‹ Au bord du Désert: L'âme arabe (à Pierre Loti); Impressions; Souvenirs; Légendes arabes; La pétition de l'ArabeChapitre 6 sur 6 · L’ANAYA KABYLE

L’ANAYA KABYLE

Le plus beau de mes droits d’homme libre, ô roumi, C’est celui de pouvoir sauver mon ennemi... D’assurer, chez mon peuple, à qui m’en paraît digne, L’asile et les secours,--en le marquant d’un signe. Si je jette sur toi mon manteau, ce manteau Est plus sûr que du fer contre un coup de couteau; Et, quel que soit l’objet que te donne un Kabyle, En disant: _Anaya_,--tu peux marcher tranquille, Tête haute, dans mon pays, du Sud au Nord: L’_anaya_ t’accompagne, et rien n’est aussi fort! C’est un beau droit, dans un pays toujours en guerre! Et la sécurité ne s’y connaîtrait guère Sans l’_anaya_;--mais Dieu veut le bien près du mal. Un Kabyle perdrait sa femme ou son cheval Plus volontiers que son beau droit de faire grâce! L’_anaya_, c’est, roumi, le sultan de ma race: Sans exiger d’impôts il ne fait que du bien... Dis, quel autre sultan peut égaler le mien?

LE GÉNÉRAL MARGUERITTE[1]

[1] Ces vers ont été lus par l’auteur à l’inauguration de la statue du général Margueritte, à Kouba, le 17 avril 1887.

En face,--par delà cette mer aux eaux bleues, Chemin universel, large de deux cents lieues,-- C’est la France... Et le sol fleuri, tout sablé d’or, Que nous foulons ici, qu’est-ce?--La France encor. Deux Frances; un seul cœur pour la joie ou l’épreuve: On dirait simplement les deux rives d’un fleuve! Et Margueritte, né de Lorrains paysans, Fils d’un soldat, chasseur de fauves à quinze ans, Cavalier du désert, visage allégorique, Tomba devant Sedan.--C’est le Français d’Afrique.

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C’est un soldat de paix, ce guerrier sans repos. Conquérant, protecteur d’hommes et de troupeaux, Créateur de chemins, bienfaiteur militaire, Il bâtissait la ville, il fécondait la terre; Il forçait le désert à créer l’oasis.

Tel, esprit, cœur d’élite entre les mieux choisis Il se fit respecter par l’Arabe nomade, Comme un grand chef et comme un noble camarade Jusqu’au fond du M’Zab, au Sud, il a porté La France et sa grandeur: la Générosité.

Pour devise, il prit: _Duc in altum!_ «Monte au large!» Et loin, toujours plus loin, il commanda la charge Sublime, l’_En-avant_ du civilisateur!

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Que sa statue, un soir, debout sur la hauteur, Vienne à crier: «Qui vive!» au désert sans limite, --En retrouvant la voix de son chef Margueritte, Le haut désert, sans fin comme le firmament, Les douars, dans la nuit, réveillés brusquement, L’Arabe, secoué dans son indifférence, Répondront à ce cri, par cet autre cri: «France!»

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... La mère France, un jour l’appelle.--Il part.--Sedan.

Ses cavaliers, debout sous le canon grondant, Calmes, sentent déjà l’héroïsme inutile! L’ennemi, sans répit, les frappe, les mutile, Les hache!--Ils sont toujours debout, vaincus déjà.

Lui, presque seul,--jamais il ne se ménagea,-- Sans escorte, du sang des autres économe, Suivi d’un officier, tendre et vaillant cœur d’homme, Il s’avance... Une balle. Il tombe de cheval. --«Pouvez-vous remonter à cheval, général?»

Et, sanglant, une balle affreuse en plein visage, Il tient en selle, mort! mais vivant par courage! Et, beau, devant le sabre incliné des soldats, Il leur montre l’espoir, en étendant son bras!

C’est alors qu’entraînés par le geste stoïque, Les deuxième et premier de ses chasseurs d’Afrique, Chargèrent à ce cri: «Vive le général!» Couvrant d’honneur l’éclat du désastre final.

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--Adieu, mon général. L’aventure est finie. Il faut vous préparer à l’horrible agonie. Réverony, pour mieux vous assister, hélas! S’étend comme un blessé sur votre matelas, Pour que vous sentiez mieux votre main dans la sienne, Et pour que votre front sur un cœur se soutienne... Il faut mourir!... Alors, sans doute, dans ses yeux, Comme un songe ont passé la mer et les grands cieux, Et les déserts conquis! Et ses fils! Et sa femme!

Adieu la vie! adieu les chevaux pleins de flamme, Dont le pied fin paraît ne pas toucher le sol! L’autruche qu’on poursuit, dont la course est un vol, Et qu’on lasse à travers la lande infranchissable! Le lion roux des monts! la gazelle du sable! Les bleus chasseurs d’Afrique et les rouges spahis!... Adieu la France! adieu l’Afrique! le pays Au double nom...!--On est vaincu sans espérance.

--«_Moi, ce n’est rien_, dit-il, _mais l’armée et la France!_»

C’est ainsi qu’il mourut.--Et la France aujourd’hui Accomplit son devoir de mère,--et pense à lui.

CHANT DES TOUAREGS

Au désert, grand comme la mer, Nous vivons libres sous l’espace, Libres comme l’oiseau qui passe, Et comme l’air!

Que viennent-ils chercher ici, les chiens d’Europe? Leurs promesses sont d’or, leurs actes de plomb vil. Qu’un nuage de traits siffle et les enveloppe! Le carquois nargue le fusil! Ils ne l’atteindront pas, le chameau qui galope! Où rugit le lion, le chien jappera-t-il?

Les lions du désert ont flairé son approche; Ils n’aiment pas l’odeur de l’esclave et du chien! Elle a des dents de fer, la flèche que décoche Le Targui, qui n’a peur de rien! Le renard, chien des monts, disparaît sous la roche, Lorsque le grand lion des sables--le veut bien!

Nous sommes grands et fiers, le bras fort, la main fine, Portant sur nos chameaux, aussi prompts que l’éclair, Un sabre, un croc, la lance avec la javeline, La massue à broyer la chair... Notre poignard touareg, à lame serpentine, Tient par un bracelet à nos poignets de fer.

Regardez le Targui voyager dans le sable! Lui seul, dix jours durant, vit de dattes et d’eau; N’en a-t-il plus? Alors, si la marche l’accable, Il boit du sang de son chameau! La poix ferme la plaie; et l’homme infatigable Bénit Allah l’unique, et marche de nouveau!

Y vivrez-vous deux jours, dans le désert terrible? Votre bras s’est armé, mais les cœurs et le front? Lorsque le feu pleuvra comme le grain d’un crible, Les hardis se repentiront! Et nous, quand l’étranger crîra la soif horrible, Nous le regarderons mourir,--groupés en rond!

Qu’ils restent dans leur ville où s’abaissent les âmes! Ils voudraient apporter ici--ce qui les perd!... Sur notre mer de sable où tremble l’air en flammes, L’oasis n’est qu’un îlot vert... Vous aimez trop le vin, l’argent, l’or et les femmes: Allez-vous-en d’ici! Dieu garde son désert!

Nous avons fait un pacte avec la lande immense; Le roi notre allié s’appelle le soleil! Il est juste et sévère, il est plein de clémence: C’est un Salomon sans pareil! Par delà l’Océan sa puissance commence; Il prête au mont Atlas un bandeau d’or vermeil,

Nous ne convoitons pas vos immondes fortunes; Nous gardons contre vous, passants de Dieu maudits, La liberté farouche et le désert des dunes: Deux biens qui vous sont interdits!... Allez porter ailleurs vos faces importunes!... Ici, c’est votre enfer! c’est notre paradis!

Au désert, plus grand que la mer, Nous vivons libres sous l’espace, Libres comme l’oiseau qui passe, Et comme l’air!

CHANT DES EXPLORATEURS

Nous le traverserons un jour, le désert fauve, Brûlant comme la flamme et plus grand que la mer! Par là, nous irons boire aux sources du Niger, Et l’on verra comment la chamelle se sauve Devant nos Béhémoths de fumée et de fer!

Les races de chacals qui se mangent entre elles, Les pillards, les bandits, écume d’écumeurs, Ballottés sur le dos de leurs maigres chamelles, S’enfuiront devant nous comme des sauterelles Qu’on détourne avec des tambours et des clameurs!

Les a-t-on vus jamais nous combattre de proche? Ils regardent de loin, comme un vol de corbeaux, Et,--superbes à voir, si des pillards sont beaux,-- Quand le moribond râle, ils lui vident la poche, Pires que les chacals qui fouillent les tombeaux!

Ils peuvent, ces Touaregs à faces renégates, Tatoués d’une croix au front, crier: «Allah!» Et se nourrir de sang lorsqu’ils n’ont plus de dattes, Nous nettoîrons le haut désert de ces pirates!... Oui! les chacals fuiront, quand les chiens seront là!

Car nous sommes les fils de Rome et de la Gaule, Les fils des conquérants qui veulent l’Univers! L’ombre de nos drapeaux baigne à toutes les mers: Nous voulons les planter dans les glaces du pôle, Les fixer dans le sable au centre des déserts!

Nous, nous portons la paix future, avec nos armes! Tant qu’il reste à marcher, conquérants malgré nous, Nous ferons ruisseler du sang avec des larmes... Nous sommes les martyrs violents, au cœur doux, Qui, tuant et mourant, rêvent la paix pour tous.

Nous portons le progrès des esprits,--un mystère,-- Ayant, avec du fer, le pardon dans la main, Écoutant le devoir nous parler en chemin... Nous voulons imposer notre rêve à la terre! ... Qui doute, dans la nuit, des soleils de demain?

Un jour, nous lâcherons de nouvelles armées Qui n’auront plus de fer que la pioche et le soc! Les monts du globe entier connaîtront notre choc! Les dunes des déserts mêmes seront semées; Le grain de notre amour lèvera sur le roc!

Nous sommes les faiseurs de vie et d’espérance! Nous n’avons d’ennemis que la mort et la faim! Et, soldats bienfaisants malgré toute apparence, Nous apportons d’Europe, où nous sommes la France, La justice,--qui veut régner seule à la fin!

A CHARLES JOURDAN

EN QUITTANT ALGER

Pourquoi je pars si tôt, ou peut-être trop tard, Qui le sait? Le grand ciel est pur, la mer est belle... Adieu! Quand son instinct commande l’hirondelle, Rien ne peut l’arrêter. C’est son heure. Elle part!

Adieu, terre d’Afrique, où la France nouvelle Avec les jeunes ceps verdit de toute part! C’est au dernier moment, sous le dernier regard, Que ta beauté rayonne entière--et se révèle!

Adieu, la Casbah, blanche et bleue, au front d’Alger! Adieu, sous les palmiers en fleurs et l’oranger, Deux larges mois de vie heureuse comme un rêve!

Quoique attendu là-bas, je pars avec langueur. Un infini regret m’attache à cette grève, Mon frère... Et tu retiens la moitié de mon cœur.

SUR UNE COLOMBE RENCONTRÉE EN MER

A BORD DE LA «VILLE DE NAPLES»

Elle était lasse, la colombe! Elle nous suivait d’un long vol, Rêvant d’un grand arbre en plein sol. La mer! la mer n’est qu’une tombe.

Pourquoi l’avait-elle quitté, Le sol d’Afrique, le rivage? O douce colombe sauvage, Où donc ton nid est-il resté?

S’il est sur la terre africaine, Pourquoi suis-tu notre bateau? Tu le sais bien, que la grande eau N’est pas une route certaine!

S’il est en France, ton doux nid, Qui donc ici t’avait menée, Pauvre colombe abandonnée, Que mon cœur douloureux bénit?

Viens! pose-toi sur le navire: Mon cœur parle: connais ma voix... Ce mât fut chêne dans les bois! Il a chanté, comme la lyre!

Pose-toi sur l’îlot flottant Qui s’en va vers la douce France... Viens, colombe de l’espérance Qu’on croit toujours voir en partant!

La mer! la mer est une tombe! Ton vol faiblit... tu rases l’eau... Repose-toi sur le vaisseau, Oiseau d’espérance, ô colombe!

Mais tout à coup, volant plus bas, L’oiseau d’espoir, la tourterelle, Retourne, brusque, à tire d’aile, Au pays d’où je viens, là-bas!...

Pauvre colombe effarouchée! Elle a fui le bateau fuyant, Plein de passagers et bruyant, Dans la terreur d’être touchée!

Et peut-être que, sous le noir Du ciel vide et des eaux désertes, Elle meurt, les ailes ouvertes, Dans un dernier élan d’espoir!

29 mai 1887.

AU FEU DE MINORQUE

En pleine mer,--au beau milieu Des eaux profondes, des eaux mornes,-- Au milieu de l’ombre sans bornes, Il brille sur l’île, ce feu.

Dans la nuit formidable, immense, Guide sûr, fidèle témoin, Il dit à mon bateau de loin: «Va!... La mer française commence.»

Tandis que le sombre sommeil Pèse sur les yeux et sur l’âme, Il dit: «Je veille,» avec sa flamme; Il dit: «Crois toujours au soleil.»

Il s’éteint, se rallume encore. Sur les flots mauvais ou sereins, Il dit: «L’Ile pense aux marins;» Il dit: «Marin, songe à l’aurore!

«Je marque presque la moitié «Du chemin de France en Afrique, «Et demain, beau transatlantique, «Tu verras le cap Sicié.»

Ainsi Minorque, belle fille Qui dort sous les verts orangers, Bons marins, pense à vos dangers, Et vous salue,--et son feu brille.

Et rien n’est beau, parmi les fleurs, Comme ce phare, humaine étoile, Qui dit: «Espère» à chaque voile, Et: «Je veille» à tous les veilleurs.

A bord de la _Ville de Naples_, 29 mai 1887.

SUR LA MORT D’UN POÈTE

D’APRÈS ABDAH, FILS D’EL THEBIR

Raïs, poète, vient d’être mis au linceul; Mais la mort de Raïs n’est pas la mort d’un seul: Tout un peuple est frappé! Pleurez, hommes et femmes! L’âme de celui-ci faisait vivre des âmes.

ART POÉTIQUE

D’APRÈS ABDAH

Quand un poète prend à l’autre une pensée Et l’orne, dans ses vers, d’un plus beau vêtement, La justice n’est point par ce vol offensée Celui-là vole justement.

EN-NABIGHA

D’APRÈS ABDAH

En-Nabigha, poète, hélas! ne chantait plus. Or, les siens s’étant résolus A marcher contre ceux d’une tribu voisine, Les ennemis furent vaincus, Et le poète heureux retrouva son génie! Et sa tribu lui dit: «Nous sommes plus heureux D’entendre encor tes vers mélodieux, Poète,--que d’avoir été victorieux!»

A. ED. H.

SOLDAT-POÈTE

Tu pars, soldat, pour l’Algérie; Pars, c’est encore la patrie. Suivi des cœurs, suivi des yeux, Pars joyeux.

Quitte la France pour la France; Pars, joyeux comme l’espérance; Pars; c’est peut-être un beau péril: Non l’exil.

Tu vas retrouver, camarade, Les souvenirs de la croisade; Des temps où l’on baisait le bois De la Croix.

En Afrique, on boit dans des coupes; Là, les chevaux ont sur leurs croupes Des tapis de soie éclatants Et flottants.

L’âme des preux y vibre encore, Dans l’air bleu, dans le flot sonore; Tes yeux reverront, éblouis, Saint Louis.

Tu vas admirer la prière De l’Arabe, dans la poussière, Sous les nobles plis des burnous, A genoux.

Tu vas voir une foi vivante, Malgré ce que le siècle invente De doute et de raisonnements Assommants.

Tu vas voir, le turban en tête, Les bédouins qui croient au Prophète, Et,--mon colonel, tu souris!-- Aux houris.

Tu vas entendre, en criant grâce, Des noirs,--musiciens de race; Et le tobol, la derbouka De Barka.

Tu vas voir les conteurs arabes Égrener les lentes syllabes Comme les grains des chapelets: Entend-les.

Tu vas voir, transpercés d’un glaive, Les Aïssaouas, qu’on élève A mâcher du verre et du feu... Oh! mon Dieu!

Sur les ruines de Carthage, Comme un ancien grand personnage, Tu vas pleurer,--sois-en certain,-- En latin!...

Tu vas fouler des mosaïques; Acheter des bijoux antiques, Ouvrages de quelques hardis Érudits.

Ne vois pas la danse du ventre! --Plus de lion!... Va voir un antre. Songe à Cervantès, à Pança... Pense à ça!

Songe aussi que l’humeur badine A l’humeur noire pour cousine, Et vois que je suis sérieux, A mes yeux.

Assure Mirah, la négresse Au rire blanc,--de ma tendresse, Et dis tout ce qui te plaira A Zorah.

A Fatma, qu’elle est sans pareille, Avec ses jasmins sur l’oreille, Et son grand pantalon bouffant, Chère enfant!

A... Aïcha, qu’on se rappelle Qu’elle est aussi bête que belle, De fuir le pays du lion, Pour Lyon!

A Bab’Azoun, mon noir confrère, Si tu veux vous entre-distraire, Conseille de faire semblant D’être blanc!

Dis au diable,--puisqu’il est nègre,-- Que l’esprit français tourne à l’aigre, Et de nous emporter un peu Jusqu’à Dieu!

A CHARLES DE P.

Pourquoi l’as-tu quittée, ô mon cher capitaine, L’Afrique où le désert te rapprochait de Dieu? Où, chaque soir, fidèle à ta marche certaine, L’Étoile du Berger te guidait de son feu?

Tu voyais un pays à simple grande ligne Comme en virent chez eux Moïse et Jésus-Christ; Tu voyais refleurir, sur les coteaux, la vigne Morte chez nous d’un mal qui ronge aussi l’esprit.

Tiens, nous sommes en mai: c’est la fête des roses! Mais il n’en fleurit point dans les cours des maisons! Ici, tu ne verras que de petites choses, D’ignobles appétits,--et jamais d’horizons.

Pourquoi reviens-tu?--L’heure est assez mal choisie, Car l’action hésite, et nous ne pensons pas! Cœur de soldat-héros, tout plein de poésie, Retourne te grandir aux grandeurs de là-bas!

Ici, point d’idéal. Récompense au plus leste, A qui saute plus haut le plus comiquement! Pas un n’ose l’aveu de la foi qui lui reste! ... Mon héros, tu reviens dans un mauvais moment.

Une fausse gaîté parade sur la scène... Surtout n’y parlons plus de martyre et de mort! Rions! gloire au bon mot. Honneur au mot obscène... Les canards ont fait _couin_: le chant du cygne a tort!

Guerre à tout idéal! Sus à l’idéaliste! Le pire est qu’on s’oublie, et qu’on a, par instants, Honte d’être soi-même et de s’avouer triste, Et qu’on est trivial pour être de son temps.

On a pour le talent, les vieillards et les femmes, Ce manque de respect dont plus d’une sourit!... Oh! qui nous refera des cœurs, de grandes âmes? Qui viendra terrasser l’analyse et l’esprit?

Qui nous rendra la France avec sa gaîté saine, Son goût cornélien pour les efforts virils, Pour les pleurs généreux, pour la grandeur humaine, Pour la mort bien soufferte et les nobles périls?

L’art a le geste louche et l’allure mauvaise; Ce qu’on cherche n’est pas le beau: c’est le succès. Grâce unie à la force, élégance française, En est-ce donc fini de ce qui fut français!

... Va, retourne, mon frère, à tes déserts d’Afrique; Va voir sous son burnous, pauvre avec l’air d’un roi, L’Arabe au geste lent, simple comme l’antique, Noble, vivre et mourir dans l’orgueil de sa foi!

Va les voir, sur les rails, lorsque le train s’arrête, Sortir de leurs wagons, le soir, cinquante ou cent, Et tous, courbés, frappant le sol avec la tête, Vers la Mecque tournés, prier le Seul Puissant!

Va les voir faire en paix ce qu’ils croient devoir faire, Sans s’occuper d’un mot ou d’un rire moqueur, Gravement, comme s’ils n’avaient pas d’autre affaire, Vaincus, que de donner un exemple au vainqueur.

Et puis, soldat, au seuil de la tente de toile, Avant de t’endormir, tu pourras librement Voir, dès l’aube et le soir, Zorah, la Belle Étoile, Briller, près de la lune, au bord du firmament.

LA PÉTITION DE L’ARABE

Poète, parle à tous avec force et douceur, Et, ni juge ni roi, sois un avertisseur.

Proverbe arabe.

Toi qui n’es pas ministre, écoute-moi, roumi: Tu n’as pas l’air méchant, et je te crois ami, Et je sais que les tiens t’appellent un poète, C’est-à-dire un faiseur de chansons, qu’on répète, Au seuil de la maison, le soir, quand il fait beau.

La flûte du berger réjouit le troupeau.

O roumi, si j’ai bien compris ta destinée, C’est une belle part, celle qui t’est donnée, Car ton devoir, c’est d’être un sage, un marabout, Et même, lorsqu’un faux ami te pousse à bout, De ne pas te livrer à la haine cruelle. Tu dois, lorsque tu vois deux hommes en querelle, Mettre ta main entre eux pour calmer et bénir. Tu dois savoir juger: tu ne sais pas punir. Bien. Laisse les chacals faire leurs cris sinistres, Et rapporte ceci, poète, à vos ministres:

Écoute bien, roumi: nous n’aimons pas les juifs. Nos sages cependant, nos marabouts pensifs, Disent que le seul Dieu, Dieu le vrai, le suprême, D’Abraham, de Jésus, du Koran, c’est le même... (Béni soit-il! il est toujours, partout présent!) Pourquoi donc nous charger d’un mépris écrasant, Et traiter mieux les juifs que les fils du Prophète? En quoi votre justice est loin d’être parfaite, Et votre politique est boiteuse, ô vainqueurs, Car il faudrait soumettre, après les corps, les cœurs!... Nous sommes irrités et d’être et de paraître Plus courbés que nos juifs sous la verge du maître.

Nous sommes, il est vrai, de grands pécheurs, couverts De honte, et nous avons parmi nous des pervers, Des menteurs, des voleurs!... mais, roumi,--la justice, Doit rester bienveillante à tous, et protectrice: Or, vous doutez toujours de nous: ce n’est pas bien! C’est nous faire douter de votre cœur chrétien! La justice, toujours haute, jamais hautaine, Doit conclure au pardon dans la cause incertaine. Le titre de vaincu devrait nous protéger: Il est notre menace; il est notre danger! L’étranger nous méprise et le montre avec joie: A l’air dont il regarde, et dont il nous coudoie, Nous nous sentons proscrits sur le sol musulman!... Vous nous posséderiez bien mieux en nous aimant, Chrétiens!--Toute conquête est à jamais fragile Qui ne se fonde pas selon votre Évangile. Priez vos jeunes chefs de nous moins écraser: Quand ils tendent leur main dédaigneuse à baiser, Le vieux cheik incliné sent au cœur sa souffrance!... La générosité, c’est une fleur de France... La jetez-vous en mer, quand vous venez vers nous?

Nous avons de grands cœurs d’hommes sous les burnous, O roumis!--O roumis, ne nous faites pas dire Que votre république est un méchant empire, Qui ne nous porte ici, sous couleurs de progrès, Que prostitution publique et cabarets! Songez que le désert reste libre, et méprise Ce qui fait l’homme esclave... ou ce qui civilise! Songez que la matraque est un mauvais moyen D’enseigner l’ignorant, d’en faire un citoyen, Et de lui faire aimer une loi--qu’il ignore. Songez que le nomade, ô roumis, l’est encore, Et qu’il ira semant la haine, s’il apprend Que le vainqueur chrétien n’est ni juste ni grand! Vous voici comme nous, d’ailleurs,--roumis mes frères,-- Des Vaincus!... Nous pouvons parler des temps contraires, Car, lorsque votre France hier nous appela, Nous avons de bon cœur répondu: «Nous voilà!» Et les durs Prussiens, sur leurs champs de bataille, Ont trouvé dans l’Arabe un soldat à leur taille, Et nous avons versé,--près de vous, nos vainqueurs, Avec vous, leurs vaincus,--le sang chaud de nos cœurs, Acceptant d’être ainsi, malgré notre querelle, Deux fois vaincus de France, et par elle, et pour elle!

... Je répète tout haut ce qu’on pense tout bas! La défaite est amère,--ô Français,--n’est-ce pas? Eh bien! vaincus, songez aux vaincus que nous sommes, Que nous vous donnerons encor nos jeunes hommes, Mais qu’ils devront avoir, pour vaincre à vos côtés, L’amour de vos grandeurs et de vos libertés.

O roumis!... Le désert même, la mer de sable, Peut cesser d’être horrible et d’être infranchissable, Si le vent de l’Atlas et la voix du lion, Au lieu de méfiance et de rébellion, Parle au sable infini de la grande espérance Qui fait, depuis cent ans, chérir le nom de France!... --Si le simoun, ardent et libre sous les cieux, Nous dit que vous restez dignes de vos aïeux, De ceux-là qui, brisant les antiques entraves, Voulant que par le monde on ne vît plus d’esclaves, Firent du droit français le droit du genre humain, Le sable vous fera de lui-même un chemin! Le Targui voudra faire escorte à vos fortunes! Et vous n’entrerez plus dans le désert des dunes, Sans entendre, en l’honneur du peuple sans pareil, Chanter les dunes d’or qui croulent au soleil!

TABLE DES MATIÈRES

L’AME ARABE 3

AU BORD DU DÉSERT: Allah 27 La Coupe du Cheik 29 La Bouche 31 Politesse arabe 33 Bab’Azoun 35 La Gazelle 41 La Danse de l’abeille 45 Strelitzia 51 La Rose de Biskra 55 Rebecca 59 L’Autruche 65 A Bab’Azoun 73 Salim 77 Les Hirondelles 81 Paroles du pauvre Arabe 85 Le Cimetière 89 Fantasia 93 Le Cadi 97 Eau de rose 99 L’Inconnu 101 Le Départ du jeune Arabe 105 La Danse du sabre 107 La Nuit de mai 113 L’Enlèvement de Kheïra 115 L’Amour de mon amie 119 A Kheïra 121 Le Brûle-parfums des souks de Tunis 125 You! you! you! 127 Chez soi 131 Le Rhapsode 135 La Poésie 137 La Mort 139 Le Bédouin 141 Jésus nomade 143 Le Chien mort 145 A Biskra 147 Au bord du désert 151 Le Consolateur du désert 153 Proverbes arabes 157 Le Muezzin 163 Le Nomade 167 La Diffa 171 Au bord du puits 175 Le Marcheur du désert 179 Zinah 185 Les Bourricots d’Alger 189 Sidi le Juge 191 Dans la mosquée 195 A l’école 199 L’Anaya kabyle 203 Le Général Margueritte 205 Chant des Touaregs 211 Chant des Explorateurs 215 A Charles Jourdan, en quittant Alger 219 Sur une colombe rencontrée en mer 221 Au feu de Minorque 225 Sur la mort d’un poète 229 Art poétique 231 En-Nabigha 233 A Ed-H., soldat-poète 235 A Charles de P. 241

LA PÉTITION DE L’ARABE 247

Paris.--Typ. Georges Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--29145.