CHAPITRE X
LES PROFESSEURS
Le hasard est le type de la parfaite régularité. Il fait sans peine, en obéissant à la loi de l’équilibre à laquelle il est soumis, ce qui coûterait réellement beaucoup d’efforts à un vulgaire faiseur de chiffres.
(C. DE BIRAGUE.)
MONTE-CARLO.--Professeur X..., auteur du «Problème de la Roulette et sa Solution», est à... pour huit jours et reçoit hôtel..., rue...
MILLE FRANCS PAR JOUR avec 200 francs. S’adresser à M. X..., professeur de jeux.
ON PEUT GAGNER journellement et aisément _cinquante francs_ en une heure. S’adresser à M. Z..., professeur de roulette.
Chacun a pu lire à la quatrième page de certaines feuilles, quelquefois en première, spécialement dans celles du littoral, ces mirifiques annonces.
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Le professeur de roulette! Un type, et non des moins curieux, dans ce monde interlope. Il habite Nice ou Menton et, outre ses réclames, il colle de petites affiches imprimées ou manuscrites dans le voisinage de la gare, sur le passage des touristes et, à l’instar des débitants de certaines panacées, dans les vespasiennes. S’il ne promet pas constamment mille francs par journée, il assure aux pontes, pour des sommes relativement minimes, une fortune aussi brillante que rapide.
Pourquoi, puisqu’il tient les arcanes du jeu, puisqu’il possède le _Sésame ouvre-toi_ des trésors, la clé magique des biens de ce monde, qu’il commande au hasard, loge-t-il dans un taudis, porte-t-il des bottes éculées, du linge sale, et ne peut-il se commander un paletot? Ah! il vous le dira lui-même, s’il ne l’a déjà fait dans une affiche réclame.
M. PIQUOISEAU, professeur de roulette et de trente-et-quarante, auquel les salons de Monte-Carlo ont été interdits pour l’empêcher d’appliquer son système infaillible, s’offre... etc., etc...
Voilà l’explication simple! Il ne peut jouer, il lui est impossible d’appliquer son infaillibilité pour son propre usage. L’administration tremble devant lui et s’est hâtée de lui fermer ses portes; il ruinerait le Casino. Et lui, qui peut donner des millions à tous, oui, monsieur, est en quête d’une pièce de cent sous!
S’il fallait en croire quelques mauvaises langues, ces «professeurs» ne seraient rien moins que des «allumeurs» aux gages du Casino, pour attirer les niais dans le gouffre. Mais est-il besoin d’_allumer_ les joueurs par des moyens factices? Ils s’allument suffisamment eux-mêmes.
Je crois, au contraire, que la plupart de ces pauvres diables sont d’anciens croupiers expulsés, des pontes malheureux qui, le décavage venu, se sont mis à étudier des martingales dont ils essayent l’infaillibilité avec des jetons ou des haricots.
Ils ne se contentent pas des réclames et des affiches, ils distribuent ou vendent de petites brochures, et les librairies de Marseille à Gênes sont inondées de ces élucubrations.
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Il en est de bien amusantes; je puise dans le tas:
«MONTE-CARLO, sans défense, pour éviter sa ruine demande protection à _l’arbitraire_.
«Un esprit penseur, premier professeur de roulette de Paris, appuyé de vastes connaissances, vient de trouver le vice qui existe dans la cadence imparfaite de ce jeu, que son CRÉATEUR n’a pas prévu.
«Le Professeur gagne _cinq cents francs à l’heure_ avec un capital ordinaire; aussi l’administration du Casino, après l’avoir observé dans ses salons de jeux, n’a trouvé _son salut qu’en lui retirant sa carte d’entrée_.
«Cette mesure _arbitraire l’a déterminé_ à donner des séances gratuites, dans l’unique but d’entraîner la ruine de Monte-Carlo au profit des joueurs.»
Celui-là au moins est franc; ce n’est pas, comme le célèbre sénateur Bérenger, une furie de morale qui le harcèle, mais le prurit de vengeance chère aux dieux et aux mortels. Il faut donc se hâter de courir à ses séances, car avec un pareil gaillard le Casino n’en a pas pour longtemps.
Continuons:
«Si un joueur quelconque doutait du gain précité, le Professeur _accepte le pari_ avec des permanences sorties des salons de Monte-Carlo ou avec une roulette que le joueur fera tourner lui-même... Tous les raisonnements, toutes les réflexions tombent, _l’exécution_ seule prime. Taisez-vous ou pariez!»
Hâtons-nous de nous taire.
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Un second, qui s’intitule «l’Inventeur», prévient MM. les Commerçants, Financiers et Industriels qui voudraient donner de l’extension à leurs affaires ou que des revers de fortune auraient inopinément affectés, _et qu’il y aurait urgence à rétablir_ (_sic_), qu’en jouant cinq heures par jour sous sa direction, il leur fera gagner avec un capital relatif _quarante mille francs_, soit un million deux cent mille francs _par mois_!
Mais alors, comment tiendra la banque, pour peu qu’il trouve une demi-douzaine de clients!
«Ce chiffre, ajoute-t-il, peut paraître insolite, mais, comme le dit un grand auteur, quand on cherche la vérité on la trouve, _surtout quand la preuve peut être faite avant l’exécution_, et cela sans débourser un centime.
«Sur invitation orale ou par écrit, l’Inventeur se rendra au domicile des joueurs ou à tout autre endroit pour leur donner préalablement des séances mentales et gratuites jusqu’à pleine et entière persuasion; une fois le joueur bien convaincu, l’Inventeur lui tracera sur un calepin la marche à suivre pour aller à coup sûr au Casino.»
Le plus amusant de ce _factum_ est qu’il se termine en rappelant à messieurs les joueurs (_sic_) que personne ne peut gagner à la roulette au moyen des systèmes, tous succombent. Mais, alors...
«Seule la science appuyée du Génie a raison de tout! Avec elle j’ai vaincu le hasard: je gagne _cinq cents francs à l’heure_ avec un capital médiocre, et _huit mille francs à l’heure_ avec un capital plus fort; le doute n’est pas permis; je soutiens le pari avec les incrédules du 1er janvier au 31 décembre. _J’attends le défi, espèces en mains._
«Voilà qui est sérieux.»
Voici le bouquet:
«Ce qui n’est pas sérieux, c’est d’avoir bafoué Jacquard;
«D’avoir conspué Vaucanson;
«D’avoir taxé Fulton de folie;
«D’avoir ri de Descartes, de Copernic, etc.
«Mais aussi tous ces inventeurs divers qui ont su faire un nom à leurs familles et la gloire de leur pays pleurent depuis longtemps sur un vain peuple.
«Je me tiens à la disposition des Commerçants, des Financiers, des Industriels, des petits et gros Capitalistes, pour leur donner la preuve incontestable qu’en jouant sous ma direction ils gagneront toujours.
«Une ombre de doute ne peut rester dans l’esprit d’un homme sensé; en effet, si vous doutez, pariez avec l’Inventeur, vous gagnerez son argent, ses louis valent ceux de Monte-Carlo, d’où il appert que le pari doit être votre loi.
«Ci-bas l’adresse de l’Inventeur.
«Monsieur le Professeur de roulette de Paris actuellement à Nice. Cabinet ouvert tous les jours.
«NOTA.--L’Inventeur met en garde messieurs les joueurs sérieux contre ses détracteurs intéressés et jaloux qui par l’acharnement même qu’ils ont mis à l’assaillir de critiques non fondées, non spirituelles, ont uniquement donné la mesure de l’importance qu’ils attachent à son œuvre qui n’est pas d’un joueur, mais bien d’un homme de labeur qui n’a jamais joué une tasse de café de sa vie; seul le travail l’a exhumé des entrailles de la science.
«(_Labor improbus omnia vincit._)»
Autre fascicule; celui-là porte un beau titre: _Rayon dans les Ténèbres_--conseil important donné par un mathématicien.
«Dans les salons de jeux du Casino de Monte-Carlo est affiché l’extrait du règlement, où l’on lit: _Les jeux de convention ne sont pas admis_.
«Or, pour chaque personne sensée, cette annonce laconique de la part de l’administration du Casino n’est qu’une solennelle affirmation de l’axiome--prononcé depuis longtemps par la science--que ce n’est pas au moyen des jeux de pur hasard, ou des jeux combinés empiriquement et généralement pratiqués par les joueurs, que l’on peut lutter avec un succès positif, durable contre les avantages de la banque.--En effet, tous ces jeux, rapportant annuellement des millions à la caisse du Casino, sont évidemment très désavantageux aux joueurs; et ils le sont principalement parce que dans ces jeux la convention (c’est-à-dire la possibilité de faire la compensation pour diminuer la perte, produite par le refait comme le témoigne l’annonce ci-dessus mentionnée) est interdite par le règlement du Casino. Pourtant il serait bien injuste de reprocher à son administration l’interdiction des jeux de convention, puisqu’elle ne peut pas agir autrement: elle interdit ces jeux par nécessité absolue,--pour sauvegarder l’existence même de l’établissement. Mais d’autre part les joueurs intelligents et en connaissance des lois mathématiques ont toujours un moyen--non subreptice, mais honnête et loyal--de pouvoir faire dans leurs jeux l’opération de la compensation sans que l’administration du Casino puisse le leur interdire...
«Or, tous ceux qui voudraient profiter de l’immense avantage présenté par les jeux de convention ne doivent pas se fier à l’empirisme seul, mais aussi et principalement consulter les lois mathématiques, car c’est à l’aide de ces lois absolues et infaillibles qu’ils pourront combiner des procédés plus sérieux et solides, ayant la force pour combattre le refait par la compensation, et vaincre les écarts.
«Ce conseil donné, je me permets d’annoncer au lecteur qu’après des longues recherches j’ai réussi à combiner des procédés basés autant sur les principes théoriques que sur les données pratiques, qui présentent toutes les qualités pour convertir le jeu en une spéculation financière solide et très lucrative.»
Ceux qui voudraient plus amples renseignements sont priés d’adresser leurs lettres, soit en français, anglais, russe, allemand, italien ou grec, à M. le Mathématicien. Je suppose que c’est surtout le grec qu’on doit parler dans son officine où pour être admis comme partenaire il faut apporter 2.000 fr.
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En voici un autre, au contraire, qui déclare tout calcul superflu.
_Qui veut gagner?_ Tel est le titre alléchant de son opuscule, et comme sous-titre: _Révélations d’un Croupier de Monaco_, avec cette épigraphe significative:
_Lasciate ogni speranza voi che entrate._
(DANTE.)
Mais c’est justement le contraire qui a lieu.
«Il serait plus facile de trouver la quadrature du cercle, dit-il, que de gagner au jeu. La probabilité de gagner est une utopie née dans les cerveaux fêlés, et n’est cultivée que par des gens ne connaissant pas les premières règles des mathématiques.»
Après ce début aussi explicite que décourageant, notre homme ne manque pas de débiter un long boniment où il développe un système infaillible!
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Sur la promenade des Anglais, qui forme une guirlande de palmiers au doux rivage de Nice, doux aux riches et aux bien portants, une vieille dame de mine et de mise respectables me glisse, souriante et mystérieuse, un papier sous enveloppe. Je crois d’abord à une de ces communications évangéliques que répandent pour la béatification des foules les missions protestantes.
Rien de cela. Six pages de texte, sans compter la couverture:
ÉTUDE DU JEU DE LA ROULETTE ET ANALYSE AUX COULEURS d’après lesquelles le problème a été résolu PAR La Comtesse d’ANGE
Prix: 1 Franc
Et on me l’offre gratis, enrichie d’un autographe de l’auteur, que je copie textuellement: «Afin d’évité la ruine, le moyen de gagné est démontré et pour lequel il ne faut guère de capitale».
Mais il est permis à la comtesse d’Ange de ne pas savoir l’orthographe, puisque George Sand elle-même l’ignorait. Puis, pas besoin de grammaire pour faire sauter la banque.
«Le jeu de la roulette, dit la vieille dame, peut être comparé à une belle jeune fille... et que bien des hommes voudraient posséder!... Comme il en est du gros lot. Évidemment! chacun espère le gagner, et... parfois que des billets sont achetés!... Au tirage, chacun fouille dans ses poches pour les chercher et... afin de vérifier... si l’on a gagné. Et combien peut-il y en avoir qui aient cette chance-là?... Quel nombre de gens se sont fouillés après avoir déboursé... Va pour le hasard et l’égalité!... Eh bien, dites-vous, lecteurs, comment a-t-on résolu le problème?...»
Vous le saurez, en envoyant cinq francs à la vieille dame; c’est pour rien. Le saut de la banque mis à la portée de toutes les bourses! La fortune pour cinq francs!
«Est-il possible qu’on hésite?» conclut la comtesse, après six pages du même galimatias. «Est-ce possible qu’en un siècle auquel l’on croit être si avancés... l’on prenne les vers luisants... pour des lanternes magiques... et à perpétuité!... Une fois de plus, donc, j’ai à dire: l’argent fait l’argent... A moi les pauvres et les riches, qui peuvent faire sauter la banque... au lieu de lui donner et de se faire sauter après!
«Que diable!!!
«Le bon génie:
«Comtesse D’ANGE.»
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J’eus, quelques jours, pour voisin de table d’hôte un grand vieillard de haute mine. Il se rendait quotidiennement à Monte-Carlo et je le voyais au retour alignant des chiffres et couvrant son calepin de signes bizarres, étoiles, triangles, plus ou moins coupés de hachures, puis de petits ronds blancs et noirs reliés entre eux en ligne droite et en bascule. A table, il ouvrait de temps en temps son calepin, supputait, calculait, griffonnait, puis, à peine son café pris, retournait au Casino.
--Gagnez-vous? lui demandai-je un soir qu’il me parut moins absorbé que de coutume.
La question était quelque peu indiscrète; mais, le bonhomme m’intriguait, et, d’ailleurs, il est à remarquer qu’un joueur avoue rarement qu’il gagne: aussi je m’attendais à une réponse négative.
A mon étonnement il me répliqua:
--Je gagne toujours, monsieur.
--Oh! quelle veine!
Il me regarda fixement, comme s’il voulait m’hypnotiser; puis, après un moment de silence:
--Détrompez-vous. Ce n’est pas une veine, c’est le fruit du calcul et de l’expérience. Je refais par le jeu une fortune enlevée par le jeu. Et quand même je perdrais, je jouerais encore, je jouerais jusqu’à ce qu’il ne me reste plus de quoi ponter cent sous. Voyez-vous, quand on devient vieux, qu’on a tout perdu, ses dents et ses cheveux, et toutes les illusions, l’ambition comme l’amour, le jeu reste, et console de tout.
--Oh! tant qu’on gagne ça va bien. Mais quand on perd, c’est différent. «Argent perdu rabat toute joie.»
--Monsieur, me répliqua-t-il, je vous ai dit que je gagnais toujours.
Et pour me convaincre, le lendemain il me communiquait un manuscrit qui me parut tellement bizarre que j’en copiai quelques pages:
«_Les Banques retournées_: c’est-à-dire des millions à gagner avec la nouvelle découverte vulgarisée par ce livre.
«Prenez et lisez:
«Les Banques retournées ou le gain forcé en faveur des joueurs par l’emploi du _Balancier des nombres_...
«Pourquoi le jeu est-il si dangereux? Parce que n’en connaissant pas la loi on joue au hasard, et que n’aimant pas à perdre on court après son argent...
«D’abord, il n’y a pas de hasard.
«Il n’y a pas de hasard, parce que le hasard serait un effet sans cause, le rien qui produirait, le néant créateur, l’absurde en un mot.
«Ce que nous appelons le hasard, c’est l’_inconnu_; mais, l’inconnu de la veille, c’est la découverte du lendemain.
«Car, tout ici et là-haut obéit à des lois, et à des lois aussi positives et invariables que celles qui règlent le cours des astres.
«L’inconnu du jeu, c’est la justice éternelle distribuant autant de bien que de mal; c’est la montagne qui a deux versants, la vague qui ne s’élève qu’à la condition de retomber d’une hauteur égale.
«C’est le balancier d’un pendule dont l’oscillation à gauche fait toujours équilibre à l’oscillation à droite; en un mot, c’est l’équilibre, l’équilibre en action...
«C’est...»
Comme à Françoise de Rimini, le livre me tomba des mains. Je le rendis au vieux gentleman.
Celui-ci était un convaincu, ayant foi en son système, n’en trafiquait pas, opérait pour lui seul, et c’est par pur orgueil d’inventeur qu’il voulait bien me le communiquer. Je dois avouer, cependant, qu’il ne me montra pas tout; son manuscrit n’était qu’une sorte de prolégomène suivi d’un second volume, soigneusement caché, où il soulevait le voile d’Isis.
Je le mets dans la catégorie des illuminés, mais en dehors de celle des fumistes, et j’en reviens aux trucs des «professeurs».
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Procédé des plus simples. Une fois le _gogo_ «empaumé» le praticien lui fait verser une somme variant de 500 à 10.000 francs, et l’on se rend dans les salles.
Pendant les péripéties de la lutte, les tâtonnements préliminaires avant de «suivre l’esprit du jeu», les passages d’une table à l’autre, le professeur trouve facilement l’occasion de mettre à l’abri une somme rondelette, puis on opère avec le restant.
S’il gagne, il palpe naturellement le tant pour cent sur le bénéfice de son élève; s’il saute, il s’est largement payé d’avance et de sa peine et de son temps.
Carle des Perrières en cite un qui pontait avec rage et à chaque coup de roulette remettait son crayon dans son gousset, pour le retirer la seconde d’après.
Inutile de dire que le crayon n’entrait en poche qu’escorté de deux ou trois louis.
Un autre venant de perdre le dernier coup de sa martingale infaillible, se lève froidement, serre soigneusement son calepin, et montrant au client ahuri sa carte piquée:
--Eh bien, nous avons trouvé le _monstre_! Voilà tout, c’est le monstre! Il y a quinze ans, monsieur, quinze ans que je joue, et je ne l’avais pas rencontré. On me le raconterait, oui, monsieur, on me le raconterait que je me refuserais à le croire...
Il avait passé son bras sous celui de sa victime, et l’entraînait hors des salles.
--Venez prendre un verre de madère, ma femme est là; elle va être bien étonnée quand je lui apprendrai que j’ai trouvé le «monstre».
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Le plus souvent, à la suite de quelque friponnerie aux tables, l’entrée des salons leur est interdite, et ils ne manquent pas, ainsi qu’on l’a vu, d’attribuer cet ostracisme à la crainte qu’on a de leur système.
Ils accompagnent alors le client jusqu’à la porte, après lui avoir livré contre espèces sonnantes le secret de leurs martingales, et le guettent à sa sortie.
S’il a gagné il n’hésite pas à donner le tant pour cent promis; s’il a perdu, constatation facile d’après la mine, ils s’éclipsent prudemment, à moins que, payant d’audace, ils ne prouvent au malheureux qu’il n’a pas suivi la marche, qu’il a commis une erreur, hésité au lieu d’agir, «manqué d’estomac».
--Il faut s’empoigner avec le hasard, monsieur, le dompter; oui, monsieur, le dompter!
Ou bien:
--Vous avez manqué de confiance. Tout joueur peureux est perdu d’avance. Ah! si vous m’aviez dit que vous manquiez de confiance!
A une dupe qui, suivant scrupuleusement la marche indiquée, avait vu ratisser ses derniers bataillons, le professeur, sourcil froncé, pose sévèrement cette question:
--Voulez-vous me permettre de vous demander, monsieur, où vous avez passé la dernière nuit?
--Mais!... fait «l’élève» stupéfait et rougissant.
--Dans l’orgie, monsieur, ne le niez pas. Dans l’orgie! N’avez-vous pas lu M. Alexandre Dumas fils? Lisez M. Alexandre Dumas fils, expert en la matière. Vous verrez que pour gagner au jeu il faut rester chaste et tempérant.
Mais je n’en finirais pas si je voulais raconter toutes les défaites de ces maîtres-fripons, qui, d’ailleurs, n’en usent ainsi qu’à l’égard des dupes très jeunes ou très naïves.
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Je veux cependant citer pour conclure un exemple typique du degré de crédulité où peut arriver le joueur. Il s’agit d’un rentier parisien qui, se trouvant à Genève, y fit la connaissance d’un professeur de jeu, un certain Paul de R..., qui s’intitulait _nécromancien ès mathématiques_, titre non encore admis par l’Université, et se disait expert dans l’art de forcer, par de savantes combinaisons de chiffres, les hasards les plus rebelles à lui être favorables.
Le rentier le pria, moyennant large récompense, de lui enseigner ce merveilleux secret.
Paul de R... se mit très complaisamment à la disposition du néophyte et lui expliqua l’infaillible martingale grâce à laquelle on est toujours certain de gagner à toutes sortes de jeux: à la loterie, à la roulette, au whist, au trente-et-quarante et aux petits-chevaux.
Le système était fort simple: il suffisait de tenir compte de l’heure où le soleil se lève, de l’âge de la lune calculé au moyen de l’épacte, du chiffre cabalistique désignant la constellation sous laquelle est né le joueur, du nombre d’années, de mois et de semaines écoulé depuis le commencement de l’ère chrétienne jusqu’au moment où l’on opère, enfin de l’âge du joueur, ce facteur pouvant avoir une influence sur le résultat final.
En combinant tous ces nombres par des équations d’une étonnante limpidité, on arrivait immanquablement à faire de gros bénéfices. L’ensemble de ces opérations s’appelait le «calcul du loto mathématique», et était contenu dans un énorme bouquin in-folio, dont le rentier, tout à fait enthousiasmé, fit l’acquisition pour la modique somme de 5.000 francs.
Rentré chez lui, notre homme s’empressa d’essayer ce brillant procédé. Il opéra sur les loteries de Hambourg et de Naples et perdit _mathématiquement_ et rapidement une dizaine de billets de mille.
Furieux d’avoir été trompé par les calculs savants de son grimoire, il écrivit ses plaintes à son professeur qui, suivant la coutume, laissa ses lettres sans réponse. Mais, quelque temps après, il le rencontre à la gare de Lyon, l’accoste et l’apostrophe:
--Vous m’avez indignement trompé--lui dit-il.--Vous m’avez fait perdre mon argent avec vos calculs idiots et vos signes cabalistiques!
--Parce que vous étiez trop bête pour les comprendre, riposta le nécromancien. Mes calculs idiots? C’est vous, qui l’êtes! Je ne vous ai vendu que des probabilités, en vous prévenant qu’il s’agissait d’une martingale occulte! L’avez-vous seulement suivie jusqu’au bout?
--Non, puisque je perdais tout le temps.
--Il fallait la suivre. Ne l’ayant pas suivie, de quoi vous plaignez-vous?
C’est la réponse qu’ont fait, font et feront tous les professeurs de systèmes occultes ou non occultes.