Chapitre 3
C’était le printemps, tous les hommes étaient en mer. Le départ de Pierre avait apporté une sorte d’adoucissement à l’amertume du chagrin de la jeune fille. Elle n’aurait plus du moins à s’imposer une telle contrainte pour dissimuler son amour, qui l’enserrait comme dans un étau.
Toutes les femmes avaient repris les travaux du dehors en l’absence de leurs maris. Hortense se jeta, tête baissée dans les besognes les plus dures. Elle ne se souciait plus de sa beauté, ni de sa jeunesse. Elle travaillait avec acharnement pour engourdir la souffrance et endormir les souvenirs cuisants. Son énergie débordante trouvait une issue dans les labeurs qui exigeaient le plus de forces physiques. On la voyait dès l’aube bêchant le jardin, plantant les pommes de terre, hersant les champs, soignant les bêtes, enfin remplaçant sa mère, morte depuis quelques années.
Les voisines disaient d’elles :
« Ça, c’est une femme ».
Toutes l’enviaient pour bru. Les prétendants n’avaient pas manqué, mais elle les avait tous éconduits, sous prétexte qu’elle se devait à son père. La vraie raison est qu’elle ne voulait pas se marier. Elle travaillait donc devant elle au hasard, sans espérance, sans joie, dans les ténèbres de son existence brisée. Elle travaillait pour se tromper elle-même. Cependant les jours passaient et l’automne approchait. Quelquefois elle allait voir sa sœur qui paraissait ni s’ennuyer de l’absence, ni contente du retour des pêcheurs. Toujours indifférente, elle suivait le fil tenu des méandres de ses rêves. Elle négligeait son ménage pour lire. Hortense venait mettre de l’ordre dans sa maison, en songeant qu’à sa place combien elle aurait travaillé pour embellir ce petit nid d’amour.
Son affection qu’elle croyait abolie revivait aux conversations des voisines qui parlaient sans cesse de la prochaine arrivée des pêcheurs, de leurs maris, de leurs frères et de leurs amis. Elle aurait voulu s’arracher le cœur plutôt que de donner prise à cet amour insensé. Cette lutte contre elle-même aiguisait tous ses sentiments tumultueux qui la harcelaient.
Enfin Pierre arriva et l’hiver commença. Ce fut la même routine des actions coutumières et familiales.
Hortense n’allait plus chez Pierre que pour aider sa sœur lorsqu’elle était trop arriérée au soin de son ménage et trop empêtrée. Elle astiquait son poêle pour elle, frottait son plancher, quelques fois cuisait ses repas. Elle ne pouvait se défendre d’aimer ces travaux, qui étaient pour l’homme qui remplissait sa vie.
Au cours de cet hiver, Mai donna naissance à un fils et mourut quelques jours après. Ce fut un grand deuil pour Pierre. En mourant la jeune femme avait confié à sa sœur le soin de son fils. Hortense était d’ailleurs la plus proche parente qui pût s’occuper de ce petit être. Elle l’adopta et l’aima de toute l’ardeur de son amour. Il ressemblait étrangement à son père. Elle pourrait le voir à chaque instant du jour et être pour lui la mère qu’elle aurait voulu être.
Pierre morne et inconsolé partit pour la pêche, dès qu’il le put.
Hortense, cette année, se sentit plus heureuse. Son existence avait un but, celui d’élever ce petit enfant confié à sa garde. Elle mit dans cette tâche toute la tendresse, l’affection, la douce patience d’une mère. Cet enfant la rattachait à l’homme pour qui elle eut voulu donner sa vie. C’était un lien et Pierre lui serait redevable des soins donnés à son fils. Cette pensée lui plaisait, non pas à cause d’un sentiment égoïste, mais par le bonheur que lui causait l’occasion de servir Pierre. Elle se prenait maintenant à compter les semaines avant son retour. Une radieuse espérance l’élevait dans des régions inconnues à elle-même. Il serait libre quand il reviendra. Peut-être comprendra-t-il l’étendue de son amour et en aura-t-il pitié. Et elle s’accusait de s’entretenir de ces pensées, sitôt après la mort de sa sœur. Décidément ce n’était pas bien, mais son amour lui était plus présent que les battements de son cœur. Comment pourrait-elle l’oublier ? Cet espoir répandait une si douce clarté, qu’il illuminait ses jours. Elle reprit goût à la tâche quotidienne. Ce n’était plus le même travail forcené et abrutissant, c’était une besogne d’amour, de bonté. Absorbée par les mille occupations de la journée, les soins à donner à l’enfant, le ménage, le dehors, elle ne se sentait jamais lasse. Une force juvénile la soutenait, une lumière merveilleuse et divine éclairait les profondeurs de l’avenir. Elle était belle dans l’accomplissement de ces mille devoirs. Ces gestes gracieux, forts et harmonieux chantaient la beauté et le goût de la vie.
Pierre Legrand arriva un des premiers. Avait-il eu hâte de revoir son fils ? Avait-il obéi à un sentiment de nostalgie ? Personne n’eût pu le dire. Il fut ravi de trouver l’enfant si bien portant. C’était un beau bébé qui pouvait déjà s’asseoir et sourire. Il en sut gré à Hortense, mais son amour de père s’attrista à la pensée de l’absente. Mai, la petite épouse, qu’il avait eu si peu de temps à aimer, remplissait encore sa vie de son invisible présence. Tout rappela son souvenir et renouvelait la douleur que rien ne voulait distraire. La jeunesse, l’intelligence, la beauté, l’amour d’Hortense passaient devant lui, près de lui, autour de lui, l’encerclaient, l’enlaçaient, il ne les vit pas et il ne les comprit pas.
Le printemps arriva et il partit seul et triste.
Hortense ne désespérait pas tout à fait. Elle attendait tout du temps, qui dompte les plus grandes douleurs.
Pierre revint, passa et vécut près d’Hortense, et il ne comprit rien. Il partit encore plusieurs fois, il revint plusieurs fois, et il ne comprenait toujours pas. Les années passèrent toutes pareilles parmi ses arrivées et ses départs successifs, et l’homme ne comprenait pas la femme qui vivait pour lui, et par lui, qui à cause de lui avait connu tous les devoirs et les fardeaux de l’épouse sans en goûter les douceurs ni les consolations. L’enfant était maintenant un jeune homme qui accompagnait son père en mer et Hortense vieillissait, toujours fidèle. C’était maintenant une femme défigurée par les forts travaux, le visage ridé, les cheveux blanchis, les mains gercées, mais belle encore de toute l’auréole de la bonté, d’un amour toujours jeune. Toujours active elle n’épargnait pas ses forces. Or il arriva qu’elle fut malade. Épuisée à la fois par les labeurs, minée par un feu intérieur toujours consumant, elle fut sur le point de mourir.
Pierre l’entoura de soins. Il savait toute l’étendue de la dette qu’il lui devait, mais elle sentit que c’était bien la fin. Puisqu’elle allait mourir, elle pouvait bien lui dévoiler son secret. Elle lui ouvrit les digues de son cœur qu’elle avait refoulées pendant tant d’années.
« Vous rappelez-vous cette fête de l’Assomption où nous avons dansé plusieurs fois ensemble ? Toute ma vie est là. Dès ce moment, j’ai été à vous ».
L’homme fut atterré de tant d’années de silence et de dévouement.
« J’ai brisé votre vie, dit-il, c’est trop injuste. Vivez, nous aurons encore plusieurs années de bonheur ».
— « Non, il est trop tard ».
Depuis, on voit, tous les dimanches, deux hommes, le père et le fils, aller prier sur deux tombes.
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