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CHAPITRE III

Voies d'accès

Ils arrivent, pareils à des Chevaliers errants pour conquérir les belles Vierges des Alpes.

Guido REY.

D'abord il fut un simple récif sous-marin, puis il émergea, modeste îlot battu par les flots de la mer triasique, ayant l'apparence d'un plateau parsemé de lacs et de dépressions marécageuses. A la fin de l'époque miocène tout parut s'effondrer à l'entour. Mais les temps étaient révolus, l'aurore de l'époque pliocène vit l'immense rocher jaillir en quelques instants; des siècles, les siècles étant secondes pour les savants qui mesurent la longue suite des temps géologiques.

Cependant les forces intérieures qui avaient poussé le majestueux édifice jusqu'à 5000 mètres d'altitude étaient épuisées et désormais c'est aux agents atmosphériques qu'allait incomber le soin de terminer l'œuvre et de la parachever lentement à travers les âges.

[Illustration: _Dans les Séracs du Géant._]

Dès l'époque quaternaire le mont semble avoir eu la forme qu'il présente aujourd'hui: celle d'une formidable pyramide quadrangulaire, dont la face Nord regarde la vallée de l'Arve et dont les trois autres faces ne sont visibles que du côté Italien.

Observons le Mont-Blanc depuis Chamonix: on voit le glacier des Bossons, dont la base atteint presque le bord de l'Arve, se prolonger à sa partie supérieure par un berceau de neige enserré entre le Dôme du Goûter à l'Ouest et la ligne des rochers des grands Mulets à l'Est. La vallée neigeuse s'élève jusque sous la cime, sans ressaut apparent, sans pente impressionnante et il semble que la remontée de ce vaste couloir ne doive demander que de la patience. Vers le haut il s'élargit en un large cirque d'où il paraît que l'on peut facilement gagner soit l'arête Ouest, qui vient de l'Aiguille du Goûter, soit l'arête Est, qui joint le Mont-Maudit et l'Aiguille du Midi. D'en bas on jurerait qu'une fois sur l'arête on sera au sommet en une facile enjambée.

[Illustration: _Anémones de montagne._]

Comme tout est commode, depuis la vallée, lorsqu'on regarde le Mont avec une jumelle, assis commodément dans un fauteuil, tandis qu'autour de soi la vie bourdonne joyeuse. Cependant combien d'années, et hélas combien d'existences faudra-t-il sacrifier pour réaliser la conquête et asseoir définitivement les divers itinéraires par lesquels on accède au sommet.

[Illustration: _Ascension de Saussure (d'après une vieille gravure)._]

La fin du XVIII^e siècle va voir s'ouvrir la lutte entre le Mont et l'homme. Bourrit et de Saussure lancent le défi à la montagne, l'un par amour de la nature, l'autre par amour de la science.

«Dans mes premières courses à Chamonix, en 1760 et 1761, dit de Saussure, j'avais fait publier dans toutes les paroisses de la Vallée, que je donnerais une récompense assez considérable à ceux qui trouveraient une route praticable pour y parvenir.»

C'est sur cette promesse que vont commencer les tentatives. Période héroïque qui durera vingt-cinq années.

C'est d'abord en contournant le Mont-Blanc par l'Est, à travers le Glacier du Géant qu'on va tenter de forcer le passage: non point tant parce que la voie paraît plus facile, mais parce que la région est mieux explorée. Depuis longtemps, en effet, les crystalliers vont par le Montenvers et la Mer de glace chercher des quartz dans le cirque de Talèfre au pied des Droites et des Courtes; de là ils ont aperçu la calotte du Mont qui paraissait toute proche. Ignorants de la montagne ils croient au début qu'ils pourront atteindre directement ce qui paraît si près des yeux. Mais les crystalliers se heurtent au Mont-Maudit et se rendent vite compte que le Mont-Blanc est inaccessible pour eux par cette voie.

[Illustration: _Le cirque de Talèfre._]

Leurs efforts vont alors se concentrer sur les deux voies d'accès qui se présentent tout naturellement à l'esprit lorsqu'on regarde le Mont-Blanc depuis le Prieuré: l'arête occidentale par le Col de Voza, l'Aiguille du Goûter et le Dôme du Goûter, et la route des Bossons qui monte directement sans barre rocheuse interposée, comme une immense langue de neige ininterrompue.

Plus accoutumés au rocher qu'au glacier, les crystalliers et les chasseurs vont chercher à s'élever le plus haut possible vers le Mont-Blanc par le rocher. C'est pourquoi on les voit dès leurs premières explorations, escalader l'arête rocheuse qui sépare le glacier des Bossons de celui de Taconnaz et porte le nom de Montagne de la Côte. En 1775, Michel et François Paccard, Victor Tissai et Couteran, remontent la rive gauche du Glacier des Bossons le long de la Montagne de la Côte jusqu'au sommet et parviennent à prendre pied sur le glacier. Ils traversent alors la région crevassée appelée aujourd'hui la Jonction, et atteignent ainsi le pied du Dôme du Goûter. Mais pressés par le temps, n'osant passer la nuit sur le glacier, ils ne voulurent pas ce jour-là aller plus avant et battirent en retraite. Cependant leur tentative n'avait pas été inutile. Ils avaient découvert une voie d'accès permettant d'atteindre au-dessous de la cime du Mont-Blanc le cirque qui s'étend entre le Dôme et le Mont-Maudit et que l'on appellera bientôt le Grand Plateau. Il restait toutefois à sortir de ce cirque et à gagner l'arête terminale.

[Illustration: _Sur la route du Mont-Blanc._]

Continuer droit dans la direction du Mont-Blanc, c'était impossible, car la pente de neige se redresse en un escarpement formidable, sur 800 mètres de haut. Il apparaissait dès lors nécessaire de tenter de gagner l'arête, soit à droite, soit à gauche pour la suivre ensuite dans la direction du sommet. Le premier itinéraire qui s'offrait, consistait à gagner la dépression située dans l'arête Ouest entre le Dôme du Goûter et le Mont-Blanc. L'expérience démontra que dans la direction du sommet l'arête se rétrécissait de plus en plus et finissait à droite et à gauche sur des à pics formidables.

Restait alors l'arête Est: elle paraissait vulnérable entre le Mont Maudit et le sommet. A gauche, en effet, du Grand Plateau, la calotte du Mont-Blanc est supportée par deux lignes de rochers parallèles appelés Rochers Rouges. Entre ces deux barres rocheuses descend une langue de neige de 500 mètres de haut environ, qui aboutit au grand Plateau.

[Illustration: _Le glacier et le jardin de Talèfre._]

[Illustration: ++ Crystal de roche.]

Ce couloir glacé, deux hommes vont tenter de le remonter. L'un était non point un guide, mais un simple chasseur de cristaux et de chamois. Il s'appelait Jacques Balmat, et il était âgé de 25 ans; un passe-port du 18 Nivôse an VII, lui donne la taille de cinq pieds, trois pouces; mais s'il avait le «nez ordinaire, la bouche moyenne et le front ordinaire», il était doué d'une énergie peu commune. Déjà, comme les autres crystalliers, ses collègues, il avait essayé de gagner le sommet du Mont-Blanc par le Glacier du Géant, mais la face Est lui avait été interdite par les abîmes du Mont-Maudit; il avait alors tenté l'ascension par la face méridionale et il avait échoué devant les pentes effrayantes du Glacier de Miage; il s'était rallié à l'arête Ouest par le Dôme du Goûter et il avait dû fuir devant la tempête et la terrifiante arête de glace. Seule, la face Nord restait inexplorée par lui. Or, un jour qu'il s'était attardé dans les parages du Grand Plateau, il y avait été pris par la nuit et avait dû y coucher. Avant de redescendre, il avait étudié les murailles qui l'entouraient et les Rochers Rouges ne lui avaient pas paru trop rébarbatifs. Descendu à Chamonix il avait tu, à tous, ses observations, sauf au médecin du pays, le D^r Paccard.

Celui-ci, Chamoniard d'origine, avait trente ans, et comme ses contemporains l'idée de conquérir le Mont le hantait: lui aussi avait déjà pris part à quelques expéditions. Comme les autres, il avait fait une tentative par le Géant, une autre par la Montagne de la Côte, une troisième par l'Aiguille du Goûter. Il se préparait à une quatrième tentative, peut-être était-il attiré lui aussi par l'Arête Est, c'était la seule qu'il n'eût point encore tenté comme Balmat.

[Illustration: _Le Mont-Maudit vu du Grand Plateau._]

Le 7 août 1786, ces deux hommes également énergiques et courageux, partent seuls tenter leur chance sur le versant Nord. A quatre heures du matin, le lendemain, ils abordent le glacier; d'en bas, les Chamoniards les suivent à la jumelle avec anxiété, et les voient disparaître sur le Grand Plateau. L'attente inquiète se prolonge durant le reste de la journée. Soudain à six heures vingt-trois du soir, on voit se détacher sur le sommet du Mont-Blanc, simultanément, deux points noirs perdus dans l'immensité des cieux: c'étaient Balmat et Paccard, que saluait avec émotion toute la population de Chamonix. Les Rochers Rouges s'étaient laissés tourner. Le Mont-Blanc était vaincu. Avec une émotion indicible les deux hommes avaient entendu leur voix rompre pour la première fois un silence qui, comme le dit Javelle, «durait là depuis le commencement du monde».

[Illustration: _Col du Mont-Maudit._]

Dès le lendemain, de Saussure avisé de l'événement, partait pour courir sur leurs traces: mais la pluie et la neige le forcèrent à renoncer momentanément à son projet. Il lui faudra attendre l'été de l'année suivante.

[Illustration: _Le Mont-Blanc vu de l'Aiguille du Géant._]

Le point de départ de la route du Mont-Blanc se trouve à Chamonix, près du monument qui a été élevé à sa mémoire. Après dix minutes d'une marche facile à travers les prairies on atteint la lisière de la forêt par les Praz-Conduits, les Buats et les Tissours. Puis, le sentier devient plus rapide sous les grands pins. Il franchit la cascade du Dard et s'élève par des lacets innombrables à travers les bois de mélèzes qui peuplent les flancs de l'Aiguille du Midi. Enfin ce sentier quitte la forêt: c'en est fini de la campagne gaie et fleurie montant à l'assaut de la montagne sur les deux rives du Glacier des Bossons. En trois heures, on a atteint le chalet de Pierre Pointue. Ses environs sont parsemés de gros blocs de granit abandonnés par le glacier lors de son retrait; quelques-uns de ces blocs ont une forme pyramidale; ils ont donné au lieu son nom de «Pierres Pointues». Du chalet, la vue est admirable: au-dessous du sentier, le Glacier des Bossons se déploie en replis majestueux formant d'immenses crevasses qui suivant l'heure du jour se teintent de couleurs brutales ou délicates. C'est là que se termine la route muletière; elle est prolongée par un sentier étroit, taillé par endroit en corniche dans le rocher et par lequel on approche graduellement du Glacier des Bossons. Encore 400 mètres de montée et l'on atteint Pierre à l'Échelle, limite extrême de la terre: au delà, le domaine de la glace commence, et aussi, l'ascension proprement dite du Mont-Blanc.

[Illustration: _Au sommet du Mont-Blanc._]

Depuis Pierre à l'Échelle, on aperçoit très nettement, à deux kilomètres de distance, émergeant du glacier, les rochers des Grands Mulets où se trouve le chalet du même nom. C'est le premier relais sur la route du Mont-Blanc. On s'y rend en traversant le glacier de biais, dans sa partie la moins tumultueuse, aussi est-il relativement facile de démêler sa route à travers le dédale des crevasses. Bientôt on entre dans la région proprement dite de la Jonction, ainsi appelée parce que c'est là que se réunissent le glacier de Taconnaz et celui des Bossons. Les deux courants glaciaires provoquent en se heurtant, d'immenses vagues de glace et de nombreuses crevasses, que l'on franchit sur de rudimentaires échelles: c'est la partie la plus pittoresque de la course, pour le simple touriste. Il circule dans un labyrinthe de murs tantôt blancs, tantôt bleus, tantôt verdâtres, parfois violacés ou nacrés suivant l'incidence de la lumière. Après quelques instants de marche dans ce dédale, la route devient à nouveau facile, le névé apparaît, et on aborde enfin la langue de neige qui permet de gagner la marge de rocher où se trouve l'hôtellerie des Grands Mulets.

[Illustration: _La vallée de Chamonix vue de Pierre Pointue._]

Cet îlot de rochers qui émerge sur la rive gauche du glacier supérieur des Bossons, forme le seuil du prodigieux couloir de glace qui mène au sommet du Mont-Blanc, à travers des régions désertiques et silencieuses. D'abord ce fut une simple plateforme sur l'éperon rocheux, à 3051 mètres d'altitude, au pied de l'Aiguille Pitchner: sa situation abritée des avalanches, l'avait fait choisir par les guides pour y passer la nuit. En 1886, la plateforme fut aménagée, un chalet y fut édifié que l'afflux des touristes poussa à transformer en véritable hôtellerie, en 1896. Depuis lors, les Grands Mulets sont réputés l'un des plus beaux belvédères des Alpes et nul titre ne paraît mieux mérité.

Au delà des Grands Mulets commence l'ascension proprement dite du Mont-Blanc; c'est là que commence une région qui suivant le caprice du temps est un paradis ou un enfer, une zone de vie intense ou de mort. Par le beau temps, c'est la montée lente à travers les champs de neige éblouissants, scintillants de mille feux sous le soleil éclatant, véritable voyage dans un pays de rêve où tout est d'un blanc si pur qu'un lys y serait terne, d'un bleu si profond que le ciel y paraît noir. Mais par la tourmente c'est un voyage effroyable et lugubre, dans lequel le vent vous entraîne, la neige vous aveugle, où l'on aperçoit à travers le voile blanc de la tempête, les reflets inquiétants des crevasses qui vous entourent et vous cernent de toutes parts, comme les lèvres du Mont prêtes à vous happer.

[Illustration: _L'auberge des Grands Mulets._]

Au départ du chalet, on se dirige d'abord vers le Dôme du Goûter, en longeant le mur de glace qui court des rochers Pitchner jusqu'à la base de l'arête Nord du Dôme. Puis, on prend résolument une direction Nord-Sud et par les Petites Montées, on gagne le Petit Plateau, à 3635 mètres, courte plaine faiblement inclinée au-dessous de laquelle brillent les séracs du Dôme. C'est là un attirant spectacle, dont il convient toutefois de ne point trop chercher à s'approcher, car souvent les séracs s'écroulent en une redoutable avalanche; malheur au touriste qui se trouve sur son passage! c'est là, qu'en 1891, M. Rothe et le guide Simond furent ensevelis par une avalanche détachée du glacier suspendu aux flancs du Dôme. Pour éviter ce danger, l'itinéraire s'éloigne le plus possible du Dôme par une longue pente connue sous le nom de «Grande Montée», qui aboutit au Grand Plateau, vaste champ de neige de un kilomètre carré environ, dont la pente moyenne ne dépasse pas huit degrés.

Du Grand Plateau trois voies d'accès s'offrent à l'alpiniste.

Tout à fait à gauche, entre les parois verticales des Rochers Rouges et du Mont-Maudit, s'ouvre une vallée profondément encaissée, pleine de neige poudreuse et molle, où l'on enfonce jusqu'aux genoux, dissimulant de nombreuses et dangereuses crevasses; c'est le Corridor. Il se termine au Col de la Brenva au-dessus des célèbres escarpements du même nom. De là, on gagne le Mur de la Côte, constitué par une pente de glace haute de 60 à 70 mètres de cinquante degrés d'inclinaison. Une fois le mur franchi, on suit l'arête Est du Mont-Blanc dans la direction du sommet par les Petits Rochers Rouges et les Petits Mulets: une pente douce conduit alors au point culminant, 4810 mètres.

La seconde voie d'accès est «l'ancien passage» celui dans lequel s'engagèrent Balmat et le D^r Paccard; elle suit le flanc droit des Rochers Rouges.

[Illustration: _Dans les séracs du Mont-Blanc._]

[Illustration: _Le Mont-Blanc vu du val Ferret._]

Le passage le plus fréquenté est celui du Col du Dôme que l'on aperçoit droit devant soi, lorsqu'on arrive au Grand Plateau. Il n'offre aucune difficulté. Et puis l'arête des Bosses dans l'air transparent est là, tentante, lumineuse, rassurante: c'est la route sûre.

[Illustration: _Le rocher des Grands Mulets._]

Au Col du Dôme du Goûter, la route de Chamonix rejoint celle qui monte de Saint-Gervais par l'Aiguille du Goûter. Non loin de là, émerge un petit rocher plat, presque au niveau de la neige. Longtemps, les guides eurent le projet d'y construire un refuge. Ils avaient dans ce but, ouvert une souscription à l'auberge des Grands Mulets; mais le projet était resté sans suite. En 1890, M. Joseph Vallot construisit une modeste maisonnette de bois. Puis, en 1893, il agrandit le refuge primitif et fit édifier sur la pointe du rocher la plus voisine un refuge pour les voyageurs. Grâce à cette initiative, aujourd'hui, dans le désert effroyable, deux toits bravant les hivers et les vents, offrent au voyageur l'hospitalité.

La route des Bosses, dernière section de l'arête occidentale, commence au refuge Vallot. C'est là que s'étaient arrêtés jadis les guides de Saussure et de Bourrit quand ils avaient tenté l'ascension du Mont-Blanc par Saint-Gervais.

C'était en septembre 1784. Bourrit, découragé par plusieurs tentatives malheureuses faites depuis Chamonix commençait à douter de l'accessibilité du Mont par la vallée des neiges, comme on appelait alors l'itinéraire des Grands Mulets. Il avait appris que deux chasseurs de la Gruaz prétendaient avoir escaladé l'Aiguille du Goûter; et il était allé s'entendre avec eux pour rééditer cet exploit. Sous leur conduite il s'était élevé le long de la rive droite du Glacier de Bionnassay par les rampes du Mont de Lar et le triste plateau de Pierre Ronde, mais impressionné par l'aspect désertique de la région, trahi par ses forces, il avait dû abandonner la partie. Deux de ses compagnons, Couttet et Cuidet avaient continué; il les avait vu escalader l'Aiguille du Goûter et disparaître. Le lendemain, alors qu'on commençait à désespérer de leur retour, ils étaient apparus, affirmant qu'ils étaient allés jusqu'au Mont-Blanc, ou tout au moins si près, qu'ils n'en étaient plus séparés que par «une ravine». A la vérité ils ne paraissaient avoir atteint que le rocher des Bosses et ils avaient encore 400 mètres de différence de niveau à gravir.

[Illustration: _Le passage de la Jonction._]

Il faudra attendre soixante-quinze ans avant que «la ravine» soit traversée.

Aujourd'hui, la route de Saint-Gervais, qui fut la dernière découverte, paraît sur le point de devenir la plus fréquentée de toutes voies d'accès, grâce à la construction du tramway du Mont-Blanc. Celui-ci s'élève, en effet, par la vallée de Montjoie, le Col de Voza et le Mont-Lachat, jusqu'à peu de distance du grand glacier de Bionnassay. Du terminus actuel on peut en deux heures atteindre le chalet de Tête Rousse, deux heures encore d'escalade facile et l'on est au sommet de l'Aiguille du Goûter. Une heure trois-quarts, on gagne aisément le refuge Vallot d'où l'on n'est plus qu'à une heure un quart du sommet. Sept heures donc suffisent actuellement pour atteindre la cime qui déjoua les efforts des premiers alpinistes durant vingt-cinq années.

[Illustration: _Le Grand Plateau et les Bosses._]

[Illustration: _Versant italien: les escarpements de la Brenva._]

De même que les rochers des Grands Mulets et des Bosses, le plateau de Tête Rousse fut un lieu de repos avant d'être une hôtellerie. Dès 1785, Saussure y avait fait édifier une hutte de pierre? C'est là qu'il avait passé la nuit du 14 septembre. Cette nuit splendide, passée dans le nid d'aigle juché au-dessus du glacier de Bionnassay, laissa dans l'esprit du savant un inoubliable souvenir. «La vapeur du soir, dit-il, qui comme une gaze légère tempérait l'éclat du soleil, et cachait à demi l'immense étendue que nous avions sous nos pieds, formait une ceinture du plus beau pourpre, qui embrasait toute la partie occidentale de l'horizon; tandis qu'au levant, les neiges des bases du Mont-Blanc, colorées par cette lumière, présentaient le plus grand et le plus singulier spectacle.» La nuit vient et Saussure est impressionné par «le profond silence qui règne dans cette vaste étendue, agrandie encore par l'imagination». Une sorte de terreur l'envahit, il lui semble qu'il a «seul survécu à l'univers et qu'il voyait son cadavre étendu à ses pieds».

[Illustration: _Caravane scientifique arrivant au refuge Vallot._]

Aujourd'hui, une accueillante hôtellerie de montagne offre aux voyageurs un confort très suffisant. C'est là qu'on va passer la nuit avant de tenter l'ascension du Mont-Blanc. Le lendemain de grand matin, on part car il faut avoir gravi l'Aiguille du Goûter avant que le soleil ait provoqué des avalanches de rochers. Cette ascension n'offre d'ailleurs aucun danger sauf les chutes de pierres. Une cabane construite sur le plateau terminal de l'Aiguille permet une halte agréable; puis on monte sur les larges flancs du Dôme du Goûter, laissant à gauche de débonnaires séracs, tandis qu'à droite la magnifique Aiguille de Bionnassay paraît s'enfoncer sous terre, avec sa délicate arête aérienne et sa formidable corniche de glace. Bientôt, on atteint le Col du Dôme, le passage des Alpes le plus battu par les vents et le plus baigné par les nuages; on y rejoint la route qui monte des Bossons par la «vallée de neige». Alors commence l'ascension des Bosses: gigantesque et raide escalier, prodigieusement escarpé au-dessus du glacier de Miage, dangereux par le grand vent. Enfin, la crête s'élargit peu à peu, en même temps que la pente diminue, et l'on arrive sans peine sur la croupe arrondie tout à fait confortable qui forme la cime du plus haut sommet des Alpes.

[Illustration: _Le refuge Vallot._]

Du panorama du Mont-Blanc, que dire? Dénombrer les sommets qui l'entourent serait fastidieux; il suffit, d'ailleurs, de recourir à un atlas de géographie. Nommer les milliers de pics visibles autour de l'horizon, à quoi bon? Les pics n'existent plus pour l'œil; chaque massif, si grand soit-il, ne devient lui-même qu'un simple détail dans l'océan de cimes où moutonnent par grandes ondes toutes les Alpes: au Nord, l'Oberland Bernois, à l'Est, les géants du Valais, au Sud, le Piémont. Et vous, massifs des Alpes françaises, Oisans, Maurienne, Tarentaise, comme il faut attentivement scruter l'horizon pour distinguer vos cimes familières si grandes de près, bien petites choses de là-haut! Visages amis vous vous cachez derrière tant d'autres sur la toile paisible et claire déroulée à mes pieds! Dans ces sommets qui émergent et se pressent autour du colosse, que de pointes rallument des souvenirs éteints, tellement enfouis sous la cendre du passé qu'ils paraissaient oubliés! Que de rochers éveillent aussi de nouveaux désirs de conquête!

[Illustration: _L'aiguille et le glacier de Bionnassay._]

[Illustration: _L'Aiguille de Bionnassay, vue de l'arête des Bosses._]

Sous les pieds de l'alpiniste s'ouvrent les scabreuses mais belles routes d'Italie; quelles descentes émouvantes à tenter dans les à pics formidables de la Brenva. A une heure de marche du sommet se dresse le Mont-Blanc de Courmayeur avec sa vue plongeante sur le versant italien. C'est par là qu'il faut descendre si l'on veut éprouver toutes les angoisses de la mort, mais seulement si l'on est alpiniste de tout premier ordre. Qui se douterait à voir ces prodigieux escarpements au-dessus du Glacier de la Brenva, bordé des Aiguilles de Peteret, que ce soit un lieu de passage? Et cependant dès 1863, d'intrépides alpinistes n'hésitaient pas à en tenter la montée. Cette escalade ardue fut ce qu'elle paraissait devoir être; elle se termina par une terrible chevauchée sur un mur de glace vive, arête glacée tellement étroite que les pieds ne trouvaient plus la place de se poser, sur laquelle on avançait à califourchon.

[Illustration: _Caravane scientifique montant au Dôme du Goûter._]

Aujourd'hui, l'itinéraire est mieux précisé, mais il subsiste avec ses dangers dont le principal consiste dans des chutes de séracs.

[Illustration: ++ Au sommet.]

D'autres voies moins périlleuses conduisent en Italie. L'une, que l'on pourrait qualifier d'internationale, suit l'arête Est du Mont-Blanc, et, par les Petits Mulets, le Mur de la Côte, le Mont-Maudit, les pentes neigeuses du Mont-Blanc de Tacul, aboutit au refuge du Col de l'Aiguille du Midi. De là, on descend sans aucune difficulté par la vallée blanche et le glacier supérieur du Géant, au col du même nom, puis à Courmayeur par la croupe du Mont-Frety.

[Illustration: _Le Mont-Blanc, vu de Courmayeur._]

Une autre voie d'ascension part de Courmayeur, remonte le cours de la Doire dans la direction du gracieux lac Combal et du Col de la Seigne. Puis elle remonte le Glacier de Miage sur sa rive gauche le long des contreforts du Mont du Brouillard; elle traverse enfin la base de l'affluent le plus méridional du Glacier de Miage, appelé Glacier du Mont-Blanc et rejoint au Sud-Est de la Tourette non loin des Bosses, la route de Saint-Gervais.

De ce côté, les variantes sont nombreuses, leur tracé peut changer suivant les saisons et les années au gré des caprices de la glace. Car le glacier est capricieux, et ses oscillations tendent perpétuellement à modifier les itinéraires et les aspects de la montagne au-dessous du sommet du Mont-Blanc.

Seule, la cime reste intangible, éternelle, telle qu'elle apparut à la fin de l'époque quaternaire, défiant les éléments, le temps et l'homme. Depuis des siècles, immuable dans le ciel profond, la coupole de glace brille infiniment pure. Un jour, l'homme essaya de lui imprimer définitivement son empreinte et il voulut surélever le sommet glacé de quelques mètres par une misérable cahutte de bois, péniblement dressée, dans laquelle il avait enfermé pour l'hiver des instruments de physique. Afin d'assurer la solidité de l'édifice il avait voulu creuser jusqu'au rocher que depuis la fin du temps pliocène, la neige dérobe aux regards de l'homme. Mais la neige a gardé son secret! l'homme alors a ingénieusement amarré son édifice sur la glace elle-même. Insensiblement, en quelques années, la selle de glace s'est dérobée, la construction a marché vers l'abîme. Alors, l'homme a piteusement enlevé les débris, avant que le glacier inférieur ne les happe. La neige a retrouvé sa virginité, et le sommet l'altitude que les forces réunies de la nature lui ont imposé depuis des milliers de siècles.

[Illustration: _L'Observatoire Jansen._]

[Illustration: _Le Village et le Glacier d'Argentière._]