II
Au bord des flots d’azur éternellement calmes, La nature revêt des aspects éclatants: Des fleurs, toutes les fleurs, des éventails, des palmes, Dans un jardin splendide où sourit le printemps.
(Édouard DUTTO.)
Ce qui frappe d’abord le long de ce rivage battu par le flot bleu, _cæruleum mare_, c’est l’aspect africain que lui donnent ses bouquets de palmiers, ses plantes intertropicales, les mêmes rencontrées dans les sentiers kabyles et les grandes routes du Tell.
Autant que de l’autre côté de la Méditerranée, les figuiers de Barbarie y croissent dru et sans culture, accrochés aux crevasses du roc.
De la principauté monégasque où ils furent importés par un moine, vers le milieu du XVIe siècle, ils s’étendirent sur le littoral. Cet homme pieux autant que sage, franciscain de profession et de nom Baptiste de Savone, était le chapelain d’Honoré Ier.
Ayant suivi son maître dans une expédition contre les Turcs de Tunis, il rapporta, au lieu d’une belle esclave,--ce qu’à sa place je n’eusse pas manqué de faire,--six raquettes de figuier cueillies dans l’île de Tabarca, et qu’il planta sur le rocher de Monaco, au-dessous de la partie du rempart caressée des feux du Midi.
Ses confrères s’égayèrent fort de ce piètre souvenir de voyage et de ce singulier trophée de guerre, mais le bon Baptiste qui, décidément, était vertueux, à moins qu’il n’eût déjà dans le pays une compagne jalouse, nièce ou sœur,--et les petites Monégasques dont les veines charrient du sang maure, ne badinent pas en affaires d’amour,--le bon franciscain, dis-je, laissa rire les plaisants et ses six raquettes produire des semailles. La plante africaine s’acclimata si vite et si bien, que le rocher fut en quelques années entouré d’une gracieuse ceinture et d’un nouveau mur d’enceinte; mais les choses utiles, lorsqu’elles ne coûtent rien, sont dépréciées du vulgaire. Pour qu’un remède ou un médecin soit bon, il faut le payer très cher. On dédaigna une plante qui ne coûtait rien et ne pouvait être que mauvaise venant des sauvages barbaresques; car il ne faudrait pas croire, au dire des admirateurs du passé, qu’il y avait autrefois moins d’imbéciles.
La race des Philistins est aussi tenace que les mauvaises herbes; elle persiste à braver les âges, et l’imbécillité triomphante, la bêtise massive, comme disait Théophile Gautier, pesait aussi lourdement il y a cent ans qu’aujourd’hui. Le moine de Savone était depuis plus d’un siècle en bonne terre et sa plante oubliée comme ses os, lorsqu’un Espagnol de Monaco, dont des voisins indélicats pillaient le potager, s’avisa de protéger ses oignons et ses ails par une barrière de cactiers. Ce fut une merveille; la haie devint telle que le curé imita l’Espagnol, d’abord pour protéger son jardin, puis pour enclore le cimetière; et bientôt la fructueuse et efficace bordure servit à tous les vergers.
Mais à quoi bon parler davantage des merveilles de la nature, de l’inaltérable verdure des bocages, des fleurs constamment épanouies, des fruits d’or et des grappes vermeilles, d’où coule la liqueur féconde, consolatrice des affligés? Les séductions du tapis vert effacent tout, et le son cristallin de la danse des écus fait taire dans les plus attrayants bosquets les romances et les duos d’amour!
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Des centaines de voyageurs que les trains déversent quotidiennement de Marseille à Gênes, des troupeaux ahuris remorqués par les guides Cook, combien s’arrêtent devant ces ravissements! Comme jadis à Sodome, les envoyés du Dieu des Juifs ne purent dénombrer dix justes, l’art ou la nature parmi ces assoiffés d’or chercherait vainement dix adeptes. Tous se hâtent vers la fournaise où se fondent les âmes et les banknotes, la fournaise, but unique, attraction unique, spectacle unique de ces hypnotisés!
Ce n’est pas pour eux que les coquettes et somptueuses villas se parent de leurs guirlandes, que les barques aux voiles blanches se balancent moelleusement dans la crique d’Hercule, que les bourgades de la côte accrochent au milieu des vergers et des vignes leurs pittoresques masures, que Bordighera étincelle au soleil, que la fleur d’oranger répand ses pétales et ses parfums et que les oliviers au feuillage aérien s’étagent jusqu’au rocher nu.
Victor Hugo appelait les naturels d’une jolie cité de Bretagne les _punaises_ d’un magnifique logis. Ici, la punaise, c’est l’étranger badaud, le marchand de pruneaux imbécile, le rastaquouère, le forban cosmopolite parlant et volant dans toutes les langues; c’est, surtout, le _snob_, le cockney, de Londres et des trente-deux comtés, race _objectionable_, avouent les feuilles britanniques elles-mêmes, ignorante, infatuée, traînant partout ses préjugés et sa mauvaise éducation, détestable à tous, aux compagnons de route, aux voisins d’hôtel, aux indigènes et que convoie au milieu des lazzis de l’Europe et à la stupéfaction de l’Asie, à prix réduits et fixes, la célèbre agence de Ludgate Circus!
Voici un Pays de Cocagne dont les habitants ne paient ni imposition, ni patente, ni service militaire, ni contribution d’aucune sorte.
Heureux Monégasques! Ce n’est pas chez eux qu’on serait bien venu d’entreprendre une propagande révolutionnaire. Pas un ne consentirait à échanger sa situation modeste de sujet platonique d’un souverain d’ailleurs populaire contre celle plus glorieuse mais plus coûteuse de citoyen de la République. La pauvreté est inconnue à Monaco. Ceux qu’on appelle les pauvres sont les artisans obligés de gagner leur vie, mais ils ne se «foulent pas la rate», en prennent à leur aise, et c’est le diable pour les mettre à la besogne.
Leur réputation de fainéantise est proverbiale. «Quand un Monégasque est invité à travailler, dit Métivier dans son _Histoire de Monaco_, il répond tranquillement: «_Je ne me sens pas._» Alors, inutile de le presser, à aucun prix il ne remuera.» Tous gentilshommes, d’ailleurs, jadis anoblis en bloc par Charles-Quint, et l’on sait que le travail ne sied pas à la noblesse!
La pure race ne se trouve guère que dans la vieille ville. Elle a conservé ses traits caractéristiques et sa langue hybride, mélange de provençal, de français, d’italien. Elle avait conservé aussi quelques pittoresques coutumes que l’invasion continuelle des étrangers a fait disparaître peu à peu, entre autres la procession du Vendredi-Saint, célèbre sur tout le littoral, reproduction des antiques mystères de la Passion, qu’on ne voit plus maintenant qu’à Roquebrune, le jour de la fête patronale, et tous les dix ans à Oberammergau, dans la Haute-Bavière.
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La devise de ce minuscule État, resté debout au milieu des effondrements et des transformations de l’Europe, est aussi singulière que son histoire:
_Monaco, io sono Un scoglio. Del mio non ho; Quello d’altrui non toglio; Pur viver voglio._
«Monaco, je suis un rocher. Je ne tire rien de moi; d’autrui je ne prends rien; cependant, je veux vivre.»
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«Son roc sculpté, disait Paul Arène, blanc comme argent, au milieu d’une mer couleur de turquoise, est vraiment le chaton, le bijou central, l’agrafe ouvragée et ciselée, dans le plus fin goût barbaresque, de cette merveilleuse _rivière_ qui va, sertie de diamants qui sont des palais, des villages et des villes, depuis l’Esterel couvert de chênes-lièges jusqu’au val de Menton que l’oranger embaume.»
Ses habitants vivaient jadis de guerre, et, hardis pirates, écumaient vaillamment les mers en dépit de leur devise. Ce n’est pas un reproche que je leur adresse. La nature ne leur ayant donné qu’un rocher, ils ne pouvaient y planter des fèves, ni des choux. Que le peuple qui n’a jamais pillé ses voisins leur jette la première pierre!
Puis, ils vécurent de contrebande comme les héros des chansons espagnoles. Les Niçois ne s’en plaignaient pas, car ils leur fournissaient à prix réduits du tabac, du bon vin et des alcools. En faisant les affaires des autres, ils faisaient grassement les leurs.
Dansons en rond et vogue la galère!
Mais les gouvernements, qui sont des empêcheurs de danser en rond, interrompirent ces légitimes transactions.
Le nôtre acheta pour 60.000 francs par an le droit de douane; c’est pourquoi on aperçoit l’uniforme de nos gabelous sur tous les coins de la principauté.
Aussi le pays eût-il été à peu près ruiné sans Charles III, père du prince actuel. Il releva la fortune de son petit peuple, et grâce à lui elle devint plus brillante que jamais. Par un décret rendu à Monaco, le 2 février 1869, il abolit tous les impôts en ces termes:
ARTICLE PREMIER.--A partir de ce jour sont supprimés dans notre Principauté la contribution foncière, la contribution personnelle et mobilière et l’impôt des patentes.
ARTICLE DEUX.--Remise est faite des sommes qui peuvent être dues pour l’arriéré des susdits impôts.
Les Monégasques reconnaissants lui élevèrent un buste de marbre sur la place de son palais. Aveugle et atteint d’infirmités précoces, il n’en continua pas moins à diriger avec une grande lucidité d’esprit les affaires de son gouvernement. Il mourut en mars 1889 en son château du Marchais près de Notre-Dame-de-Liesse.
Heureux prince! avait chanté Charles Diguet.
... Tandis qu’autour de vous chancelle L’Europe; tandis que le clairon qui l’appelle Sonne comme le glas Qui fait froid aux vieillards, ainsi qu’aux monarchies; Tandis que les canons, trompettes d’anarchies, Tonnent avec fracas, Quand, ici, là, le ver ronge en sa félonie Le trône brillant d’or--planche en velours garnie, Rien ne trouble la paix De ton heureux État; il reste inaltérable, Comme reste le ciel à l’azur impeccable, Ce dôme du palais.
Il n’eût tenu qu’à M. Jules Grévy, président de la République, de faire de Paris, sinon un pays de Cocagne, car il sera toujours attristé par les pluies d’automne et agité par les bavards parlementaires, du moins, une métropole presque sans misérables. On y eût vu diminuer les octrois et décupler le budget de l’Assistance publique. Un casino luxueux, qui l’eût inondé des millions étrangers, résolvait, paraît-il, le problème. L’offre faite par un hardi spéculateur fut repoussée avec indignation. Cependant l’État perçoit en faveur de l’Assistance publique une prime sur les opérations du pari mutuel; il en prélève une autre sur les loteries qu’il autorise; il perçoit sa quote-part de bénéfices sur les cartes à jouer, sur l’ivrognerie, sur les maisons de tolérance, et exploite sans vergogne à l’aide de sa police la misère des filles de joie.
Mais les inconséquences et l’hypocrisie de la moralité officielle n’ont-elles pas toujours réjoui l’observateur?