‹ Au Mont-Blanc Aiguilles, sommets, vallées et glaciers; ascensions, sports d'hiverChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE V

CHAPITRE V

Au cirque des géants

Ce nain de pierre pétulant et ridicule semblait nous dire: «Moi aussi je suis méchant, venez-voir!»

GUIDO REY.

Compagnon fidèle de mes belles ascensions, O ami infortuné, comment ai-je pu venir sans vous jusqu'à cette «cité des songes» que nous avions rêvé de visiter ensemble? Lorsqu'en septembre 1906, un camarade commun, vous apportait, au pied des Aiguilles d'Arves où vous guettait la mort, l'expression de mes regrets et de ma rage d'être retenu loin de vous, votre cœur d'alpiniste avait trouvé pour moi une parole de consolation: «Tu lui diras que l'été prochain nous ferons les Aiguilles de Chamonix.» Hélas! votre promesse, vous l'avez emportée avec vous au fond de la crevasse où vous êtes tombé à bout de corde!

[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._]

Sans vous, mais votre souvenir en moi, j'ai gagné l'immense Glacier du Géant où de toutes parts se dressent les fières obélisques, les hauts bastions, les crêtes hérissées de hallebardes que vous aimiez escalader.

Le chemin de fer du Montenvers m'avait remorqué le long des contreforts du Planaz, dans le souterrain du Grépon, puis sur les flancs du socle qui porte les Charmoz, et par le grand viaduc qui tourne au-dessus du Glacier des Bois, j'avais abordé la terrasse du Montenvers. En contemplant l'insigne panorama je comprenais pourquoi le contempteur du Mont-Blanc, Chateaubriand lui-même n'avait pu rester insensible à sa vue:

«Qu'on se représente une vallée, dit-il, dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les Aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans l'enfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l'une va aboutir à une haute montagne, le Col du Géant, et l'autre aux rochers des Jorasses. Au bout opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamonix. Cette pente, presque verticale est occupée par la portion de la Mer de glace, qu'on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc un rude hiver survenu; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et ses pentes, a été glacé jusqu'au fond de son lit; les sommets des monts voisins se sont chargés de neige partout où les flancs du granit ont été assez horizontaux, pour retenir les eaux congelées: voilà la Mer de glace et son site...»

[Illustration: _Traversée de la Mer de glace._]

Le grand écrivain n'avait eu des yeux que pour les glaciers, seuls à la mode à son époque. Aujourd'hui, les visiteurs partagent leur admiration entre le fleuve glacé et les aiguilles qui dressent leurs impressionnants escarpements autour de Montenvers.

Le simple touriste peut sans peine accéder jusqu'au pied de ces cimes ardues. Du Montenvers, en effet, part un sentier charmant qui conduit à Pierre Pointue, en suivant le sommet verdoyant de la falaise qui domine la vallée de Chamonix. C'est le sentier du plan des Aiguilles. Il va, pittoresque, au bord de cette grandiose terrasse où viennent aboutir les glaciers des Charmoz, de la Blaitière et du Plan; un léger détour permet de passer au bord du lac du Plan, limpide miroir oublié par je ne sais quelle nymphe sur les hauteurs où dorment les Glaciers des Pèlerins de la Blaitière et des Nantillons.

La gloire du Montenvers est sans contredit l'Aiguille du Dru, magnifique obélisque qui sur la rive opposée dresse ses pics vertigineux à 2000 mètres au-dessus du glacier. Étrange par la pureté de ses lignes, elle surprend également par la couleur changeante de ses roches; son nom «semble celui d'un nain difforme et méchant». Il n'est jusqu'au nom du glacier, qui dort à ses pieds, qui n'étonne à son tour par sa bizarre consonance: La Charpoua; c'est là que l'on va passer la nuit avant l'escalade du Dru.

[Illustration: _La Mer de glace, le Montenvers et les Aiguilles de Chamonix, vus depuis le chapeau._]

Au bas de l'escarpement, le plus grand des Alpes, le Glacier du Géant déroule paisible son fleuve de glace. Celui-ci, en effet, coule majestueux et solennel entre les hautes digues que forment le Dru et l'Aiguille du Moine à l'Est et les assises des Charmoz à l'Ouest. Au départ de Montenvers, on remonte d'abord sa rive gauche par un sentier suspendu aux flancs de grandes dalles rocheuses munies de mains courantes. Puis en un point appelé l'Angle, un couloir de terre descend rapidement jusqu'au glacier. Dans cette partie qui est plane, la glace est unie et monotone. On remonte le glacier sans aucune peine dans la direction de l'Aiguille du Géant qui s'avance comme un éperon rocheux au milieu du courant. A sa surface courent des ruisseaux rapides, qui ont creusé dans la glace des cavités auxquelles on a donné le nom de «moulins».

[Illustration: _Dent et Cirque du Géant._]

Au delà des Moulins, les hautes parois qui enserrent le cours inférieur du glacier s'écartent. A gauche, dans la direction de l'Est, s'ouvre un magnifique cirque: c'est le Glacier de Talèfre.

Il fut jadis un des glaciers les plus explorés du massif. Avant que fut née l'idée de parcourir la montagne pour elle-même, les crystalliers allaient chercher les gemmes au pied des Droites et des Courtes qui forment le fond du glacier. Le milieu en est marqué par un îlot rocheux coté 2787 mètres d'altitude que l'on appelle Jardin de Talèfre. Chaque année, le mois d'août le voit se revêtir d'une riche parure composée des plus belles fleurs de l'Alpe; ainsi le rocher solitaire et perdu dans le désert immense et désolé devient durant quelques semaines la plus gracieuse des oasis, c'est un rappel de vie dans l'éternelle désolation.

[Illustration: _Les Séracs de la Mer de glace._]

A l'Est, l'Aiguille de Talèfre avance un long promontoire rocheux jusqu'au milieu de la vaste échancrure. Elle sépare le Glacier de Talèfre, de celui de Leschaux plus sauvage encore. La formidable paroi des Grandes Jorasses encercle de noir cet austère glacier; à l'Est, une mince bande de neige coupe la falaise verticalement et l'on aperçoit au sommet une brèche perdue dans l'azur: elle porte le nom poétique de Col des Hirondelles. Sir Leslie Stephen raconte dans «l'Alpine Journal» les circonstances qui ont entouré son baptême: «En commençant à escalader les pentes de neige, nous observâmes un peu au-dessous de nous de mystérieux objets symétriquement arrangés en cercle sur la glace. C'était une vingtaine de points noirs parfaitement immobiles. En approchant, nous découvrîmes leur nature, non sans une certaine tristesse, je l'avoue. Les vingt objets étaient des corps, pas des corps humains, ce qui à un certain point de vue eût été moins étonnant... Les pauvres petits cadavres étaient les restes mortels d'hirondelles... Les oiseaux s'étaient peut-être rassemblés pour se tenir chaud, ou ils avaient été subitement stupéfiés par les tourbillons... Ils étaient unis dans la mort et paraissaient, je le confesse, étrangement pathétiques au milieu de la solitude des neiges.»

[Illustration: _L'Aiguille du Dru._]

En amont de l'échancrure de Talèfre s'ouvre, en un prodigieux amphithéâtre, la cuvette glaciaire du Géant.

[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._]

[Illustration: _A l'Aiguille du Géant._]

Si le Glacier d'Argentière a pu être comparé à une cathédrale gothique on peut comparer le Glacier du Géant à un temple rond antique. Lorsque Vipsanius Agrippa construisait à Rome, au centre du champ de Mars, son célèbre Panthéon, il devait avoir je ne sais quelle divination du cirque des Géants. Le plan d'ensemble comporte les mêmes dispositions et la même orientation. Une façade au Nord avec un formidable portique, dont subsistent les deux colonnes latérales, l'Aiguille du Plan à l'Ouest et l'Aiguille du Géant à l'Est; d'interminables gradins éboulés appelés séracs du Géant marquent encore la place de l'escalier de marbre. On le gravit par la droite à travers un dédale des blocs de glace, qui forme la plus belle chute de séracs de l'Europe. L'escalier franchi, on débouche dans le temple. Ses murailles sont revêtues de plaques de glace, comme les murs du Panthéon étaient plaqués de marbre. Dans l'épaisseur des parois, comme dans le temple romain, des ædicules, des absidioles, portant le nom des Aiguilles qui les dominent.

[Illustration: _La Mer de glace et le Mont-Blanc._]

De même aussi que le Panthéon était consacré à tous les dieux, le Glacier du Géant est consacré à toutes les divinités de la montagne. Elles entourent le vaste amphithéâtre. A l'Est, qui est la gauche en entrant, ce sont les Périades, le Mont-Mallet, l'Aiguille du Géant et les Aiguilles Marbrées; au Sud, se dresse la Vierge, puis on découvre successivement le Flambeau et la Tour Ronde; à l'Ouest, le Mont-Maudit, le Mont-Blanc de Tacul, et l'Aiguille du Midi. Enfin vers le Nord, un peu plus loin, pressées les unes contre les autres les divinités de second ordre, moins parfaites que les Dieux, mais plus vénérées et redoutées. Ce sont: le Grépon, les Grands Charmoz, la République; elles sont précédées dans le tour d'horizon par les pointes Saumon, l'Aiguille de la Baitière, l'Aiguille Dufour et l'Aiguille du Plan. Dans le fond de l'amphithéâtre autour duquel siègent les géants, la divinité suprême, toujours présente, bien que parfois invisible, immuable et mystérieuse: le dôme du Mont-Blanc, aux lignes pures comme aux premiers jours du monde, aveuglant avec sa neige sans tache, car à mesure que le glacier monte vers le ciel il se débarrasse de tout ce qui pourrait le ternir afin de n'être plus autour du Dieu, que splendeur, pureté, ineffable beauté.

[Illustration: _Le Mont-Blanc et l'Aiguille de Blaitière, vus des Grands Charmoz._]

Durant de longues heures, le pèlerin gravit l'escalier triomphal fait de murs de glace successifs. Puis il gravit par une pente facile un large vallonnement glacé, qui aboutit au Col du Géant.

Au delà du col, la paroi plonge presque verticalement jusqu'à Courmayeur à plus de 2 kilomètres en dessous, dans la haute vallée de la Doire: c'est l'Italie.

Nulle situation n'est comparable à celle du Col du Géant. Théodore Camus déclare: «Bien qu'on en ait dit des merveilles j'ai trouvé la réalité encore plus merveilleuse... C'est une véritable vue de haut sommet, mise à la portée de tous, et qu'on peut admirer largement à son aise, dans les gloires du soleil qui se couche, ou du soleil qui se lève, ou dans les blancheurs lumineuses de la lune.» Un excellent refuge édifié par le Club Alpin Italien dès 1876, offre un agréable séjour dans ce nid d'aigle situé à 3323 mètres d'altitude: il porte le nom de _Rifugio Albergo Torino_.

[Illustration: _Escalade de l'Aiguille du Géant._]

[Illustration: _Saxifrages._]

Quelques heures suffisent pour descendre du Col du Géant à Courmayeur. On suit d'abord une crête facile, dominant des à pics, puis des éboulis granitiques. Un passage de rochers escarpés lui succède, enfin un sentier muletier, qui s'améliore à mesure que l'on descend, mène au Pavillon du Mont-Frety. On atteint ensuite une superbe forêt de mélèzes et l'on arrive à Entrèves, d'où une route de chars commode conduit au Chamonix italien.

[Illustration: _Au Grépon._]

[Illustration: _Requin et Grépon, vus de la Bédière._]

Le panorama du Col du Géant compte parmi les plus réputés: de gauche à droite, la vue s'étend sur les Alpes Pennines, le Mont-Rose, le Grand Combier, le Cervin, le Massif du Grand Paradis, la Grivola, la Grande Casse, l'Argentera, les Alpes-Maritimes, les Écrins et toutes les Alpes Dauphinoises. Tout près, formant un impressionnant premier plan, on distingue les Aiguilles Noire et Blanche de Peteret et le versant Est du Mont-Blanc qui s'élève encore à 1440 mètres au-dessus du col.

A gauche du col, se dresse la flèche sans rivale que les Français appellent Aiguille du Géant et les Italiens _Dente del Gigante_!

[Illustration: _Le Mont-Blanc et la Pointe Sella._]

Elle demeura longtemps inaccessible. Autour d'elle succombaient successivement toutes les aiguilles. Les Grandes Jorasses étaient domptées dès 1865, le Mont-Mallet était gravi en 1871, l'Aiguille de Rochefort en 1873, le Flambeau et l'Aiguille de Saussure en 1876. Seule, grâce à ses parois abruptes, l'Aiguille du Géant déjouait toutes les tentatives. C'est en vain, que les meilleurs alpinistes lui donnaient assaut: elle défiait leurs efforts. Mummery vient, en 1880, escorté de son célèbre guide Alexandre Burgner, et celui devant qui avait cédé le Grépon dut s'avouer vaincu devant la grande plaque lisse qui défend le sommet de l'Aiguille. En se retirant de la lutte inégale, le grand alpiniste déclara que l'ascension était impossible par les seuls moyens humains. Cet aveu d'impuissance était en même temps un conseil. Dès 1882, les frères Sella s'installent dans la cabane du Géant: ils vont attaquer l'Aiguille au burin et au marteau; ils entaillent la roche, y scellent des crampons de fer et finissent par enserrer l'obélisque dans un réseau de cordes par lesquelles à la force des bras, ils se hissent jusqu'au sommet. Désormais, l'Aiguille enchaînée sera maintes fois gravie.

[Illustration: _Lever de soleil dans les séracs du Géant._]

[Illustration: _Refuge Torino._]

[Illustration: _La Dent du Géant, vue de l'épaule du Requin._]

[Illustration: _Les Grandes Jorasses et le Glacier de Leschaux, vus du Sentier du Couvercle._]

Elle est si tentante cette pointe d'or qui se détache dans le ciel rose du couchant: si lointaine, si aérienne, qu'elle paraît irréelle. Et puis elle ne comporte pas de bien grandes fatigues: elle n'exige qu'une tête exempte de vertige et de bons bras. Ceux que la nature a ainsi doués, peuvent en six heures accomplir à l'aller et au retour cette escalade inouïe.

Vous aurez le temps de paresser quelque peu dans le bon lit du refuge Torino, car il ne faut pas partir de grand matin. Laissez au chaud soleil d'Italie le soin de dégeler les cordes que le Club Alpin Italien a placées sur la face Ouest. En pleine saison, il vous suffira de partir à 6 heures. C'est l'heure propice. Le soleil n'a point encore amolli la neige et vous gagnerez rapidement et sans peine le plateau supérieur du Col du Géant qui se redresse près des Aiguilles Marbrées. Depuis cet endroit, l'ascension se fait en deux temps et beaucoup de mouvements. Les gestes les plus compliqués sont réservés au second temps: pour les faciliter, il est bon de s'encorder avec de très longs intervalles.

Durant le premier temps, les efforts tendent à atteindre une sorte d'épaule, située à l'Est de l'Aiguille. L'escalade des premières assises est agréable; partout le rocher est excellent.

[Illustration: _Requin vu du sentier du Couvercle._]

[Illustration: _Au sommet de l'Aiguille de Rochefort._]

Une fissure dans les rochers, inclinée mais assez large, s'offrira bientôt à vous; elle est idéale par sa commodité et ses dimensions: le corps entier y tient à l'aise; jamais vous n'avez rencontré fissure aussi praticable. Cependant bientôt, elle se rétrécit: qu'importe, elle reste assez large pour contenir votre jambe droite: c'est amplement suffisant pour un alpiniste; tant pis pour la jambe gauche, elle battra le vide de l'autre côté de la lame de rocher. Mais cela se complique, voici que la jambe droite enfle, elle ne tient plus dans la fissure: c'est peut-être la fissure qui se rétrécit? Contentez-vous dès lors, de laisser votre coude dans la fente et continuez hardiment. Encore quelques mètres et vous vous apercevez que votre coude est trop gros: jamais vous n'auriez cru avoir d'aussi gros bras, ni d'aussi grosses mains. Et alors, vous vous agrippez à une corde qui est là, comme un serpent dormant sur le rocher, le long de la rainure; laissez cependant quelques doigts dans les lèvres de la roche car il ne faut jamais se fier complètement aux cordes, et puis, que diable, le rocher est plus solide que le chanvre.

[Illustration: _Mont-Blanc du Tacul et la Vierge près du Col du Géant._]

Et c'est ainsi que vous atteignez «la salle à manger», petit névé suspendu dans le vide au pied de l'Aiguille. La partie facile de l'ascension est terminée, les difficultés commencent; laissez sacs et piolets, mais ne laissez pas l'espérance, ni le courage, il vous en faudra beaucoup pour ce qui reste à faire.

Que faut-il dire de cette gymnastique? Une petite corniche à gauche permet de gagner la face Nord-Ouest de l'Aiguille et l'on se trouve au pied d'un mur. Heureusement, les câbles se succèdent à peu près sans interruption. Les bras font tout; les jambes se contentent de battre la mesure dans le vide. On parvient ainsi à une grande dalle triangulaire au pied de laquelle s'arrêta Mummery: c'est la plaque Burgener. Imaginez une énorme paroi lisse et sans aspérité, inclinée de 75°, entourée de trois côtés par le vide et vous aurez une faible idée de cette plaque, car il manquera encore l'image du vide très présent en cet endroit. Bien bas, le Glacier du Géant brille au soleil. Au-dessus de la tête le mur perpendiculaire continue sans trêve. L'arête gauche vous servira à franchir la première partie de la difficulté. Puis une marche de flanc dans une fissure, en équilibre contre le rocher fait un divertissement assez peu agréable. Bientôt la rude gymnastique recommence le long de la verticale. Quelques cheminées mettent encore à dure épreuve vos nerfs et votre tête, et vous vous trouvez subitement sur le premier sommet qui penche d'inquiétante façon sur le versant italien. Pourquoi cette aiguille persiste-t-elle à vouloir regarder ainsi je ne sais quel objet en retrait sur les rives de la Doire?

Le sommet de l'Aiguille comprend deux pointes: la pointe Sella et la pointe Graham. Elles sont reliées par une petite muraille étroite et croulante, bordée de chaque côté par 600 mètres d'à pics. Au delà du petit mur, il n'y a plus grand'chose: le vide tout simplement. Cependant, c'est quelque chose que le vide lorsqu'il atteint de semblables dimensions.

[Illustration: _Ascension de l'aiguille du Géant._]

Courmayeur dort là-bas, encaissé dans la vallée profonde où la Doire déroule son ruban d'argent; vers le Sud-Ouest, les Aiguilles de Peteret montent à l'assaut du Mont-Blanc. Au Nord-Ouest, dans un farouche silence dorment les lacs glaciaires et le gigantesque fleuve du Géant, au pied des Aiguilles de Chamonix, que l'on voit d'ici «élevées et grandioses, dit Théodore Camus, ruines idéales de cathédrales gothiques que des peuples de géants auraient mis cent siècles à construire. De leurs croulantes murailles brunies par le temps, les clochetons de pierre ciselée, instables, jettent leur ombre sur les blanches draperies déployées, sur les arêtes et sur les toits d'argent... tout à l'heure, draperies de pourpre, arêtes et toits d'or quand le soleil va descendre.»

Aiguilles de Chamonix, dont je ne veux rien dire, car Guido Rey vous a placées trop haut, vous qui deviez être pour nous le merveilleux pays où nous aurions fait ensemble le plus pieux des pèlerinages, dites-moi si mon pauvre ami si cher, du fond de l'effroyable crevasse des Aiguilles d'Arves, a vu passer devant ses yeux votre image mystérieuse en une dernière vision de l'Alpe?

«Ah! que ne nous a-t-il été donné, de nous retrouver réunis encore une fois, ami, sur un sommet du monde[1].»

[Illustration: _La Pointe Sella._]

[Footnote 1: GUIDO REY: _Alpinisme Acrobatique_.]

[Illustration: _Mer de nuage._]