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Chapitre 2

L’attente pleine de perplexité commença pour Hortense. Mai lui avait naïvement rapporté ce que Pierre avait dit. Cet aveu sans malice la fit réfléchir. Elle n’avait jamais songé un seul instant que Pierre voulut courtiser sa sœur. Pourtant il n’y avait rien d’impossible à cela. Elle était jeune et jolie. Quoi de plus naturel qu’elle lui eût plu. D’autre part, il avait dansé avec elle plus souvent qu’avec aucune autre. Mais pourquoi a-t-il demandé à Mai la permission de venir ? Pourquoi ? Elle ne voulait pas être jalouse : mais cette incertitude cruelle ne cessait de lui marteler les tempes. Elle se prenait à repasser en esprit les incidents de cette journée pour se convaincre que ces visites de Pierre lui seraient destinées. Et toujours la même angoisse et le même doute l’étreignait. Pour qui viendrait le jeune homme ? Elle aurait voulu savoir ce que Mai en pensait. Le lui demander, c’était révéler ses préoccupations. Quant à Mai, toute à ses rêveries et à ses lectures, elle ne parlait plus de cette fête ni de Pierre. Que pense-t-elle, quand elle rêve près de la fenêtre ? se demandait Hortense. Son silence cache-t-il comme le mien un grand et cher secret ?

C’est parmi ces perplexités qu’elle attendait le retour de Pierre, tantôt soulevée par une vaste espérance, tantôt plus désespérée qu’une abandonnée.

Les jours passaient lentement. C’était maintenant le temps des récoltes. Chez les pêcheurs qui cultivent un petit coin de terre, ce sont les femmes et les enfants, en absence des hommes partis en mer, qui font les travaux des champs. La tâche de vaquer au dehors était dévolue à Hortense dont la forte constitution la désignait à ces labeurs. On ne pouvait pas compter sur Mai trop faible et toujours absorbée par ses livres et ses songes sans fin. Hortense, aidée de ses jeunes frères, trayait les vaches, attelait les chevaux, et conduisait avec adresse, fauchait le grain, le râtelait, le chargeait dans la charrette, le déchargeait dans la tasserie. Elle était belle dans la lumière aveuglante de cette fin du mois d’août, les bras nus, la sueur au front, menant les chevaux dans les chemins creux, manœuvrant le râteau et la fourche, dans des gestes souples, robustes et gracieux. Toute sa personne saine et harmonieuse s’en allait dans la chanson du labeur quotidien vers la beauté, la force, l’énergie et l’affection. C’était un poème champêtre que cette femme qui s’agitait dans la splendeur de son amour. Quelle autre femme. plus qu’elle, eût pu orner le foyer d’un pêcheur ? Occupée par la besogne du jour elle n’avait guère le temps de penser. Mais quand elle était dans les champs, son regard se portait souvent par delà du cercle limite des eaux, vers celui que son cœur appelait. Il était là sur cette mer bleuâtre et il reviendrait dans quelques semaines. Et une vague immense d’un clair bonheur l’enserrait à cette pensée du retour. C’était l’assomption de tout son être dans le palais enchanté de son amour. Et quand elle passait près de la fenêtre, pour mener ses chevaux à la grange, elle y voyait la pâle silhouette de sa sœur qui lisait.

C’était bien l’automne cette fois. De gros nuages se pourchassaient à l’horizon, le ciel était gris et nostalgique, le vent soufflait sans but et sans trêve, l’océan moutonnait à perte de vue. Les pêcheurs revenaient et s’installaient au foyer pour l’hiver. On se préparait pour la rude saison qui allait commencer. On serrait les engins de pêche, les filets, les instruments agricoles. Le père d’Hortense n’était pas encore arrivé.

La jeune fille s’occupa d’établer les animaux. C’était des courses folles après les brebis qui déshabituées ne voulaient pas rentrer, les vaches qu’elle faisait ranger dans leurs stalles, autour du cou desquelles elle passait un carcan qu’elle attachait d’un coup brusque.

L’attente délicieuse de Pierre adoucissait ses pénibles labeurs. À chaque instant elle jetait ses regards sur les eaux glauques et en sondait les profondeurs. Elle saurait bien reconnaître son bateau. Un après-midi elle vit tout au fond de l’horizon une embarcation toutes voiles dehors, poussée par le vent. C’était Pierre, elle reconnaissait bien son vaisseau. Un grand éblouissement s’empara d’elle. Que se passait-il dans son cœur ? D’étranges murmures l’assourdissaient. Elle s’arrêta pour laisser ce vaste tumulte se calmer. Enfin il était arrivé ! Elle entra et dit à Mai d’une voix où tremblait un peu l’émotion :

« Je pense que Pierre Legrand est arrivé ».

— « Je ne sais pas, dit la jeune fille tirée de sa rêverie. Je n’ai pas regardé le port. D’ailleurs je ne saurais distinguer un bateau d’un autre ».

Il n’en fut pas dit davantage. L’indifférence de Mai la rassura.

Elle ne pouvait pas raisonnablement espérer que Pierre vint ce premier jour. À peine arrivé, il devait être fatigué et cette première soirée serait donnée à sa famille. Bien qu’elle fut certaine de cela, elle se hâta de terminer les travaux de la journée et fit un peu de toilette.

Pierre ne vint que le troisième jour. C’était le même grand garçon au sourire bienveillant qui prenait le cœur. Il fut aimable pour les deux jeunes filles sans rien qui indiquât une préférence. Hortense s’était tant promis de surveiller les moindres signes révélateurs, qu’elle épia le jeune homme à la dérobée, mais ne découvrit rien qui ne fortifiât ou n’attristât son amour. Il parlait de choses et d’autres avec le père des jeunes filles, lequel était rentré depuis quelques jours. On causait de pêche, de poisson, du temps, des dangers qu’on avait courus, et quand Pierre parlait à Hortense ou à Mai il leur souriait de son bon clair regard. Hortense lui demanda s’il se rappelait la fête du mois d’août.

« Si je m’en souviens, et vous Mademoiselle Mai, vous ne l’avez pas oubliée je l’espère », s’était-il hâté d’ajouter.

La jeune fille dont l’esprit était déjà loin avait vaguement répondu :

« Je m’en souviens ».

Les visites de Pierre se continuèrent régulièrement deux ou trois fois la semaine. Il ne s’était jamais départi un seul instant de son amabilité égale envers les deux sœurs. Hortense avait essayé ses ruses les plus subtiles, sa coquetterie innée, pour le faire sortir de sa neutralité. Il n’avait pas dit un mot, pas fait un geste qui ressemblât à un choix ou à une préférence.

Le temps passait. C’était l’hiver. Les plaines étaient éperdument blanches, les arbres pleins de frimas, les maisons encapuchonnées. Pour les pêcheurs c’est la saison des longs repos et des amusements. Ils n’ont d’autres choses à faire que de bûcher leur bois, de réparer leurs agrès de pêche pour la saison suivante. Ils profitent donc de ces longues soirées pour se réunir chez les uns et chez les autres. Pendant ces petites fêtes intimes de parents et d’amis, on ne manqua pas de taquiner Pierre Legrand. On lui disait :

« Vas-tu te marier avant le départ pour la pêche ? Dépêche-toi, l’hiver s’en va ».

D’autres ajoutaient :

« Son cœur est indécis entre la petite maîtresse d’école et la belle Hortense ».

Les femmes reprenaient d’un air entendu comme pour donner un conseil.

« Celle-ci fera une bonne femme, pour sûr ».

Pierre riait de tous ces propos, sans jamais se compromettre. On était déjà au Mardi Gras. Le jeune homme était allé chez les Larade. Profitant d’un moment que Hortense était sortie, il s’approcha de Mai et lui dit brusquement :

« Si vous voulez, nous nous marierons à Pâques ».

La jeune fille fut atterrée par la responsabilité de la réponse qu’elle avait à faire. Elle hésita et dit enfin :

« Je suis si surprise que je ne sais comment répondre. Parlez à mon père ».

Elle était contente de laisser à son père le soin de régler cette question qui dépassait sa volonté.

Quand Hortense entra elle s’aperçut que quelque chose de mystérieux et de tragique s’était passée. L’air sérieux de Pierre, lui, toujours si gai, la mine troublée de Mai, lui causèrent un serrement au cœur. « Lui a-t-il parlé d’amour », se demanda-t-elle angoissée. Elle sentait avec son instinct de femme qu’il y avait quelque chose dans l’atmosphère, un grand malheur qui brisait sa destinée.

Quand Pierre fut parti, Mai ignorante du secret de sa sœur dit à son père :

« Savez-vous que Pierre m’a demandé en mariage ? »

Ces paroles furent un si terrible coup pour Hortense qu’elle s’appuya contre le rebord du poêle pour ne pas tomber. Son rêve volait en mille pièces, ensevelissant tout son bonheur sous ses débris. Elle se crispa les mains pour maîtriser cette vague de douleur qui la submergeait. Pourtant, il ne fallait pas qu’elle laissât paraître son émotion. Elle eut la force de dire d’une voix basse :

« Qu’as-tu répondu, Mai ? »

— « J’ai été si surprise que je n’ai rien répondu. Je lui ai dit d’en parler à notre père ».

— L’aimes-tu ?

— « Je ne me le suis jamais demandé ».

Le père dit à son tour :

« Pierre est un bon parti. Je serai bien aise que tu le maries. Il est honnête et très travaillant. Tu finiras par l’aimer ».

— « Je ferai ce que vous voudrez, mon père, dit-elle, lasse déjà de tant d’efforts, contente de reprendre sa rêverie un moment interrompue ».

Il fut compris que le père donnerait lui-même une réponse affirmative au jeune homme. Dès lors il ne fut plus question dans la maison que du mariage de Mai pour Pâques. Hortense subit tous ces préparatifs, comme le martyr qui voit dresser son bûcher. Il lui semblait que sa vie s’était arrêtée soudain. Le sort s’était prononcé. Il ne lui restait plus qu’à souffrir et à pleurer en secret. Lorsque la douleur était trop poignante elle sortait, se livrait aux plus durs travaux pour amortir sa souffrance. Pendant ce temps Mai, indifférente, sans joie et sans enthousiasme, se laissait conduire au mariage, comme on va à une visite qui n’est ni agréable ni désagréable. Elle continuait l’échafaudage fantastique de ses rêveries, sans songer à l’amour qu’elle n’avait jamais ressenti. Quand Pierre venait elle lui parlait amicalement, distraitement, sans élan. Hortense trouvait mille prétextes pour sortir ou s’occuper, tant elle craignait que son cœur n’éclatât et ne criât son amour incompris. Le jeune homme lui savait gré de cette discrétion, qui lui ménageait des tête-à-tête avec sa fiancée. Elle subit jusqu’au bout les affres de ce long martyre. Le mariage eut lieu. Les choses se passèrent comme elles se passent chez les pêcheurs, parmi de grandes réjouissances. La musique, la danse, les repas copieux, les chevaux harnachés de pompons de couleurs variées, la joie forte et bruyante des hommes, la gaieté loquace des femmes, rien ne manqua.

Deux semaines après le mariage, Pierre partit en mer. Hortense qui avait tant désiré sou retour avait hâte maintenant qu’il s’en allât. Pendant le jour, il travaillait à ses filets, préparait son bateau, mettait tout en ordre, et s’embarqua.

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