‹ Au pays de CocagneChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

LE JEU EN FRANCE

Quand ils furent chassés du Paradis terrestre, Adam et Ève jouèrent à pair ou impair avec des pommes, des osselets, des amandes, des fèves, des noix ou des cailloux. C’est là le plus ancien des jeux de hasard.

(Arsène HOUSSAYE.)

«Le jeu, écrivait Henry Bauer, est, de toutes les passions, la plus admirable et la plus funeste. Celle-ci les domine toutes, parce qu’elle ne s’use point; qu’à travers le temps et les années elle conserve son intensité et sa violence. Il vient un âge où les femmes ne tressent plus de roses pour un front blanchi, où l’estomac délabré se révolte contre les morceaux délicats; le jeu a le privilège de l’éternelle jeunesse. Au tapis vert, le sexagénaire est aussi ardent et vaillant que le jeune homme; sans cesse il y retrouve des joies, des surprises, des émotions, des déceptions nouvelles. C’est l’un des révulsifs les plus puissants qui soient. Il comporte dans ses destinées incertaines et diverses l’oubli du présent et l’espérance de l’avenir.»

· · ·

Oubli et espérance! C’est ce que nous cherchons tous, riches ou pauvres, car tous nous avons des soucis rongeurs que nous voudrions enterrer dans la nuit du passé; et sans jamais jouir du présent qui fuit, nous allons vers les choses inconnues et futures... Et c’est pourquoi nous jouons toujours.

Et toujours on a joué en France, en dépit des prohibitions, des amendes, des emprisonnements. Sans remonter plus haut que Charlemagne, les jeux de hasard faisaient fureur, malgré les peines sévères édictées par cet empereur qui jouait lui-même comme un lansquenet. Ses successeurs tolérèrent plus ou moins ce qu’ils se sentaient impuissants à empêcher, et tous y allaient gaiement, qui du dé qu’ils pipaient, qui du tarot qu’ils marquaient, lorsque Charles V, en sa qualité de Sage, s’avisa de remettre en vigueur les anciens édits.

Mais il en est des édits comme de la morale, ils pèsent sur les petits, les grands s’en déchargent; l’on connaît la légende des cartes inventées, soi-disant, pour distraire son successeur. Le fait est que, depuis deux siècles, elles étaient, sous le nom de _tarots_, importées d’Italie en Provence. Du château de Creil, elles se répandirent rapidement au dehors, et, en 1397, un prévôt de Paris, homme très fameux en science de morale et redoutable empêcheur de danser en rond, les proscrivit dans les lieux publics. Dans son ordonnance, il déclarait avoir découvert que le jeu enfantait tous les crimes.

Successivement, chaque passion humaine fut accusée de cette maternité. Dans son zèle de morale, le digne prédécesseur de certains de nos édiles comprenait dans sa proscription, outre les dés et les cartes, jeux de hasard et de filouterie, boule, paume, quilles et palet, jeux d’adresse.

Au lieu de s’ébattre en plein air--exercice salutaire,--on s’enferma dans les granges, et comme il est plus aisé de trouver un recoin qu’une salle, on abandonna peu à peu les exercices hygiéniques et sains pour se livrer en cachette au néfaste tripotage des figures de carton.

On continua donc à piper et à _cartonner_ malgré les amendes et les prévôts, qui, les premiers, passèrent la jambe à leurs propres ordonnances, suivant l’antique usage des moralistes et l’antienne connue: «Faites ce que je vous dis, ne faites pas ce que je fais.»

· · ·

Louis XI, Charles VIII, Louis XII «cartonnèrent», et Henri III perdit au jeu des sommes considérables. C’est sous lui qu’on commença à prélever un droit sur les cartes, peut-être la plus sage mesure de son règne.--Profitez des vices, gouvernants, profitez des vices, et renoncez à la sottise de les supprimer, vous seriez ruinés du coup.--Quant au roublard _Vert galant_, il gagnait presque toujours, car il trichait ferme. L’inévitable déveine l’atteignait cependant parfois comme les autres, car il écrivit un jour à Sully pour lui demander 9.000 livres perdues à la foire Saint-Germain, en bijoux et bagatelles, se plaignant que les marchands le _tenaient aux chausses_.

Trop intelligent pour ne pas laisser tomber en désuétude les vieilles ordonnances, il laissa s’ouvrir nombre de tripots luxueux pompeusement décorés du titre d’_Académie des jeux_.

«Presque tous, dit l’Estoile, grands et petits, nobles et marchands, ne parlaient que jouer des pistoles avec tant de fureur qu’il semblait que mille pistoles fussent moins que n’était un sou du temps de François Ier; et ce fut la cause de tant de banqueroutes que l’on vit dans ce temps-là.» Eh bien, voilà qui rétablissait l’équilibre social!

· · ·

Vers la fin du règne d’Henri IV on comptait, à Paris, quarante-sept brelans autorisés et dont les principaux magistrats de la ville retiraient chacun une pistole par jour. C’était pour eux le cas de dire: «A quelque chose le _vice_ est bon».

Ces tripots furent supprimés au commencement du règne de Louis XIII. Le morose monarque, qui, du reste, n’avait alors que neuf ans, était trop vertueux pour tolérer les humaines faiblesses. L’on remit les anciennes lois en vigueur, en ajoutant même à leur sévérité.

On n’en persista pas moins à jouer, ainsi qu’il appert d’une déclaration du 30 mai 1611, où le roi accorde à celui qui a perdu au jeu une action en justice, soit contre le propriétaire, soit contre le locataire de la maison où le brelan s’est tenu, pour se faire restituer par lui le montant de sa perte, ce qui est souverainement illogique et injuste, car, en cas de gain, le joueur se fût bien gardé de rien restituer.

Cet édit ridicule, renouvelé du droit romain, qui défendait les jeux de hasard, refusait aux tenanciers toute action devant les tribunaux contre les joueurs qui les battaient ou les volaient, n’autorisant que les enjeux consistant en l’écot d’un repas.

Ce même édit, Amédée VIII de Savoie le remit en vigueur. Dans les peines sévères infligées aux joueurs, il faisait exception en faveur des repas comme enjeux.

Ce joyeux compère, qui menait si large vie en son château de Ripaille (Ripaglia), que l’expression _faire ripaille_ en est restée, tolérait les jeux de cartes, à la condition qu’on n’y jouât que des épingles!

· · ·

Sous Louis XIV on joua ferme. Lui-même donnait l’exemple, car à soixante-dix-sept ans il jouait encore au brelan, et quatre mois avant sa mort il fit quitter le grand deuil à la duchesse de Berry pour qu’il lui fût permis de jouer. Sous le Régent et sous Louis XV, on joue davantage encore. Voltaire qui, par avarice, ne jouait pas, disait que le centième de l’argent des cartes dépensé de son temps eût pu suffire à la construction de salles plus belles que le théâtre de Pompéi.

Mais à quoi bon des salles plus belles que le théâtre de Pompéi? Ce sont des asiles pour les vieux travailleurs qu’il faudrait, et le gouvernement qui les édifiera sur le jeu, fera acte plus méritoire que celui qui se livrera aux stériles efforts d’une impossible suppression.

Louis XVI avait le jeu en horreur; par contre, Marie-Antoinette en raffolait. Ses soirées de Marly sont restées célèbres; on y jouait des sommes considérables. Il suffisait, pour être admis au jeu de la reine, d’être bien mis, et présenté par un officier de la cour à l’huissier du salon de jeu. Il s’y commettait de continuelles tricheries, et Bachaumont raconte dans ses _Mémoires_ que, pour y obvier, les banquiers du jeu de la reine obtinrent d’elle qu’avant de commencer la table serait bordée d’un ruban, et que l’on ne regarderait comme engagé pour chaque coup que l’argent mis sur les cartes au delà du ruban.

· · ·

On jouait encore à la Cour, quand déjà la Révolution avait détruit la Bastille.

L’odieux régime de la Terreur n’interrompit pas les jeux, bien au contraire. Il y a peu d’époques, dit Boiteau d’Ambly, il n’y en a pas où plus de monde ait joué. «Dès que vient la nuit, on joue dans la rue. C’est le biribi qui a la vogue; c’est au biribi que l’ouvrier sans ouvrage risque ses liards fleurdelisés. La police arrive trop tard..., quand elle arrive. D’ailleurs il faudrait dix mille agents pour surveiller la ville. Et comment surprendre les délinquants? Les banquiers de ces banques démocratiques se servent des murailles et des bornes comme de tables; ils écrivent leurs comptes avec de la craie.»

Un simple détail donnera une idée de cette rage.

Une courtisane vendait douze cents livres par an la ferme des cartes froissées qu’on jetait après le jeu dans les corbeilles.

Sous le Directoire, même fureur. C’est au palais du Luxembourg que la _bouillotte_ fut inventée. «Ils sont là-haut cinq rois, disait Mme Tallien, qui suent sang et eau pour faire un brelan de valets», et elle installa en son hôtel un jeu de bouillotte.

L’Empire vit fourmiller le monde des joueurs. Napoléon consentait à jouer, quoique n’aimant, disait-il, pas plus le jeu que les femmes. Mais l’armée fournissait les plus gros contingents au tapis vert. Entre deux batailles l’officier se plaisait à risquer les économies forcées de la vie des camps.

Le jeu, d’ailleurs, fut toujours une passion chez les fils de Mars, peu soucieux du lendemain.

_Courte et bonne_, devise du soldat en ces temps de formidables coups d’épée. Puis, ce n’est pas à philosopher que l’on tue l’ennui des soirées de campement. Aussi attribue-t-on aux Grecs, pendant et avant le siège de Troie, l’invention de nombre de jeux de hasard. Parmi les héros de l’épopée impériale, Masséna, Murat, Junot, étaient de superbes joueurs. Boiteau d’Ambly cite au sujet de ce dernier une curieuse anecdote tirée des Souvenirs diplomatiques de lord Holland: «Quand Bonaparte partit pour l’Italie, en 1796, il n’avait pas de quoi subvenir à ses dépenses et à celles de sa famille militaire. Il réunit ses ressources et celles de ses amis intimes, et les confiant à Junot, l’envoya dans une maison de jeu y risquer le tout, perdre ou gagner la grosse somme. Junot alla, et bientôt revint chargé d’or. «Ce n’est pas assez, dit le général, après avoir compté la somme. Il me faut davantage. Retourne là-bas, et rapporte le double. Tout ou rien.» Junot obéit, et revint encore une fois vainqueur.

Si l’on jouait fort dans les armées impériales, on jouait tout aussi fort dans les armées étrangères. Les généraux donnaient l’exemple. Souvarow avait l’habitude de retenir sous sa tente les officiers de son état-major, et ne les lâchait qu’après avoir raflé leur solde. Pendant l’occupation de Paris, Blücher se distingua comme l’un des plus enragés pontes des maisons du Palais-Royal.

Le célèbre Bénazet en fut le fermier après le Premier Empire et jusqu’au règne de Louis-Philippe. Il versait par douzièmes une somme annuelle de près de six millions au Trésor.

Le roi-citoyen, devançant d’une vingtaine d’années les pudeurs allemandes, supprima ces _Académies_ en 1836. Une trentaine de maisons de jeux publiques furent ainsi fermées un soir, et dès le lendemain cent coupe-gorges et tripots clandestins les remplaçaient.

Ils existent, et existeront toujours.

· · ·

Nous sommes tous plus ou moins joueurs; nous aimons à risquer un enjeu quelconque, hasarder peu pour gagner beaucoup.

Ceux mêmes qui professent l’horreur du jeu, peuvent devenir du jour au lendemain des pontes enragés. «Connais-toi toi-même», répétaient les sages des vieilles écoles. «C’est la plus difficile des sciences.» Nous nous ignorons presque toujours, nous ne savons ce qui se passe dans nos arcanes; un hasard, une circonstance fortuite, un mot décide l’explosion d’une passion, l’éclosion d’une secrète gangrène.

Le goût du jeu se décèle partout, sous toutes les formes, et s’il est immoral, il est bien humain, et nous sommes tous immoraux.

Les déclamateurs contre la honteuse passion--et quelle passion n’a été appelée honteuse?--ne sont le plus souvent que des fesse-Mathieu qui n’osent risquer une pièce de peur de la perdre. Ah! s’ils étaient certains de gagner, on les verrait changer de thèse.

Le jeu est immoral surtout pour celui qui perd.

--Quel tripot!--s’exclamait un clubman introduit dans un cercle.--Il doit y avoir là une bonne moitié d’aigrefins.

--Je le crois comme vous--répondait un autre.--Le malheur est qu’on ne les connaît pas; l’on parierait pour eux.

N’étant pas joueur, ayant en horreur les cartes autant que les dés et les dominos, je parle en désintéressé; j’en reviens à une vieille marotte qui peut déconcerter les philosophes de haute envergure, les moralistes sévères et les politiciens qui font notre gloire: que les vices quels qu’ils soient devraient être canalisés pour la fortune des nations et le bien des misérables.

· · ·

Je ne prétends pas que le rôle de l’État soit d’encourager la passion du jeu. Pas plus que les autres, celle-ci n’a besoin d’encouragements, mais rien d’anormal à ce qu’il en tire des bénéfices. Ne bénéficie-t-il pas de la prostitution, de l’empoisonnement par le tabac, de l’ivrognerie, de la gourmandise? Et ce n’est pas plus immoral que d’imposer les denrées de première nécessité, de faire payer la lumière et l’air, de spéculer sur la faim et les besoins de prolétaires!

Une société bien organisée devrait vivre du luxe, des vices des riches et des besoins artificiels. Imaginez une nation de vertueux. Rien que des puritains, des buveurs d’eau, des jacobins farouches, des économes enfouissant leurs écus en leurs chaussettes, des sectaires se refusant tous les plaisirs de la vie, des austères dédaigneux de la bonne chère et de la belle chair,--je le dis en vérité, sans être grand prophète, ce serait un État ruiné.

Un antique sage à courte vue parlait de chasser les poètes des États, comme meubles inutiles. Ne sont-ce pas ces désastreux prêcheurs qui devraient être honnis comme nuisibles?

Ah! soyons humains! et que rien de ce qui est humain ne nous soit étranger.

Aimons la femme, les plaisirs, les poètes, les arts, et que ceux qui ont les moyens de se payer des vins coûteux, ouvrent toute grande leur escarcelle. Les caprices d’un riche font vivre cent pauvres.

D’ailleurs les fâcheux «raseurs» qui de temps en temps sont portés au pouvoir par les suffrages de la foule ignorante, réussiraient-ils à rééditer les lois draconiennes contre le jeu, que leurs lois, comme celles qui attentent à la liberté de penser, demeureraient sans effet. Les caisses publiques où ils plongent les bras jusqu’au coude quand il s’agit de mettre des entraves aux allures des «administrés» et des liens aux franchises nationales, et dont ils usent si parcimonieusement pour soulager les misères et doter les victimes du travail, les caisses publiques se videraient à entretenir les légions de policiers que cette législation imbécile rendrait nécessaires pour molester et tracasser des gens qui, comme le disait justement un éminent publiciste, Edmond Lepelletier, s’ils se font du mal entre eux, se le font comme les duellistes,--avec leur mutuel consentement.