‹ Au pays de CocagneChapitre 22 sur 30 · II

II

L’existence politique de la principauté monégasque fut affirmée avec éclat et à plusieurs reprises, d’abord au XVe siècle, sous Lambert Grimaldi; puis, en 1512, par Louis XII; en 1524, par Clément VII et Charles-Quint, au traité de Burgos, et, finalement, au XVIIe siècle, sous le prince Honoré. Mais elle avait été considérablement réduite. On a vu que, pendant les invasions de l’Italie par Charles VII et Louis XII, les Grimaldi, qui apportèrent leur épée au roi de France, avaient reçu comme récompense le gouvernement de la _Riviera_.

Lorsque Charles-Quint prit la Principauté sous sa protection, consacrant la souveraineté de ses princes et anoblissant en masse tous les Monégasques, elle ne comptait déjà plus que 130 kilomètres.

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La chronologie officielle désigne Honoré Ier comme le premier Grimaldi ayant porté le titre de prince; mais ce titre ne fut sanctionné que lorsque Louis XIII le donna à Honoré II, à la suite d’une entrevue, le 22 mai 1642, au camp de Perpignan, où le maréchal Schomberg le présenta au roi. Louis XIII l’embrassa chaleureusement, mais lui fit observer que la Toison d’or, qu’Honoré II portait, symbole du joug espagnol, n’était plus de saison. Honoré, montrant le petit agneau du collier, répondit: «Le vrai symbole, le voici! C’est l’Espagne, que Votre Majesté tond sur tous les champs de bataille». Puis il enleva son collier, et le fit reporter au roi d’Espagne. Louis XIII, enchanté de son protégé, lui donna ce même jour le duché-pairie de Valentinois, le comté de Carlodez, les baronnies de Buis, de Calvinet, la terre et seigneurie de Saint-Remy, compensation des biens que le prince de Monaco abandonnait à l’Espagne, à Naples et à Milan.

Après le protectorat espagnol, qui avait duré cent dix ans, la Principauté passait donc sous celui de la France; la garnison espagnole fut expulsée sans coup férir, et les Français occupèrent la citadelle. Louis Ier, successeur d’Honoré II, joignit sa flottille à la flotte de Louis XIV pour secourir les Hollandais, et l’on vit l’oriflamme des princes de Monaco au fort de la mêlée à la bataille navale de Texel. La lignée mâle s’éteignit avec Louis Ier en 1731. Sa fille, mariée à Jacques Léonard de Goyon Matignon, comte de Thorigny, illustre maison de Bretagne, laissa à son fils, Honoré III, la souveraineté de Monaco et le nom de Grimaldi.

Ce fut ce même Louis, prince luxueux et prodigue, qui, sur un autre champ, devint l’heureux rival de Charles II d’Angleterre, en gagnant les faveurs de la belle duchesse de Mazarin, cette Hortense Mancini dont Saint-Evremont disait:

«Une de ces beautés romaines qui ne ressemblent point à vos poupées de France.»

Nommé en 1698 ambassadeur de France à Rome, le prince Louis y fit son entrée avec des chevaux ferrés en argent; les fers cloués de façon qu’on pût les perdre en chemin.

Un régiment de Monégasques prend part à la bataille de Fontenoy. Son colonel, Honoré III, y est blessé avec son frère Maurice; à Laufeld, il a son cheval tué sous lui; blessé de nouveau aux sièges de Berg-op-Zooms et de Maestricht, Louis XV l’élève à la dignité de feld-maréchal, et donne la croix de Saint-Louis à six de ses officiers.

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En 1793, Nice fut réunie à la France, et le 31 janvier, sous ce même Honoré III, un décret de la Convention, sur la proposition de Carnot, réunit la Principauté au territoire de la République, comme 85e département. Monaco prit le nom de Fort-Hercule, et Honoré qui, après la perte de ses droits féodaux, s’était retiré en Normandie, fut arrêté, malgré ses soixante-dix ans, le 28 septembre 1793, jusqu’au 28 juillet suivant. Il mourut le 12 mars 1795.

En 1797, le Gouvernement fit vendre aux enchères le peu que les pillards avaient laissé au palais des princes de Monaco, et la résidence glorieuse des Grimaldi fut transformée en hôpital militaire; puis, en 1806, en dépôt de mendicité[8].

[8] Goulin. _Monaco à travers les âges_.

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Pendant l’Empire, le fils aîné de l’illustre maison sert aux hussards dans l’armée du Rhin sous l’intrépide Murat, et tombe grièvement blessé à la bataille de Hohenlinden.

Il fit ensuite dans l’état-major de Murat les campagnes d’Allemagne de 1806 et 1807, et celle de 1808 en Espagne. Puis l’Empereur l’attacha en qualité de grand écuyer près de l’impératrice Joséphine.

Les traités de 1814, grâce à l’intervention de Talleyrand, rendent à la Principauté son autonomie et sa famille souveraine. Honoré IV, alors malade à Paris, délègue pour le représenter son frère Joseph qui part aussitôt prendre possession du petit État. Le fils d’Honoré va le rejoindre en chaise de poste.

On raconte que près de Cannes il tombe sur un piquet de grenadiers de la garde. On arrête sa voiture, on l’oblige à descendre, et le général Cambronne le conduit devant l’Empereur qui venait de débarquer de l’île d’Elbe à la tête de 600 hommes.

--Tiens, s’exclama Napoléon, Monaco! Où diable allez-vous?

--Sire, je vais comme vous à la recherche de mon royaume, répondit en riant Grimaldi.

--Singulière rencontre, riposta l’Empereur, deux Majestés sans place! Mais, Monaco, peut-être avez-vous tort de vous déranger. Avant huit jours je serai à Paris, et dans l’obligation de vous reprendre votre trône, mon cousin. Revenez plutôt avec moi: je vous nommerai sous-préfet de Monaco, si vous y tenez absolument.

--Vos bontés me comblent, Sire. Mais je tiendrais bien plus à faire une restauration, de si courte durée qu’elle soit.

--Allons, je vous donne trois mois, et vous garde, aux Tuileries, votre place de chambellan.

Ce prince administra l’État de Monaco jusqu’à la mort de son père, survenue en 1819, et signa ensuite pendant vingt et un ans sous le nom d’Honoré V.

La Principauté reçut, en 1815, quelques troupes anglaises, qui restèrent cantonnées à Nice; puis deux compagnies d’un régiment anglo-italien, à la solde de l’Angleterre, l’occupèrent jusqu’au second traité de Paris qui enleva Monaco à la France, et le fit passer sous le protectorat de la Sardaigne.

En 1860, la Principauté rentra sous celui de la France, mais diminuée de deux tiers de son territoire par la séparation de Roquebrune et de Menton qui, en 1848, s’étaient déclarées villes libres, et dont, à l’annexion du comté de Nice, la France racheta les titres féodaux pour la somme de quatre millions.

L’enclave de Monaco, compris en entier dans le canton de Menton, n’a plus qu’une longueur de trois kilomètres et demi, sur une largeur variant de un kilomètre à cent cinquante mètres, et contient environ deux mille habitants.

Ce n’est pas la première fois que Roquebrune et Menton se séparaient. En 1466, elles s’étaient données au duc de Savoie, qui les restitua bientôt après. Deux ans plus tard, Menton se révolte de nouveau. Le duc de Milan en prend possession; mais, en 1477, Lambert Grimaldi, après un siège de sept jours, rentre triomphant dans sa ville rebelle. Un instant, de 1705 à 1713, la curieuse petite ville de la Turbie, qui domine Monaco, fut enchâssée dans la Principauté; le traité d’Utrecht la rendit à la Savoie.

Sans le _loyalisme_ des habitants de Monaco, c’en était fait de la Principauté. A ce moment paraît la figure énergique de Charles III. Il avait fait ses études à Paris, au lycée Henri-IV, et s’était fait recevoir licencié en droit.

«La mort d’Honoré V, dit Albert Condamin, en appelant son frère Florestan Ier à la couronne, avait, en 1841, fait le prince Charles héréditaire de Monaco. Des voyages accomplis pendant les années qui suivirent, des visites dans les principales cours d’Europe, enfin des séjours prolongés à la cour de Turin avaient fait apprécier ses qualités sérieuses, son intelligence vive et pénétrante; il venait de s’allier à une maison illustre, dont le chef eût pu ceindre la couronne de sa patrie émancipée, si le vœu du peuple n’avait dû s’incliner devant la combinaison de la diplomatie.»

La princesse Antoinette, mère du prince régnant, appartenait à la maison de Mérode, une des plus anciennes et des plus illustres des Pays-Bas, car elle remonte à Pierre Bérenger, l’un des fils de Raymond Bérenger, roi d’Aragon et comte de Barcelone et de Provence, qui à son retour des croisades en 1179 épousa l’héritière de Mérode, terre seigneuriale du duché de Juliers. Protecteurs de la République de Cologne, barons libres, comtes du Saint-Empire, princes de Rubempré, d’Everberghe et de Grineberghe, les Mérode ont tenu à toutes les époques à justifier leur devise: _Plus d’honneur que d’honneurs._

La princesse Antoinette était une femme supérieure, unissant la distinction et les grâces de la personne à l’élévation d’un esprit cultivé. On lit avec plaisir les extraits de sa correspondance où elle raconte avec humour son entrée dans la Principauté, à dos de mulet, sur la route à escalier qui conduit au Château; la réception pittoresque que lui font les habitants, et aussi sa déception devant les murs délabrés du palais qu’elle avait rêvé une résidence féerique. C’est qu’alors la Principauté n’était pas le Pays de Cocagne d’aujourd’hui.

Le prince actuel, Albert Ier, naquit le 13 novembre 1848. Il épousa en septembre 1864 la duchesse Marie Douglas Hamilton, avec laquelle il divorça en 1880.

Il épousa en secondes noces la duchesse de Richelieu, nièce du célèbre écrivain Henry Heine.

Albert Ier est fort connu, non seulement dans le monde diplomatique, mais comme lettré et comme savant.

Ses articles de la _Revue des Deux Mondes_ sur les cyclones et les courants océaniens, résultat d’observations faites pendant plusieurs explorations à bord de son yacht _l’Hirondelle_, l’ont placé au premier rang des novateurs et des zoologistes.

Excellent marin, il servit sur notre flotte en qualité de lieutenant de vaisseau pendant la guerre de 1870-1871, lors de l’expédition de la Baltique qui inquiéta si fort l’Allemagne et dont le gouvernement de la défense nationale ne sut, comme de bien d’autres ressources, tirer aucun parti.