‹ Au Mont-Blanc Aiguilles, sommets, vallées et glaciers; ascensions, sports d'hiverChapitre 5 sur 8 · CHAPITRE IV

CHAPITRE IV

Dans la nef d'Argentière

Montagnes! Pourquoi y a-t-il en vous tant de beauté?

BYRON.

Je ne suis pas de ceux qui prennent la montagne pour un champ de course, et qui, mettant leur idéal à monter en courant et à descendre au galop, semblent souhaiter d'y séjourner le moins longtemps possible: je suis au contraire de l'école des alpinistes qui, ne pouvant s'arracher à la montagne, prennent leur plaisir à flâner indéfiniment sur les glaciers éblouissants et à se réchauffer le long des parois rocheuses dorées par le soleil.

C'est pourquoi ce matin, sans hâte, dans le froid aigrelet du petit jour d'automne, je suis parti paisiblement vers le glacier d'Argentière. Dans le village, tout dort: vide, la route bordée d'hôtels qui s'ouvre devant la gare déserte: silencieux, le chemin que l'on suit à droite à quelque cents mètres de la station. Au delà de l'église dont les cloches sommeillent encore, c'est le vieux village. Déjà, on entend remuer dans les étables; attaché à la porte d'une écurie, un mulet attend, placide, qu'on le bâte; un chien me témoigne quelque animosité au sortir du village et je gagne les prairies imprégnées de rosée. La voie du chemin de fer franchie, un maigre bois de pins parsemé de rochers commence, il est noyé dans la brume matinale. La route muletière tourne sur la droite pour gagner la moraine gauche; au passage du pont de bois, sur le torrent grondeur, quelques embruns me fouettent le visage, et dissipent les brouillards du sommeil qui traînent encore dans mon cerveau. Un regard vers le chalet de Lognan, me le montre très haut sur la croupe, minuscule, à peine perceptible dans la buée de l'aurore.

Au delà du pont, le sentier bifurque.

A gauche, il conduit vers la base du glacier que l'on aperçoit confusément, masse bleuâtre dans la grisaille de la nuit finissante.

[Illustration: _Sur le Glacier d'Argentière, au fond, le Dolent._]

A droite, la route muletière gagne la moraine parmi les roches et les éboulis. Une végétation d'abord rare, puis luxuriante, à mesure que l'on s'élève, tapisse toute la croupe sur laquelle serpente le chemin: arbrisseaux nains, au feuillage déjà rougi par l'automne, petites plaques d'herbes émaillées de fleurs aux couleurs délicates, mousses roses égayant la rocaille. La forêt commence bientôt: une vieille forêt de pins décharnés aux bras cassés par les avalanches; un bois tout peuplé de troncs séculaires à demi rongés par le temps. Le sentier gagne de la hauteur par mille détours sous les dômes silencieux. Enfin la forêt s'éclaircit, les mélèzes branchus et tortueux, rois de cette zone subalpine, abritent quelques maigres prés-bois. A travers leurs branches on aperçoit, bien haut encore, d'immenses formes encapuchonnée,s de blanc, immobiles comme en prière dans le calme solennel du matin. Mais les arbres et les capricieux détours du chemin les dissimulent bientôt à la vue, et le sentier s'élève, toujours tournant, dans les maigres pâturages rocheux qui ont succédé aux prés-bois.

[Illustration: _De l'Arête du Chardonnet, vers la Verte et le Mont-Blanc._]

Maintenant on aperçoit distinctement le chalet-hôtel de Lognan à faible distance; et tandis que le soleil levant fait courir un trait d'or sur les cimes, je distingue mieux les formes qui m'intriguaient tout à l'heure figées dans je ne sais quelle attitude de supplication: ce sont les immenses séracs du glacier d'Argentière.

[Illustration: _Bûcherons au travail._]

Le courant glaciaire franchit les derniers kilomètres de sa course dans un lit extrêmement incliné et resserré; l'étranglement du passage qui compte à peine 400 mètres de large est tel, qu'il provoque la dislocation complète de la masse, un peu au-dessus de Lognan. Il se forme ainsi d'immenses obélisques aux aspects les plus inattendus: pyramides bleuâtres supportant des cubes de glaces semblables à de grosses têtes inertes, minces tours encapuchonnées de neige, longs prismes enchevêtrés entre lesquels joue une lumière phosphorescente et mystérieuse. C'est tout un peuple d'aiguilles glacées, qui descend d'une marche insensible et irrésistible vers le fond de la vallée.

[Illustration: _Argentière et le Dôme du Goûter._]

Les arêtes nettes et symétriques du chalet de Lognan se détachent sur cette étrange toile de fond. Outre un bâtiment aménagé en hôtel, le groupe de Lognan comporte quelques modestes maisonnettes et quelques abris rudimentaires aménagés sous les roches. La route muletière s'y arrête. Au delà, le sentier ne consiste plus qu'en une trace assez bien marquée, courant sur la crête de la moraine entre les blocs de granit. Puis la crête devient plus étroite, dominant à gauche les séracs d'une vingtaine de mètres; les herbes maigres disparaissent.

En se retournant, on aperçoit la cime neigeuse du Buet: devant soi c'est le vaste glacier, éblouissant sous le soleil, encerclé de falaises abruptes, dominé par les glaciers suspendus qui descendent de l'Aiguille-Verte. On est sur le seuil du plus beau et du plus théâtral glacier des Alpes.

[Illustration: _Le Glacier et l'Aiguille d'Argentière._]

Le Glacier d'Argentière, en effet, mesure 11 kilomètres de longueur; il se déroule suivant une ligne absolument droite; aussi est-il remarquable par sa symétrie harmonieuse. Les pics qui l'entourent se correspondent et se font face des deux côtés du courant glaciaire. M. E.-A. Martel le compare très justement «à une de ces majestueuses nefs ruinées, dont les voûtes et les arcades sont effondrées, et les piliers seuls sont restés debout. C'est simple, homogène et impressionnant, comme un grandiose vaisseau gothique».

[Illustration: _Glacier d'Argentière, au fond le Dolent et le Triolet._]

Pour accéder au chœur de cette immense cathédrale qui a le ciel pour voûte, le Mont-Dolent et l'Aiguille du Triolet pour abside, et un transept de 4500 mètres de large compris entre l'Aiguille Verte et l'Aiguille du Chardonnet, on gravit le plus grandiose escalier d'ivoire que l'imagination puisse créer. Sur 1600 mètres, à partir des séracs de Lognan, le glacier s'élève par une pente douce, coupée de crevasses étroites, parallèles, symétriquement espacées, qui déterminent des murs de glace si régulièrement superposés qu'on a l'impression d'une longue suite de gradins d'ivoire ombrés d'azur; c'est un véritable escalier de Titans, conduisant au temple du lourd silence, où dort un immense lac polaire entre de fantastiques merlons de glace étincelants.

Lorsqu'après avoir remonté sa rive gauche on est parvenu vis-à-vis de l'Aiguille du Chardonnet, on voit le glacier se coucher aux pieds des falaises pour devenir à peu près plat. Le cirque supérieur n'a en effet, qu'une dénivellation de 300 m. sur 4 kilom. d'étendue. A l'entour s'élèvent les immenses escarpements qui sur la rive gauche portent le nom de Droite et de Courtes, et où dorment de petits glaciers sournois et méchants.

Plutôt que d'aller chercher une impossible route dans les couloirs qui strient la roche, il est préférable pour l'alpiniste de force moyenne de gagner la rive droite du glacier dans la direction de l'arête de l'Aiguille d'Argentière. Au sud du Glacier du Chardonnet existe en effet une cabane qui porte le nom de refuge du Glacier d'Argentière. Elle est construite à 2822 mètres d'altitude, non loin d'un point d'eau dans la moraine des Améthystes, sur un emplacement d'où l'on peut embrasser la totalité du bassin.

Ce qui frappe tout d'abord c'est que, contrairement à la configuration habituelle des glaciers, celui d'Argentière n'a ni coude, ni tributaire. C'est un véritable cercle de géants sans issue. Il est entouré de prodigieux escarpements, que coupent des couloirs sauvages où tonnent les rochers, et que terminent des merlons aigus, armés eux-mêmes de lances de granit.

[Illustration: _La Verte, les Droites, les Courtes, au fond, le Mont-Blanc._]

Au moment de la pleine lune il faut aller passer la nuit au refuge d'Argentière: autour du cirque fantastique dorment dans un funèbre silence les grandes formes fracassées par je ne sais quel effrayant cataclysme: nuit de grandiose horreur sous la lumière crue qui projette sur la glace les ombres des Aiguilles, tandis que les couloirs emplis de ténèbres impénétrables semblent receler je ne sais quels effroyables démons.

[Illustration: _Face au crescendo sans pareil des Courtes, des Droites et de la Verte._]

[Illustration: _La Verte, les Droites et les Courtes vues du Glacier du Tour Noir._]

On ne saurait trouver nulle part, ailleurs, un pareil entourage. Si l'on suit des yeux le pourtour de l'immense vaisseau en commençant par Lognan, c'est-à-dire par le Nord, le regard se heurte d'abord à une arête découpée en dents de scie, qui culmine à 4127 mètres sous la forme d'un immense dôme de glace vert foncé auquel on a donné le nom d'Aiguille Verte. Puis l'arête s'abaisse légèrement et se prolonge par une des plus impressionnantes murailles des Alpes.

Les deux pointes principales portent les noms redoutés de Droites et de Courtes; un peu plus loin vers le Sud-Est se dresse un roc cylindrique, coté 3692 mètres appelé Tour des Courtes. Au-delà, l'arête se creuse pour se relever ensuite en un «cône de rochers noirs cuirassé de glaces grises et tout en affreux précipices» connu sous le nom d'Aiguille du Triolet par les alpinistes, qui redoutent ses rochers délités et abrupts. De cette aiguille part ce que M. Martel appelle une «bizarre courtine», mur de falaises tellement verticales que la neige ne peut y séjourner. Cette muraille forme la paroi de l'abside de l'immense cathédrale. Appuyée à l'Aiguille du Triolet à droite, elle aboutit à gauche, à un élégant cône de neige qui orne le fond du Glacier d'Argentière et en atténue l'austérité: c'est le Mont-Dolent, triple borne frontière de la France, de la Suisse et de l'Italie.

[Illustration: _Sommet du Tour Noir, vue sur la Suisse._]

Entre l'Aiguille de Triolet et le Mont-Dolent s'ouvre un ravin plein de neige, qui conduit à une dépression assez marquée au delà de laquelle on aperçoit le beau ciel d'Italie: «C'est le Beau Idéal d'un col» dit Wymper qui le traversa, alors qu'il cherchait dans le massif, un col comparable à celui du Géant.

[Illustration: ++ Fleures de montagne.]

[Illustration: _La Verte et les Droites, vues du Col d'Argentière._]

A partir du Mont-Dolent, qui ferme le Glacier d'Argentière au Sud-Est, la crête tourne franchement vers le Nord-Ouest, formant une magnifique paroi qui porte le nom de Rochers Rouges d'Argentière; arête infernale, couronnée d'un hérissement de lances à 3691 mètres, elle ne le cède en rien en sauvage beauté aux pentes des Droites et de l'Aiguille Verte. Puis l'arête s'abaisse de 200 mètres environ pour former le Col d'Argentière. A la gauche du col et le dominant, un pic à l'aspect impressionnant: Javelle, son premier conquérant, le célèbre sous le nom de Tour Noir, «tour informe, lourde tour de 200 mètres, penchée de tout son incalculable poids sur le Glacier d'Argentière». Grimpé jusqu'au col par le versant du Glacier de la Neuvaz, Javelle traversa la face orientale de l'Aiguille sur une étroite corniche et atteignit ainsi l'arête: «Alors, écrit-il, délicieux souvenir, alors commence la grande gymnastique aérienne, la vertigineuse grimpée comme aux flèches de Strasbourg, alors viennent ces émouvants passages où, suspendu sur 1000 mètres d'abîme, on tient du bout des doigts, du fin bord de la semelle à de simples rugosités de granit... de temps en temps, on regarde entre ses pieds, ou l'on penche la tête par-dessus son épaule pour contempler les profondeurs. Ah! les bons moments, et l'indicible plaisir.»

[Illustration: _Aiguille du Géant, vue de la Brèche Charmoz._]

A côté du Tour Noir, et à peine plus haut que lui, se dresse la splendide Aiguille d'Argentière. A la cathédrale incomparable qui contiendrait sans peine toutes celles que le génie de l'homme a édifiées au cours des siècles, il fallait des orgues dignes d'elle: l'Aiguille d'Argentière située dans le transept gauche forme ces orgues avec ses fins rochers élancés groupés par faisceaux comme d'immenses tuyaux. Comprise entre les Glaciers de Saleinaz et d'Argentière, elle fait le pendant des Droites.

[Illustration: _Aiguille du Chardonnet._]

Course d'un rare intérêt, l'Aiguille d'Argentière ne présente que peu de danger: des couloirs rocheux nécessitant une bonne habitude de l'escalade, des pentes de glaces abordables, des crevasses facilement franchissables. Il ne faut point cependant négliger les précautions en usage dans les grandes ascensions. Lors de sa première tentative, Wymper accompagné de Reilly et de ses guides Croz et Couttet s'était engagé sans méfiance sur une pente de neige glacée qui présentait toutes les apparences de la solidité et de la sécurité, mais, frappant fortement la croûte de glace pour se réchauffer les pieds, il y fit subitement un trou et entendit au-dessous de lui comme un fracas de vaisselle cassée. Il s'aperçut alors que lui-même et toute sa cordée étaient arrêtés sur une caverne qui était recouverte par une mince voûte de neige d'où pendaient des touffes de grandes stalactites... Toute la caravane aurait pu dégringoler dedans à n'importe quel moment. «Allez plus haut, Croz, nous sommes sur une crevasse»—«Nous le savons, répliqua-t-il»... D'une manière douce, mon camarade s'enquit si ce que nous faisions n'était pas ce qu'on appelle tenter la Providence? La réponse fut affirmative.

Du sommet de l'Aiguille, la vue est incomparable: elle embrasse toutes les Alpes Pennines et Bernoises, le Chablais et le Bas-Valais, tandis qu'à ses environs immédiats, le Mont-Dolent, le Tour Noir, l'Aiguille d'Argentière, et la paroi des Droites et des Courtes forment d'admirables premiers plans.

A côté de l'Aiguille d'Argentière et sur le même alignement se dresse l'Aiguille du Chardonnet; un col, bien connu des alpinistes de moyenne force, sépare les deux sommets.

[Illustration: _Glacier d'Argentière: les Droites, les Courtes._]

Durant la montée du Glacier du Chardonnet jusqu'au Col, on a le loisir d'examiner la très curieuse face méridionale de l'Aiguille: celle-ci est toute hérissée de petites pyramides rocheuses superposées en gradins. Du côté d'Argentière, la crête rocheuse descend en pente rapide vers le Nord-Ouest, tombant en précipices sur la langue terminale du Glacier d'Argentière où se pressent les formes blanches qui dans l'air transparent du matin semblaient des êtres figés dans une interminable prière.

Et dans la douceur apaisante du bel après-midi d'automne, j'ai descendu à regret les marches de cristal, seuls vestiges intacts de la grande cathédrale gothique effondrée. Sous le soleil, les pierres croulaient dans les profondeurs sonores, les séracs s'éboulaient par intervalle en de sourds craquements, les cascades bondissaient dans la plaine en grondant, tandis qu'on entendait l'imperceptible et continuel crépitement des gouttes d'eau tombant dans les anfractuosités de la glace.

[Illustration: _Le Couvercle et l'Aiguille de Talèfre._]

Par le sentier qui serpente sur la crête de la moraine, à travers l'herbe rousse parsemée de rochers, j'ai regagné Lognan déserté par les troupeaux. Les pâturages rocheux étaient vides et silencieux; les mélèzes des prés-bois portaient des aiguilles d'or; entre leurs racines les ruisselets chantaient; les mouches bourdonnaient joyeusement. Les airelles portaient des feuilles pourpres comme les pampres leurs sœurs, car l'airelle est la vigne de la montagne. C'était le moment de la vendange: une nuée de vendangeurs ailés s'était abattue sur les buissons, on les entendait piailler et se disputer sous les branches, qui descendent en terrasses successives jusqu'au glacier que l'on aperçoit très bas en-dessous de l'encorbellement. Le bruit de mes pas dérangeait les vendangeurs de leur agréable besogne; les merles s'envolaient effarouchés et plongeaient vers la glace bleue en criant; de toutes parts flottait l'odeur de sapins et de fruits mûrs. Toute la montagne vivait joyeuse sous les derniers rayons du soleil couchant, tandis que déjà la brume montant de l'Arve envahissait la vallée.

S'il faut qu'après la mort, nos âmes changent d'enveloppe, je forme le souhait, divinité bienfaisante, de devenir l'un des merles du bois de Lognan. La nuit venue, je volerai jusque dans la plaine, et perché sur quelque pommier non loin d'un palace dans la nuit claire et sereine, j'écouterai les airs de danse. Le jour j'élirai domicile dans quelque buisson à l'abri d'un rocher non loin du sentier, et si quelque touriste élégant s'égare près de ma demeure, inquiet, soufflant et peinant, je lui sifflerai, moqueur, les airs de danse que j'aurai appris sous la lune blafarde.

Mais je n'aurai plus peur de l'alpiniste, du bruit de ses souliers ferrés, ni du son du piolet frappant le granit. Caché sous les feuilles, je le regarderai de mon petit œil noir très vif; invisible sous les brindilles, j'accompagnerai ses pas jusqu'à la limite supérieure des prés-bois, me souvenant que dans une autre existence, j'étais monté moi aussi dans la grande nef, silencieuse, qui dort sous la lune, entre les piliers à demi écroulés, que l'homme a baptisés la Verte, les Courtes, les Droites, le Triolet, le Dolent, Argentière et Chardonnet.

[Illustration: _Séracs au Glacier d'Argentière._]

[Illustration: _Le Montenvers et l'Aiguille du Dru._]

[Illustration: _La Mer de glace._]