Chapitre 1
Tout le pays était en liesse. On célébrait l’Assomption, fête patronale des pêcheurs. Le soleil versait des flots de lumière sur les quais et sur les grèves. D’un bout à l’autre du Cap Breton, dans toutes les chaumières on se préparait à ces réjouissances.
Déjà, la veille, les pêcheurs les moins éloignés avaient cinglé vers le port. Du rivage on avait commencé par voir à l’horizon des points à peine perceptibles, de petites voiles blanches qui ressemblaient à des ailes de mouettes à fleur d’eau. Elles s’étaient vite approchées gonflées par une brise favorable. Du village les femmes et les enfants les reconnaissaient déjà et les nommaient. Elles avaient abordé les unes après les autres, jeté l’ancre, et de beaux pêcheurs dans leur costume de toile cirée avaient lestement sauté sur le quai, embrassés par leurs femmes et leurs enfants, amarré leurs bateaux et débarqué leur poisson. Ils en avaient beaucoup, de grandes morues argentées, les ouïes saignantes. Vite les femmes les avaient éventrées, vidées, lavées, salées, et mises à sécher sur des claires-voies.
Dans le village on hâtait les préparatifs de la fête. On mettait partout des pavillons. Les coups de marteau des ouvriers qui élevaient les estrades d’où les orateurs parleraient et où les jeunes gens danseraient, se répercutaient de loin en loin, d’un côté dans les profondeurs des montagnes, et de l’autre à la surface lisse de l’Océan.
Les pêcheurs les plus audacieux et les plus entreprenants, qui étaient allés dans les régions lointaines des îles de la Madeleine ou des îles de Saint-Pierre et Miquelon n’étaient pas revenus. Mais on sentait que leur pensée était avec ceux qui se réjouissaient.
Pierre Legrand et son père étaient de ceux qui étaient arrivés pour la fête. Ils étaient entrés de bonne heure la veille, et s’étaient mis à la tâche pour en rehausser l’éclat.
Dès l’aube de ce jour, si longtemps attendu, les hommes étaient sur le pas de leur porte sondant l’horizon pour y lire les pronostics du temps. Sans cesse exposés aux caprices des éléments, ils finissaient par comprendre tous les signes que le ciel leur donnait. Or en ce matin du mois d’août, leur verdict fut unanime pour annoncer une journée splendide. « Soleil trop clair met la pluie dans l’air » disent-ils.
Ce jour-là le soleil s’était dégagé de la légère buée qui le voilait et jetait maintenant sur toutes choses une traînée de lumière. Il allait présider en vainqueur à cette fête publique. Et tous les pêcheurs sûrs désormais du temps qu’il ferait mettaient la dernière main aux décors du village.
La journée devait commencer par la messe solennelle. Ces hommes qui lisent dans le ciel vont à l’église, qui, dans cette occasion, se pare d’oriflammes, de bannières et de fleurs. Ils y chantent à la Vierge leur protectrice, l’Ave Maris Stella qui est à la fois l’hymne nationale et une prière ardente.
Au sortir de l’église il y eut des discours où reviennent toujours les mêmes thèmes, l’attachement aux traditions, l’amour du sol et de la langue, que tous écoutaient branlant la tête d’un air convaincu. Mais chaque année, malgré toutes ces paroles éloquentes, des que le port se dégageait de ses glaces, ces hommes, éternels amoureux de la mer, s’en allaient à celle qui les appelle et qu’ils aiment par-dessus tout.
Or cette année les choses s’étaient passées comme de coutume, après les discours, les jeux et la danse commencèrent et ce fut la joie de tous. On se parlait, on s’interpellait, on riait haut, et la musique ouvrait les voies de ces mélodies enjouées qui volaient au ras des flots, comme pour atteindre ceux qui ne sont pas revenus. Toutes les embarcations rêvaient en se balançant doucement sur leurs ancres le long du rivage, les groupes joyeux circulaient et la lumière auréolait tous ces gens, des ancêtres aux enfants, embellissait toutes ces choses, de la goélette robuste jusqu’aux herbes marines et aux minces débris d’épave qui traînaient dans les sentiers.
Le jeune Pierre Legrand n’était pas le moins beau de ces solides gars. Il venait de danser avec Hortense Larade, la jolie fille de Michel Larade. Hortense était une brune, forte et gaie, qui riait toujours de ses dents blanches entre ses lèvres rouges. Elle était accompagnée de sa sœur Marie, qu’on appelait du petit nom de Mai, qui lui convenait bien, car elle était frêle et rêveuse comme une petite fleur de mai. Celle-là ne ressemblait pas à une fille de pêcheur. On aurait pu croire que c’était une demoiselle de ville un peu hautaine. Sa santé délicate l’avait tenue éloignée des travaux des jeunes filles de sa condition. Elle avait reçu plus d’instruction que les autres. On voulait en faire une institutrice. Sans cesse absorbée par ses rêveries, elle semblait toujours désintéressée de ce qui l’entourait.
Pierre Legrand qui venait de finir un quadrille avec Hortense lui disait :
— Je suis bien aise de vous avoir connue davantage.
Elle avait ajouté :
— J’espère que vous ne serez plus un étranger, et que nous vous verrons plus souvent à l’avenir.
Il avait promis, et en témoignage de l’amitié qu’il venait de vouer à cette famille, il était allé prier Mai pour la danse suivante. Elle avait accepté sans élan. De peu de volonté, elle faisait tout ce qu’on lui demandait, sans enthousiasme, et sans joie.
Hortense les regardait danser en songeant au grand amour qui s’était soudain révélé en elle pour ce jeune homme. Certes elle l’avait toujours aimé depuis qu’elle le connaissait. Mais son amour devenait une réalité, quelque chose de grand et de fort, depuis que Pierre lui avait promis ses visites. Comme elle aimait ce jeune homme au teint hâlé par les embruns, aux mains durcies par les travaux de pêche. Son amour exultait aux airs entraînants des violons qui jouaient éperdument.
Cependant Pierre disait à Mai :
« J’ai promis à votre sœur de venir chez vous, mais je serais heureux que vous me le permettiez de votre côté ».
Elle avait dit, comme une demoiselle :
« Je le veux bien, Monsieur ».
Avant la fin de la fête, Hortense dansa encore plusieurs fois avec Pierre. Elle se sentait si heureuse et si émue. Son amour avait allumé en elle une lumière qui l’inondait de ses rayons. Elle eut voulu pleurer d’attendrissement et elle riait aux éclats, le teint avivé, les yeux brillants et les cheveux un peu en désordre par la danse.
Pierre reconduisit les deux jeunes filles chez elles. Il réitéra sa promesse de leur faire visite à l’automne au retour de la mer. Il s’embarquait le lendemain pour reprendre la pêche, une journée interrompue.
— Nous aurons une beauté de poisson je crois, la saison s’annonce bonne.
Il disait cela pour prolonger l’entretien et comme quelqu’un qui a trouvé quelque chose à dire qui fût indifférent. Et il prit congé des deux jeunes filles pour jusqu’à l’automne prochain.
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