CHAPITRE II
Vallée
Pour eux aussi refleurissaient les prairies et se doraient les moissons.
Guido REY.
Il faudrait la fine et précise observation d'un Devambez pour dépeindre toutes les choses menues que l'alpiniste, du haut des Aiguilles, aperçoit au fond de la vallée lilliputienne: les petites maisonnettes, disposées avec grâce sur les prairies vert tendre, les petits traits blancs qui relient les villages comme avec des rubans de poupées, le petit train mécanique, le filet d'eau capricieux de l'Arve, les arbres minuscules groupés en petits bois, les imperceptibles pucerons roux qui se déplacent lentement dans des pâturages de rêves enfantins, portant d'invisibles clochettes dont le son grêle se répercute et monte comme une lointaine musique de nains. Toutes les couleurs, toutes les teintes sont fraîches, comme si le peintre venait de donner son dernier coup de pinceau.
Comme tout cela respire l'ordre, l'harmonie, l'aisance! Rien ne permet de penser avec Chateaubriand que c'est là «un triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi, par dessus une barrière glacée». Demandez aux habitants des villages qui se succèdent au bord de l'Arve, depuis le Col de Voza jusqu'au Col de Balme, à ceux des Houches, des Bossons, ou de Chamonix, à ceux des Praz, des Tines ou d'Argentière, s'ils «se regardent comme en exil»? Tout le passé se dresserait contre une pareille pensée.
[Illustration: _Les Houches._]
[Illustration: _Le viaduc Sainte-Marie._]
Avant l'invasion pacifique des touristes, qui en amenant la richesse a stabilisé la population, les Chamoniards émigraient pour gagner quelque argent, puis les économies réalisées, ils revenaient à la terre de leurs aïeux, à l'ombre des grands pics, appelés par eux. Sans regret, ils quittaient la riante Italie, ou la belle terre de France, pour regagner leur vallée. Et pourtant! ils avaient goûté d'une civilisation différente, d'une existence nouvelle; ils avaient vu les merveilles des villes, les magasins magnifiques, la vie facile.
[Illustration: _Près de Chamonix._]
Mais tout cela ne valait pas pour eux, l'éblouissement des midis ensoleillés dans l'atmosphère transparente, ni la montée de l'air brûlant qui, en août, fait vaciller les glaciers, ni même ces heures exquises où la neige redoutable, fondant sous les brises chaudes du printemps, se mue en mille petits ruisseaux qui dansent et chantent au soleil, sur les pentes, entre les racines des mélèzes et des bouleaux.
[Illustration: _Maison de Jacques Balmat._]
D'ailleurs leur vallée n'est point pauvre. Au printemps, suivant l'effort du vent, d'innombrables arbres fruitiers effeuillent sur les jardins et les prés, leurs pétales blancs comme une légère neige d'arrière saison. A l'époque de la miellée, c'est un bourdonnement continu d'abeilles affairées, apportant aux ruches symétriquement disposées, le butin qu'elles sont allées dérober aux fleurs jusqu'à la limite des glaciers. Dans les prairies et les alpages, sur les plateaux, graves et solennelles, les vaches se gorgent d'herbe parfumée; dans les rochers les chèvres, cabriolent au soleil. L'orge et les pommes de terre germent rapidement dans la terre fertilisée par les apports des glaciers.
[Illustration: _Le Dôme du Goûter vu d'un chalet, près de Chamonix._]
[Illustration: _L'Aiguille du Midi._]
Terre vraiment sainte, conquise sur le torrent, la forêt et la montagne, par le travail millénaire de la race on la transporte depuis des siècles à dos d'homme, dans de grandes hottes d'osier en forme d'amphore, pour la placer sur le banc de rocher le plus ensoleillé. Chaque hiver la neige l'entraîne avec elle, dans son avalanche vers les bas-fonds, mais chaque printemps, l'homme avec cette obstination farouche que seul possède le montagnard, la recharge dans sa hotte et la remonte. Curieux spectacle pour le touriste que celui de ce geste ancestral, par lequel le paysan, d'un pas lent et assuré, va, sûr de lui, par les rochers et les fondrières, portant sur son dos l'espoir des moissons futures.
Non, la montagne n'est pas une marâtre, à ceux qui l'aiment assez pour vivre en elle de sa vie.
[Illustration: _Les Aiguilles, un soir d'orage._]
[Illustration: ++ Vache au pâturage.]
Et l'hiver! Lorsqu'arrive son cortège de gel et de bises, dans le repos forcé, c'est la douce intimité de la maison étanche, tiédie par les bûches de sapin, abattues durant la saison favorable. Dehors, tandis que les blancs flocons tombent continûment, dans la grande paix, noyant palissades et rochers sous un froid manteau, c'est le grand silence, rompu seulement par intervalle par les sonnailles assourdies des bêtes, qui reposent dans l'étable proche. Journées monotones où se redisent cent fois les prouesses accomplies sur les Aiguilles durant l'été; longues soirées douces où l'on se réunit autour du foyer entre voisins, où l'on chante ces lentes mélopées, qui vibrent de toute la rude nature alpestre, ces chants que les montagnards, dit Guido Rey, ont appris «du vent qui siffle à travers les fentes des roches et du torrent qui mugit au fond de la vallée». Puis la soirée terminée de bonne heure, c'est le retour hâtif à travers la nuit glaciale, infiniment limpide, sur la neige tassée qui crisse sous les pas, vers la maison qui dort sous la lune, avec son balcon de bois et ses larges auvents.
[Illustration: _Monument de Saussure "Voici le chemin"._]
Le village des Ouches, première commune que l'on traverse après avoir franchi le Col de Voza en venant de Saint-Gervais, représente bien le type parfait du village de la vallée de Chamonix. Un tout petit groupe de maisons serrées autour du clocher blanc, puis, épars le long des pentes jusqu'à mi-hauteur du col, toute une série de chalets. Les Ouches! c'est la porte d'entrée de la vallée. Le paysage, sauvage jusque là, devient infiniment gracieux et varié. Les hameaux succèdent aux hameaux, toujours pittoresques, avec leurs noms rappelant les accidents du sol, assortis avec les glaciers; c'est la Griaz, c'est au Pont, c'est au Cret, c'est Vers-le-Nant, c'est Taconnaz, ce sont les Bossons.
[Illustration: _Médaillon de Balmat._]
Chamonix! «Aucune localité du monde, dit encore Guido Rey, ne fut peut-être plus célébrée par les voyageurs, les romanciers et les poètes, davantage reproduite par les peintres et les photographes. Ce fut la conquête du Mont-Blanc qui rendit d'abord célèbre le petit village savoyard; puis ses maisonnettes blanches aux toits d'ardoise luisant parmi les frondaisons de pins, virent méditer Byron et Shelley, Chateaubriand et Théophile Gautier, Alexandre Dumas converser avec l'humble montagnard qui avait gravi le sommet le plus élevé d'Europe... Aujourd'hui le mont n'a plus de mystères, sur ses pentes sont disséminés d'hospitaliers refuges et la cime est devenue un observatoire astronomique. Le petit Chamonix est maintenant un élégant rendez-vous cosmopolite». Par une singulière destinée, le vieux Prieuré aura cette particularité d'être toujours trop petit pour contenir la foule sans cesse croissante des visiteurs, au nombre de 200.000 environ chaque année. Les auberges se sont multipliées, elles n'ont point été en nombre suffisant; elles se sont agrandies et elles se sont révélées encore trop exiguës; les palaces leur ont succédé avec leurs nombreuses chambres, et leurs innombrables fenêtres n'ouvrent pas encore assez de vues sur la chaîne du Mont-Blanc.
[Illustration: _L'Aiguille du Dru, vue des Prats._]
[Illustration: _Le lac Cornu._]
Bien que Chamonix soit un petit chef-lieu de canton de trois mille habitants seulement, sa propreté, son luxe, l'importance des magasins qui bordent ses deux rues principales, lui donnent le droit de revendiquer le nom de ville.
Le tour en est vite fait, car deux rues seulement sont à parcourir: la rue Nationale, orientée dans le sens de la vallée parallèlement à l'Arve, et l'avenue de la Gare, perpendiculaire à la rue Nationale. Cette dernière, de construction plus récente, donne à Chamonix son air de ville, avec ses magasins élégants et modernes, son jardin public et ses salons de thé.
Si quelques instants suffisent pour parcourir Chamonix, il faudrait des mois pour visiter ses environs: c'est que nulle ville au monde n'est ceinte d'une aussi belle couronne d'aiguilles cravatées de glaces, et de dômes neigeux.
Sur la rive droite de l'Arve s'étend la belle zone cristalline de roches granitiques et de schistes houillers qui forme les sommets du Brévent et des Aiguilles Rouges. Cette magnifique muraille de 3000 mètres d'altitude, en tout autre lieu du monde serait vouée à l'admiration des touristes, mais, en cette région où tout est gigantesque, elle est réduite au rôle de simple belvédère d'où l'on va contempler le Mont-Blanc.
[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc._]
En face, sur la rive gauche, l'imposant massif des Aiguilles et du Mont-Blanc écrase tout par sa masse énorme et ses sept langues de glace qui descendent jusque dans la vallée de Chamonix.
Dans ces deux chaînes parallèles, que de promenades, que de courses, que d'escalades, aussi diverses d'aspect que de durée et de difficulté! Tout chemin conduit à une merveille.
[Illustration: ++ Chèvres au pâturage.]
Disposez-vous d'une heure? Sortez de Chamonix à côté de l'Hôtel Beau-Site, suivez la route de Sallanches entre les jardins coquettement tenus et les prairies émaillées de fleurs, une demi-heure de flânerie vous conduira jusqu'à une boucle de l'Arve; derrière une haie de peupliers, scintille une nappe claire et limpide, où se mirent les monts avoisinants: c'est le lac des Gaillards avec ses deux vasques, séparées par une bande pierreuse; deux vasques jumelles qui ont la coquetterie de n'être pas semblables: l'une est assombrie par des herbes, l'autre est toute brillante des clartés d'une eau limpide dormant sur un fond de sable blanc.
[Illustration: _La vallée de Chamonix, le soir._]
Si le temps maussade n'encourage pas à s'élever sur les hauteurs et ne se prête pas aux vues panoramiques, descendez le cours de l'Arve, gagnez Servoz et de là, remontez les fameuses gorges de la Diosaz, sauvages à souhait; ne manquez pas de goûter aux fameuses écrevisses qui gîtent sous les roches.
[Illustration: ++ Cloche de vache.]
[Illustration: _Coucher de soleil sur le lac Champex._]
Peut-être serez-vous attiré dans la direction du Mont-Blanc, vers le glacier des Bossons, dont on voit la croupe à travers les sapins. Traversez alors l'Arve par les hameaux des Praz-Conduits, des Barats, et des Tissours, gagnez la forêt. En une demi-heure par des sentiers faciles et bien jalonnés, vous aurez atteint le torrent des Tissours. Traversez-le; bientôt vous entendrez mugir la cascade du Dard avec ses deux chutes de treize et cinquante mètres. Puis, vous n'aurez que l'embarras du choix: Pierre Pointue sur la route du Mont-Blanc avec son interminable montée en forêt, ou le glacier des Bossons. Décidez-vous pour ce second itinéraire—puisque vous vous promenez seulement—prenez à droite, descendez sur le hameau des Pèlerins et bientôt vous saluerez à l'entrée du village la maison de Jacques Balmat, le vainqueur du Mont-Blanc. Vous regagnerez Chamonix à travers champs, en écoutant le concert continu des cloches et clochettes.
Dans la chaîne du Brévent et des Aiguilles Rouges les excursions sont innombrables, par des sentiers en lacets sous les grands sapins: promenade exquise de deux heures, qui vous paraîtront deux minutes, à travers bois, jusqu'au plan des Chablettes; promenade de Planpraz dont l'amorce se trouve derrière la petite église de Chamonix.
[Illustration: _La chaîne du Mont-Blanc vue des Flancs du Brévent._]
Le fond de la vallée même de Chamonix offre une promenade délicieuse aux visiteurs les moins entraînés. A l'amont de la ville, derrière le Casino Municipal, s'étale en effet une petite plaine boisée: c'est le bois Bouchet poussé dans les délaissés de l'Arve. C'est là qu'il faut aller rêver le soir, à la nuit tombant des cimes, ou le matin lorsque le brouillard se perd dans l'Arve, aux heures des jeux changeants de lumière et d'ombre, pour lesquelles Virgile paraît avoir écrit ce beau vers:
«_Majoresque cadunt altis de montibus umbrae._»
Le bois Bouchet se prolonge jusqu'au village des Praz, joliment situé entre l'Arve et l'impétueux torrent de l'Arveyron échappé de la Mer de glace. Les Praz sont une annexe de Chamonix dont ils ne sont d'ailleurs distants que de deux kilomètres et demi.
[Illustration: _L'Aiguille du Dru._]
Au delà, le bois Bouchet reprend plus solitaire et moins humide. Mais il a changé de nom. Est-ce parce qu'on aperçoit l'obélisque du Dru entre les sapins qu'on l'a appelé le Paradis des Praz? C'est de là qu'il faut aller guetter le Dru dans ses incessantes transformations.
La petite plaine de Chamonix se termine à quatre kilomètres des Praz au village des Tines, à l'entrée d'une région plus sauvage et plus boisée.
L'Arve s'est frayé un passage étroit entre les deux barres rocheuses: les remous de ses eaux tumultueuses ont creusé dans le rocher de vastes trous circulaires appelés marmites de géants. Frappés par la ressemblance que ces excavations ont avec une cuve ou un tonneau, les habitants de la vallée les ont appelées des «tines» du mot latin «Tina». Le village a pris à son tour le nom de la gorge où se trouvaient les tines.
Au delà de ce village, la vallée est étroitement encaissée, la route, le chemin de fer, l'Arve se disputent le passage et se superposent parfois, mais bientôt la vallée s'élargit à nouveau et ce sont encore des pâturages, coupés de bosquets gracieusement disposés, des clairières, avec des chalets rappelant ceux de la Suisse: ainsi nous arrivons à la partie supérieure de la vallée de Chamonix où rit au soleil, abrité contre les sapins des Aiguilles Rouges, le gai village d'Argentière.
[Illustration: _Argentière et l'Aiguille de Floriaz._]
Section de commune de Chamonix, Argentière rivalise avec elle: plus élevée que cette dernière de 200 mètres, elle est plus ensoleillée grâce à la large brèche du glacier d'Argentière qui descend jusqu'à proximité de la gare: aussi son climat est plus sec que celui de Chamonix. Située au pied de l'Aiguille Verte et de l'Aiguille du Chardonnet, elle jouit d'une vue incomparable sur ces deux sommets; dans la direction de Chamonix la vue s'étend sur le magnifique groupe des Aiguilles.
C'est le point de départ de nombreuses courses. Sans parler des ascensions proprement dites qu'on peut effectuer dans le merveilleux cirque du Glacier d'Argentière, il faut citer d'abord, parmi les courses à la portée de tous les touristes, celle du Planet. C'est un des plus beaux belvédères de la vallée de Chamonix, il présente une vue admirable sur l'Aiguille Verte. Sur la rive droite de l'Arve c'est une longue série de promenades délicieuses parmi lesquelles il faut citer celle du lac Cornu qui dort à 2277 mètres d'altitude dans un site sauvage et grandiose.
La course classique entre toutes, est celle de la Flégère, encore plus facile à atteindre d'Argentière que de Chamonix.
En remontant enfin la vallée de l'Arve vers le nord, on atteint bientôt le dernier hameau de la Commune de Chamonix, le Tour, à 1462 mètres d'altitude en face du glacier qui porte son nom.
[Illustration: _L'église d'Argentière._]
Au-delà les alpages se prolongent jusqu'au Col de Balme, par de longues pentes herbeuses à perte de vue, irriguées par l'Arve, qui y prend sa source. D'innombrables troupeaux peuplent ces prairies, et toujours le son des clochettes monte dans l'air pur et transparent: grosses cloches à son grave portées solennellement par les vaches qui conduisent le troupeau, cloches grêles des chèvres capricieuses, le tout fondu en une mélodie étrange et charmante.
Au Col de Balme, un immense tableau s'offre à la vue. Alexandre Dumas déclare qu'il y resta anéanti dans la contemplation du panorama, sans s'apercevoir qu'il faisait quatre degrés de froid. C'est qu'il avait sous les yeux tous les géants des Alpes françaises: le Buet, les immenses escarpements des Aiguilles Rouges, les pentes impressionnantes du Brévent, la vallée de Chamonix jusqu'au Col de Voza, puis l'Aiguille et le Dôme du Goûter, le Mont-Blanc lui-même, l'Aiguille Verte, les Droites, l'Aiguille du Dru et celle du Tour.
[Illustration: _Au Col de Balme._]
Au delà du col c'était le Valais, c'était toute la Suisse s'ouvrant pour une féerie nouvelle.
[Illustration: _En vue du Mont-Blanc._]