‹ Au pays de CocagneChapitre 2 sur 30 · CHAPITRE PREMIER - L’ÉDEN - I

CHAPITRE PREMIER - L’ÉDEN - I

Li païs a nom Coquaigne Qui plus y dort, plus y gaigne, Cil qui dort jusqu’à midi, Gaigne cinc sols et demi.

(_Li fabliou de Coquaigne._)

Les hommes de ma génération sont rares qui se sont fait voiturer, il y a quarante ans, le long de la Côte d’Azur. Quel changement, depuis! Une nature entière transformée, des paysages nouveaux, des bourgades et des villes sorties comme par magie des bois de citronniers; des villas, des palais surgis là où poussaient des chardons aux tiges bleues, où les cactus et les aloès hérissaient leurs feuilles épaisses et leurs dards rigides.

Alors la ligne ferrée n’allait pas au delà de Toulon.

De Toulon à Nice courait la diligence, et les _vetturinas_ aux rideaux flottants vous trimballaient gaiement de Nice à Monaco et sur les bords liguriens. Mais si l’on perdait en rapidité, combien l’on gagnait en plaisir!

Et, d’ailleurs, à quoi bon courir si vite quand on n’appartient ni au monde des affaires, ni au clan des voleurs? Au bout du fossé la culbute, et il est des sentiers lents et fleuris, pour conduire au trou final.

On rencontrait alors peu de snobs sur la route zigzaguant par les forêts de pins, déroulant sa ligne grise au bord des rocs, au travers des bruyères parfumées; on voyait moins de petites villas peinturlurées, et de faux palais byzantins.

L’architecture de garniture de cheminée à laquelle nous devons l’Opéra, n’avait pas encore taché de ses contrefaçons les pentes verdoyantes des flancs alpestres ni rompu la majestueuse harmonie des rives ensoleillées. L’insupportable race du philistin ne s’était pas multipliée comme celle de Jacob, et l’on pouvait s’ébattre à son aise sans faux-col et sans gants sur la plage solitaire sans se heurter à de corrects imbéciles méticuleusement sanglés dans leur complet de Cheapside ou du coin du quai.--Les jolies filles aux cheveux flottants s’ébattaient tous les jours en robe simple et claire, insoucieuses du décorum et de la dernière _fashion_.

Dans les joyeuses hôtelleries, le solennel garçon cosmopolite, cravaté de blanc et habillé de noir, ne vous servait pas pour trois francs un beefsteak de dix sous, sous prétexte qu’il est baptisé _châteaubriand_ sur la note, et de l’ale coûteuse autant que frelatée; mais une petite bonne familière et jolie vous apportait du vin pur et des plats du cru, qu’une cuisinière ignorante de la chimie n’avait pas tenté d’accommoder aux savants poisons des gargotes parisiennes. C’était encore le bon temps des voyages...

Les Parisiens ne connaissaient guère de la Provence que Marseille, et de Marseille que la Canebière et encore par les grosses facéties débitées sur cette chaussée sans pareille.

En 1860, Hyères ne comptait qu’un hôtel, Nice que des étrangers de passage.

Monte-Carlo n’était pas encore l’universelle attraction des deux mondes, et les rares Anglais qui se rendaient de Nice à Menton ou à Gênes, par la route de la Corniche, cheminaient indifférents devant ce qu’ils ont appelé depuis le joyau de la Côte d’Azur. Monaco, alors, était enchâssé dans l’écrin merveilleux de la simple nature.

Il en est de certains sites comme de maintes œuvres d’art; des générations se succèdent, l’âme et la vue fermées aux divines beautés; puis, un jour, un passant, artiste ou poète, s’arrête, s’émerveille, les signale, et les badauds d’accourir et de s’extasier. Ils sont passés là cent fois, cependant, mais ils n’ont rien vu; comme aux aveugles de l’Évangile, pour qu’ils ouvrent les yeux il faut leur dire: Regarde.

Et ainsi des hommes. Combien ont été, de leur vivant, ignorés de la foule indifférente et moutonnière! Mais quand la misère, la faim, le désespoir, les incessantes meurtrissures de la lutte stérile les ont mis en bière, quelque impresario de lettres s’avise tout à coup de découvrir leur génie; la gloire posthume, suprême ironie, les enveloppe, et l’œuvre méprisée, livrée jadis pour un morceau de pain, fait la fortune des trafiquants.

Alphonse Karr découvrit Étretat, et fit la fortune de Saint-Raphaël. Si un spéculateur intelligent n’avait élevé un féerique palais en face de Monaco et transformé par le puissant coup de baguette des millions l’aride plateau des Spelugues en un jardin plus somptueux que celui de l’Alcazar,

(Délices des rois Maures)

l’on eût ignoré peut-être encore longtemps qu’il existe, enclavé dans la Provence, un petit coin d’Éden.

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Au delà des toits de la Condamine, la grande nappe aux tons de cobalt coupe d’une ligne rigide les splendeurs fulgurantes du Levant. Un long nuage pourpre, île aérienne festonnée d’or, s’étend sur l’horizon, un fleuve aux vagues mousseuses la raye et semble précipiter ses flots sur les campaniles du palais de Monte-Carlo, comme s’il charriait dans la fournaise les richesses du monde.

Les crêtes flamboient; une nimbe radie du berceau d’où va surgir le dieu. Déjà l’œil humain ne peut contempler ses gloires; il se ferme ébloui, aveuglé, car le voici, celui sans lequel la terre est noyée de tristesses, celui qui dore nos jours et nos cœurs, il monte dans l’espace, versant ses torrents de lumière sur la Côte d’Azur.

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Splendeur des décors apportés par l’homme et luxuriance de ceux de la nature! La flore des chaudes régions s’étale autour des villas entassées, rivalisant de luxe, ornant chacune de sa parure orientale.

Où trouver pour l’autel de la Fortune plus ravissant coin de terre? Dans les magnificences d’un Éden, se dresse le Temple, avec ses deux tourelles qui semblent les cheminées de la fournaise où se fondent les pièces d’or, se dessèchent les cœurs, s’oblitèrent les consciences.

Que de fois ces campaniles blancs et fins comme des minarets m’ont troublé dans mes rêveries!

Du cap Martin à la pointe d’Hercule, de la terrasse de Roquebrune à celle de la Turbie, des zigzags aux décors inattendus de la merveilleuse Corniche, je les voyais surgir tout à coup entre deux bouquets de palmiers, dans les éclaircies des oliviers aux tons pâles ou par delà les roches titaniques.

Fatale attraction! On s’éloigne, on presse le pas, on essaye de fuir l’obsession, pour aller humer, à l’ombre des orangers, les senteurs des algues, les parfums des roses, sourire aux belles filles aux yeux noirs, ou, sous la treille de l’auberge voisine, se griser de l’asti mousseux... On veut oublier, oublier; mais voici qu’au détour du sentier surgissent les campaniles du temple où l’aveugle déesse distribue à chaque tour de ses six _roulettes_ les joies et les désespérances, dépouillant celui-ci, gorgeant celui-là, donnant et reprenant, comme le féroce dieu biblique.