et dort sous les palmiers, Et nuit et jour, sentant la solitude immense, Jette à Dieu des appels et des cris coutumiers.

Sur la pourpre du ciel, silhouette sublime, Levant ses bras chargés des longs plis du burnous, L’Arabe agenouillé, triste, implore l’abîme, Met le front dans le sable et dit: «Dieu! pense à nous!»

On les voit, isolés,--parfois plusieurs ensemble,-- S’affaisser tout à coup, quand le soleil se meurt, Et c’est alors qu’avec sa longue voix qui tremble Le Muezzin en prière exhale sa clameur.

Oh! la plainte infinie! oh! la prière lente! Oh! supplication des bras, des cœurs, des mains! Comme il faut que la plaie affreuse soit sanglante Pour qu’un seul cri rassemble en lui les cris humains!

Du haut du minaret, pareil à la vigie, Le Muezzin, surveillant l’infini du désert, Sent mourir dans son cœur la lumière rougie, Et gémit tous les maux dont son peuple a souffert.

--«Oh! nous sommes maudits! pervers et périssables! Oh! qui nous soutiendra, si tu ne veilles point! O toi qui fais chanter la «musique des sables», Nos douleurs en chantant t’invoquent pour témoin!»

Et les plaints du Muezzin courbé vont, d’onde en onde, Mourir dans le désert morne et silencieux, Comme un écho de l’âme éternelle du monde Qui roule aussi, perdu dans le désert des cieux.

LE NOMADE

Loin des hommes, bien loin des hommes et des villes; Loin des juifs, des marchands dont les âmes sont viles; Loin des chrétiens, qui sont nos maîtres détestés; Sous le désert divin des cieux illimités, Sur les plateaux des monts ou dans la plaine immense, Dans l’oasis; dans les déserts où Dieu commence, Où finit la puissance humaine,--où le soleil S’assied comme un grand roi sur un trône vermeil, Dans le sable, qui couvre une mer inconnue, --Errants comme la vague et les vents et la nue, Comme le brin de paille au hasard emporté,-- Nous vivons pauvres, seuls, riches de liberté!

Vois-tu luire là-bas, dans la plaine éclatante, Cette tente rayée, au soleil?--c’est ma tente, Le poil de mes chameaux en a fait le tissu Blanc et noir,--par un fil des mêmes poils cousu. Là-dessous, mes enfants vivent avec mes femmes; Là-dessus le soleil fait ruisseler ses flammes, Et l’orage ses eaux en vain; c’est notre abri. Là, ma chèvre bêlante amène son cabri, Ma jument son poulain, dès qu’ils sentent l’orage. Je l’ai plantée hier auprès d’un pâturage: Dès qu’il sera brouté, j’arracherai les pieux, Et nous repartirons librement sous les cieux, Et nous irons, le corps refait, l’âme contente, A cheval, à chameau, portant piquets et tente, Par les femmes suivis, précédés du bétail.

Repartir et marcher, c’est là tout mon travail; Mon rêve est une source au bord d’une prairie; Toute la solitude immense est ma patrie; Mes ennemis sont ceux qui voudraient m’empêcher De faire aujourd’hui halte et demain de marcher... J’ai coupé ma matraque,--il sied que j’avertisse,-- Aux arbres des forêts plus droits que la justice!

Je n’ai besoin que d’un peu d’eau, de quelques grains, Et c’est tout. Mes chameaux m’habillent de leurs crins: Je sais le goût du lait de mes chamelles rousses, Et du vin des palmiers chargés de dattes douces... Ah! que d’autres, assis, couchés dans leur maison, Esclaves de la pierre,--ignorent l’horizon, Comme l’arbre dont la racine est prise en terre! Qu’ils soient dans leur tombeau comme un mort solitaire... ... Moi, j’ai des pieds! vers l’horizon toujours nouveau Je vais! j’irai partout où se pose l’oiseau!

Au nord, l’été! l’hiver, au sud! comme la caille. Pour nous la pluie est bonne et le soleil travaille; Personne mieux que nous ne connaît les printemps; Pas un beau ciel n’échappe à nos regards contents; Nous jouissons de tout ce que Dieu nous envoie... Chez vous, que de beaux jours sont beaux sans qu’on les voie! Pour vous, sur les sommets d’un feu rouge inondés, Que de couchants sont beaux sans être regardés! Vos yeux ne savent pas où luit la Belle Étoile! Les merveilles de Dieu, votre mur vous les voile; La rue est un fossé de tombe, un caveau noir...

Nous, nous ne laissons point passer Dieu--sans le voir!

LA DIFFA

Le kaïd Ben-Ghana donne un festin ce soir. Deux cents hôtes viendront à sa table s’asseoir, Des députés français, des ministres, des femmes...

Douze moutons entiers cuisent, dorés des flammes, Empalés à des pieux, de trois mètres de long, Dont chaque énorme bout porte sur un moellon, Et que tournent sans fin, graves, d’une main lente, Vingt-quatre hommes, devant la clarté rutilante, Assis sur leurs talons, accroupis, à genoux, Drapés dans les grands plis ondoyants des burnous; Et les douze brasiers, flambant dans les airs calmes, Éclairent, par-dessous, le vert des hautes palmes.

La nuit vient.--Sous la tente immense, le banquet S’illumine,--un festin auquel rien ne manquait. Car l’Arabe, voulant que nous fussions à l’aise, Ajoutant à sa grâce une grâce française, Offrit les mets d’Europe et les mets du désert, Tandis qu’autour de nous, monotone concert, Que couvraient par instants les fanfares de France, Tobols et derboukas, avec indifférence, Parmi les pas, les voix des serviteurs nombreux, Sonnaient, vibraient, grondaient, se répondaient entre eux Sans répit, sans repos, sans relâche, sans trêve, Mêlant aux bruits d’un soir l’éternité du rêve!

Tout à coup, nous tournons tous ensemble les yeux, Car notre hôte;--où trouver hôte plus gracieux?-- Pour nous mieux honorer,--d’un hommage qui plaise A nos cœurs,--a permis qu’auprès d’une Française, Sa fille, déjà belle aux regards de l’amour, Parût à notre table, et qu’elle en fît le tour... Elle entre, ses grands cils abaissés vers la terre, Surprise de sortir de l’ombre d’un mystère, Et tous sentent, longtemps après qu’elle a passé, Les charmes de sa grâce et de son œil baissé.

Et les chants du désert ont chanté dans mon âme: Belle petite enfant, promesse d’une femme, Ta taille est un palmier naissant, dans l’oasis; Tes yeux de rossignol, aux cils noirs, et noircis Par le koheul, sont doux comme la nuit obscure; Ta lèvre, humide et fraîche, a l’attrait de l’eau pure Après trois jours de marche au fond du Sahara. Ta voix est bonne autant que le chant du bohrah, Le seul oiseau qu’au fond du désert on entende!... Dans ce monde,--ô Deïah,--la solitude est grande Toujours; mais la beauté, c’est l’éclat rassurant De l’étoile première au fond du ciel trop grand. Ton frère, ô noble enfant d’une noble famille, Est heureux de sa sœur; ton père, de sa fille; Et bienheureux sera le guerrier triomphant Qui, sous sa tente, doit t’emmener, chère enfant! --Sois bénie à jamais, beauté jeune et parfaite, Par ton Dieu, belle enfant agréable au Prophète! Béni soit le kaïd, ton père respecté, Deïah, rêve de grâce et d’hospitalité.

AU BORD DU PUITS

Puisque pour être heureux il faut que je te voie, O Kheïra, je suis un malheureux sans joie Car je te vois une heure à peine, quand, le soir, Sur le bord de ce puits, calme, tu viens t’asseoir Un moment, et causer avant d’emplir ta cruche.

Les femmes font, autour des puits, un bruit de ruche, Et je peux, dans ce bruit, te parler un moment En secret, mais, après, je reprends mon tourment Plus lourd,--comme un chameau plus las après la halte. Quand je t’ai vue ainsi ma fièvre en moi s’exalte, Et l’éclat de tes yeux, un instant admiré, Me rend plus sombre après que tu m’as éclairé. L’eau du mirage ainsi rend plus sèche la bouche. Tu m’aimes cependant, et ma peine te touche, Mais, pareille à de l’eau qui jaillit et se perd Bien vite dans le sable altéré du désert, Tu me fuis au moment que, dans ma soif de fièvre, Je tourne vers tes yeux mes désirs et ma lèvre! Oh! pour voir, Kheïra, ton beau corps inconnu, Comme hors d’un nuage une étoile, tout nu M’apparaître, et briller sans ornements ni voile, Je donnerais ma vie, ô ma lointaine étoile! O chère Kheïra, l’Étoile du matin Est moins belle que toi dans le ciel incertain, A l’heure de délice où la nuit qui commence Jette un regard de paix sur le désert immense. O Kheïra! tes yeux de rossignol chanteur Sont comme une nuit douce et font chanter mon cœur; Mais mon chant est pareil à la plainte du sable Sous les coups du simoun,--ô chère insaisissable!

Épouse de mon âme, autre âme de ma chair, Paradis de désir, espoir de mon enfer, Tu brûles de tes feux mon âme consumée. Onde et flamme à la fois, terrible bien-aimée, Tu m’altères; je vais le front bas et tendu Vers toi, comme un chameau dans les dunes perdu Qui tend sa lèvre torse et l’enroule à la touffe Du diss, en espérant, sous le feu qui l’étouffe, Tirer une saveur de la plante sans suc! Et, jeune, me voici comme un vieillard caduc, Car je porte un fardeau, car j’aspire à la tombe O Kheïra, ma faim, ma soif; car je succombe D’être chargé de ton souvenir sans repos! Car ton nom est un philtre: il a brûlé mes os! Si j’étais riche, enfant qui me trompes peut-être, Je voudrais être seul ton amant, ton seul maître, Et moi, ton fier vaincu, moi, ton humble vainqueur, Te prendre à tes parents qui gouvernent ton cœur. Dusses-tu me trahir qu’importerait encore? Je t’aurais, source en feu dont l’attrait me dévore, Je t’aurais, eau divine impossible à saisir, Et j’emplirais de toi l’urne de mon désir!

LE MARCHEUR DU DÉSERT

Je suis,--ô Mohamed,--le marcheur du désert.

Toi, ta maison est fraîche au fond d’un jardin vert, Et des fleurs, ô mon hôte, encadrent ta fenêtre. Tu m’as gardé trois jours: c’est beaucoup... trop peut-être, Mohamed!--Laisse-moi repartir; mon chameau Rêve du sable ardent sans verdure et sans eau, Du pays de la soif et de la solitude, Où l’on souffre toujours, mais dont j’ai l’habitude. Là, sur le sable en feu, terrible, au ciel pareil, Je vais;--lorsque mes yeux souffrent trop du soleil, Je regarde mon ombre, et ma vue est guérie... Mon exil loin de tout me semble une patrie; Le soleil fauve a fait du désert son miroir; Le désert, c’est pour moi le chemin sans espoir, Sans bout! c’est, Mohamed, comme une mer sans grève Où je tourne, n’ayant de bonheur que mon rêve; Mais tel est mon destin... Adieu donc! reste assis; Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.

Quand je retire un pied du sable, l’autre y rentre. Le désert est un rond: je suis toujours au centre. Je ne veux des dattiers que la datte; et des puits Qu’une outre d’eau; du ciel, que le retour des nuits! Quant à l’ombre de l’arbre, au charme des fontaines, Aux chansons des oiseaux réunis par centaines, J’en ai peur, car je dois, toujours, chaque matin, Éternel voyageur reprendre mon destin. Adieu donc, Mohamed! Laisse-moi le courage... Ma consolation unique est le mirage Qui m’apparaît parfois, sublime et décevant, Lorsque enfiévré par la marche, je vais rêvant. Je vois alors des bois de cèdres et de roses, Des palais d’or, ornés d’étincelantes choses, Pleins de jets d’eau!... Mon cœur alors chante, ravi. Mon rêve va devant, par le rêveur suivi... Je sais que c’est un rêve et j’aime à le poursuivre, Et, vois-tu, je n’ai pas d’autre bonheur à vivre! O Mohamed! mon cœur est de sang et de chair... Allah, pour mieux punir les damnés de l’enfer, Leur a fait entrevoir son paradis une heure... Ah! qu’un autre s’arrête au seuil de ta demeure! Ne te dérange pas, Mohamed!... reste assis. Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.

Un soir, auprès d’un puits, en écartant ses voiles, Une fille de cheik, sœur des douces étoiles, M’a laissé voir l’heureuse étoile de ses yeux. Ah! maudit à jamais ce soir délicieux! Maudite l’oasis où je l’ai rencontrée! Maudite la citerne où ma lèvre altérée, Ayant soif d’eau, prit soif de baisers et d’amour! Souvenir dévorant comme l’éclat du jour A midi! souvenir torride d’un soir calme!... O Mohamed, j’ai pris son éventail de palme A sa négresse,--et j’ai couru comme un voleur! Et je hais la fontaine, et l’oasis en fleur!... Ne m’accompagne pas, Mohamed, je te laisse, Adieu. Je dois partir sans retard ni faiblesse; Ne te dérange pas, Mohamed... reste assis! Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.

Un jour, ô Mohamed! un jour d’été terrible, Quand pleuvent les rayons comme les grains d’un crible, Le soleil frappera mes regards et mon front D’un trait, d’un coup mortels, dont mes yeux brûleront. Mohamed!--Il boira ma sueur, puis ma sève, Mes pleurs!--Et mon esprit fera son dernier rêve!-- Je sentirai ma moelle en mes os se sécher; Et, dans le sable en feu, ne pouvant plus marcher, Il faudra bien m’asseoir au penchant de la dune! Alors, fraîche, et pareille au croissant de la lune, Je reverrai l’enfant de l’inutile amour, Tandis que, calciné comme un pain dans un four, J’essaîrai d’agiter un peu, sur mon visage, L’éventail dont le souffle est un souffle d’orage!

O Mohamed! je veux, je dois mourir ainsi, Sous le grand ciel doré, sur le sable roussi, Au plein soleil! je veux être bu par la flamme Du ciel, puisque l’amour a déjà bu mon âme! Mon corps en deviendra léger comme le corps D’une cigale, sec comme les dattiers morts, Comme l’alfa tressé, comme la paille d’orge. Mon cadavre sera de la cendre de forge, Qui,--par le vent mêlée aux dunes des déserts Dont les écroulements forment de longs concerts,-- Chantera Dieu, qui fit les étoiles pour l’ombre, Grains de sable du ciel, scintillants et sans nombre...

Ne te dérange pas, Mohamed! reste assis. Le marcheur du désert n’aime pas l’oasis.

ZINAH

Au moment où Zinah posait sa cruche pleine Au bord du puits,--d’un grand lentisque de la plaine, Le Lion roux sortit, calme, et d’un pas si lent Que Zinah, dont le cœur était un peu tremblant, N’eut pourtant pas très peur et dit: «Que veux-tu, maître?» --«Vous voir, dit le Lion,... et vous plaire peut-être.»

Il s’assit, regardant la fille avec douceur.

--«N’est-ce pas, que la Belle Étoile est votre sœur?» Dit-il. Zinah n’était qu’une enfant: donc, sans voile, Et le Lion connaît très bien la Belle Étoile, La dernière au matin, la première le soir.

--«Reviens au puits demain: je reviendrai t’y voir, Je t’aime!»--Et la voyant partir:--«Je t’accompagne, Car des bandits pillards campent dans ma montagne.»

Il la suivit jusqu’à sa tente, et s’en alla.

Tout le monde ignorait qu’un lion fût par là. Il avait par trois fois dit à la jeune fille: «De grâce, ne dis rien à ceux de ta famille!» Elle parla. L’amour du Lion fut trahi. Il devint triste, triste:... il se croyait haï! On l’épiait sans cesse... On l’empêchait de boire.

Des coups de feu partaient souvent dans la nuit noire, Et, plusieurs fois blessé, le Lion tristement Léchait son mal, avec un sourd rugissement, Au fond de sa caverne et de la solitude.

Zinah n’y songeait plus, et reprit l’habitude D’aller au puits, d’aller au bois couper du bois...

Elle vit le Lion pour la seconde fois.

Elle eut peur et trembla... «C’est encor toi!» dit-elle,

--«Tu m’as fait bien du mal, jeune fille trop belle, Dit-il,... et j’aurais pu, je pourrais me venger; Non!--ni toi ni les tiens vous n’êtes en danger... Mais je ne peux subir la honte qui m’est faite: Prends ta hache à couper du bois; et fends ma tête!»

Zinah prit donc la hache, et leva ses deux bras...

--«Enfin! je vais mourir de ta main!» --«Tu mourras», Dit-elle. Il répondit: «Fais vite... tu me charmes!» Et dans ses grands yeux bons roulaient de grosses larmes.

La hache retomba sur le front qui s’ouvrit: Le grand Lion roula, mort... et Zinah sourit.

LES BOURRICOTS D’ALGER

Trottin, trottinant, sur son petit âne, Le bourricotier, comme en badinant, Ioup! à coups de canne, Comme en badinant, Ioup! frappe chaque âne Du troupeau d’ânons qui va trottinant.

Ils trottent menu, très menu, très vite, Font peu de chemin en trottant beaucoup... Ioup! pas un n’évite, En trottant beaucoup, Très bien et très vite, Sur sa croupe en sang d’attraper un coup!

Pauvre plaie en sang, saigne sur la croupe! Ils sont mal payés, les bons travailleurs! Et toute la troupe Des bons travailleurs, Du sang sur la croupe, Va trottant toujours sans haine ni pleurs!

Les maçons moins qu’eux ont bâti la ville; Oui, les bourricots, qu’il faut protéger, Ont bâti la ville!... Il faut protéger La race docile Des petits ânons, manœuvres d’Alger.

SIDI LE JUGE

(ALGER)

La cour joyeuse est blanche, blanche; Un figuier vert est au milieu, Dont la tête ronde se penche... L’ombre est le plus beau don de Dieu.

Au fond, est ouvert le prétoire Où siège seigneur le Cadi; La salle non plus n’est pas noire, Surtout vers l’heure de midi.

Les plaideurs, leurs jambes croisées, Attendent sous le figuier vert... De fines ombres irisées Consolent d’un procès qu’on perd.

Dans la salle, sous un grillage, Les femmes, oiseaux criailleurs, Montrent un coin de leur visage... L’une sourit; l’autre est en pleurs.

L’une réclame le divorce; L’autre dit qu’on la bat trop fort; Toutes se plaindront avec force... Le Cadi sera le plus fort;

Car la puissance du silence A raison d’un bavard puissant; C’est la force par excellence: On se repose en l’exerçant...

Et Sidi le juge s’apprête, L’œil sur l’ombrage du figuier, A humer une cigarette Que lui tend Sidi le greffier.

DANS LA MOSQUÉE

(ALGER)

Je laissai sur le seuil ma poudreuse chaussure, Et j’entrai.--La mosquée heureuse, claire-obscure, Était comme un de ces jardins délicieux, Où les arbres, tout en gazant l’éclat des cieux, Nous gardent la gaîté du jour dans l’ombre même. La mosquée en effet est le jardin suprême Où l’ombre et la fraîcheur embellissent le jour. --Quand l’air semble, au dehors, le souffle ardent d’un four, Quand, le long des murs blancs, ruisselle de la flamme, La suave mosquée est, aux yeux comme à l’âme, Une fraîche oasis où Dieu donne au passant L’ombre et l’eau. (Béni soit le nom du Tout-Puissant!)

... L’eau coule à petit bruit dans la vasque profonde; Et tous viennent mouiller leurs bras, leurs pieds, à l’onde Symbolique, et, lavés dans leur cœur et leur corps, Retournent plus heureux aux choses du dehors.

Les colonnes sont là telles que des troncs d’arbre, Et les nattes sans fin, qui recouvrent le marbre, Sont comme un doux tapis de fleurs et de gazon... Bénis soient à jamais ton nom et ta maison, Dieu puissant! ta mosquée en aucun temps déserte, Qui pour les vrais croyants seuls devrait être ouverte!... --L’un y reste à genoux longtemps, le front courbé; L’autre, tout de son long, semble un guerrier tombé; L’autre y berce, en dormant, sa sainte rêverie; L’autre y baise cent fois le sol; chacun y prie... C’est la maison de tous les serviteurs d’Allah!... De quel droit les roumis peuvent-ils entrer là?

Me voyant circuler, curieux, dans l’asile Des croyants,--un vieux pauvre, un nègre, qui, tranquille, Dans ce lieu de douceur, loin des âpres rayons, Sale et nu comme Job, recousait des haillons, Redressant tout à coup son torse de squelette, Se prit à me crier: «Vainqueur maudit, arrête! De quel droit souilles-tu, chien, l’asile de Dieu? De quel droit les roumis entrent-ils dans ce lieu? Il est volé, ce droit!... Allah le leur refuse! O malédiction! le juif lui-même en use! Respecte cette natte! et respecte ma foi! Hors d’ici, chien! Ton âme est plus noire que moi!»

Ce nègre, affreux vieillard, chargé de sa misère, Maigre, effrayant, sordide, était beau de colère, Et je sortis, vaincu, sous le geste irrité Du mendiant tout plein de sa divinité.

A L’ÉCOLE

(TUNIS)

Dans la salle de l’école. (Sauf le maître toutefois) Tout le monde a la parole, Comme les oiseaux aux bois.

Au milieu,--dans la lumière Diffuse, égale partout,-- Ceint d’un cadre de barrière, Un tombeau de marabout.

Le bonhomme en paix repose... Que Dieu bénisse ses os!... L’enfance bruyante et rose Lui donne un concert d’oiseaux.

Assis sur les fraîches nattes, Tous les petits écoliers Ont plié sous eux leurs pattes... --On voit, au seuil, leurs souliers.

Chacun d’eux, sur sa tablette, Lit un verset du Koran, Mais ils lisent, à tû-tête, Tous un verset différent!

Le maître, baguette haute, Au milieu du brouhaha Reconnaît la moindre faute, Et fait signe: Halte là!...

Mais l’adorable merveille C’est un enfant de cinq ans Qui ne prête pas l’oreille Aux clameurs des concertants.

Il a l’œil d’une colombe Ou d’un rossignol au nid; Seul, il s’adosse à la tombe, Et la tombe le bénit.

Il suit, par la porte ouverte, Un nuage, au ciel tout bleu; L’école chante ou disserte: Lui, se tait, chéri de Dieu.

D’autres savent: il ignore; Il rêve... quoi? Rien du tout; Il s’étonne de l’aurore, Sans songer au marabout.

Il est doré comme l’ambre, Comme la datte et le miel... Il ne voit de cette chambre Que la porte--où luit le ciel!

Quel beau pli, sur sa poitrine, Fait son burnous enfantin! L’enfance est vraiment divine: Elle porte le destin.

C’est l’innocence éternelle, La gloire du genre humain: Elle nous cache son aile, Mais l’espoir est dans sa main.