‹ Au pays de CocagneChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XII - I

CHAPITRE XII - I

LES GRIMALDI

Le nom de ces héros, en brillants caractères Partout se trouve inscrit: au Nord, chez les Ibères, En Pologne, au Levant. Leur glorieux blason, écartelé de gloire, Depuis l’an neuf cent vingt fulgure dans l’histoire En météore errant.

(Charles DIGUET.)

La situation exceptionnelle de la principauté de Monaco, qui a échappé aux annexions et est restée debout, protégée par sa propre faiblesse au milieu des immenses agglomérations européennes, n’est pas un des phénomènes les moins curieux de l’histoire; et peut-être n’est-il pas inutile de dire quelques mots de l’illustre famille qui depuis des siècles préside à ses destinées.

La maison de Grimaldi, qui, depuis huit cents ans, gouverne les Monégasques, est la plus ancienne maison princière de l’Europe. Bourbon, Hohenzollern, Habsbourg ne sont, comparées à elle, que des parvenues.

Giballin Grimaldi, au Xe siècle, conquit Monaco sur les Sarrasins qui s’en étaient emparés, ainsi que de toutes les hauteurs voisines, lors de l’immense désordre que la mort de Charlemagne amena. La date précise est incertaine; quelques historiens la fixent à 920, d’autres à 960. Ce Giballin appartenait à une famille patricienne de Gênes, issue de Grimoald, fils de Pépin d’Héristal et frère aîné de Charles Martel, qui, à la bataille de Poitiers, sauva l’Europe occidentale de l’islamisme.

Le fils du conquérant de Monaco, Grimaldin Grimaldi, également grand pourfendeur de Maures, aida puissamment le comte d’Arles, Guillaume Ier, à leur expulsion de la côte de Provence. Il prit d’assaut leurs derniers retranchements, mit tout à feu et à sac et, suivant la mode du temps, en fit grande boucherie. En récompense, on lui octroya partie du territoire arraché à l’ennemi, de Saint-Tropez à Fréjus.

Les exploits des fils égalèrent ceux des aïeux. C’était l’âge des grandes équipées. On louait alors son bras et son épée pour les grandes tueries, comme on loue maintenant sa main et sa plume pour les rapines de banque. Servitude plus dangereuse, mais plus mâle. Aussi retrouve-t-on le nom de Grimaldi dans toutes les vaillantes besognes. Pendant les rares accalmies de ces temps troublés, les Monégasques s’élançaient du port d’Hercule dans de légères embarcations, pour faire la chasse aux tartanes sarrasines.

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Il ne faut pas oublier que la civilisation grecque est entrée dans les Gaules par Monaco, altération de Monecos, qui signifie, dans la langue d’Homère, habitation isolée. Isolé, en effet, est ce roc, séparé de la côte par une mince bande de terre. Il se nommait _Portus Herculis Monocci_, plus couramment _Portus Monocci_, parce que, suivant la tradition, quelque hardi navigateur phénicien, auquel on donna le nom d’Hercule, débarqua à cet endroit 600 ans avant l’ère chrétienne, après avoir posé des jalons de colonies sur le littoral italique. Il vainquit les brigands des montagnes voisines, et ouvrit un passage dans les Gaules à travers les Alpes. Ses compagnons ou leurs descendants lui élevèrent un temple sur le rocher et nommèrent le port: Portus Herculis Monocci.

«Au Moyen Age, dit Jean Reynaud, on oublia la légende d’Hercule, et on retint seulement son surnom.» Les populations ignorantes métamorphosèrent le demi-dieu en moine. De là l’origine de l’écu de Monaco. Il représente un moine superbement bâti, à la barbe épaisse et courte, au visage fier, et en main une épée nue: Hercule sous le froc.

Succédant aux Sarrasins, les Grimaldi comprennent bientôt toute l’importance de leur rôle politique, car leur rocher est en quelque sorte la clef de l’Italie. Ils prennent part, dit Goulin[7], aux débats diplomatiques, à la politique générale de l’Europe, paient de leur personne comme guerriers, s’illustrent comme amiraux en Italie, en France, partout où sont en jeu les destinées des nations. Aucun d’eux n’a mérité le surnom de fainéant, comme tant d’autres souverains des premiers temps.

[7] _Monaco à travers les âges_.

En 1085, on trouve un Grimaldi aidant Robert Guiscard à délivrer Grégoire VII, assiégé par l’empereur Henri IV dans le château Saint-Ange. Au siècle suivant, la forteresse de Monaco est abandonnée ou détruite, et l’empereur d’Allemagne, Frédéric Ier, fait cadeau de ses ruines à la république de Gênes, qui n’en prend possession que cinquante ans après, et relève les fortifications.

Il va sans dire que les Grimaldi bataillent aux Croisades; l’un d’eux même, en 1219, s’empare de Damiette. Cent ans plus tard Reinier Grimaldi, au service de la France, bat le comte de Flandres à l’embouchure de la Scheldt, et reçoit le titre d’amiral général. Ce fut le fils de ce vaillant marin que Philippe de Valois appela contre Édouard III d’Angleterre. Avec ses dix-sept galères, il ne cesse de harceler les Anglais, leur tue «moult bons compaignons», et, huit ans après, aussi brave homme de terre que de mer, il est, comme commandant général des arbalétriers génois, blessé à la bataille de Crécy.

A l’avant-garde avec ses 15.000 hommes, déjà fatigués par une marche de six lieues et écrasés par des forces supérieures, il se repliait vers les positions occupées par nos troupes, lorsque le roi, fou de rage, donna l’ordre de les charger:

«Or, tôt tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» Et acte à jamais flétrissable, puni du reste par le désastre, les chevaliers français, au lieu de réserver leurs coups contre les Anglais, frappent sur leurs alliés.

«Là vissiez gens d’armes en tous les entre eux, férir et frapper sur eux, et les plusieurs trébucher et chéoir parmi eux, qui oncques ne se relevèrent. Et toujours, trayaient les Anglais en la plus grande presse, qui rien ne perdaient de leurs traits; car ils empallaient et féraient parmi le corps ou parmi les membres, gens et chevaux, qui là chéaient à grant meschief; et ne pouvaient être relevés, si ce n’est par force et par grand’aide de gens. Ainsi se commença la bataille entre la Broye et Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de vespres.»--(Froissart.)

«Sans cette maladroite ingratitude», dit un chroniqueur anglais, «nous n’eûmes pas si facilement gagné la bataille, car nous profitâmes du désordre qui s’ensuivit pour foncer en avant.»

A peine remis de ses blessures, Charles Grimaldi recourait sur ses galères à la rescousse de Calais. C’est ce Charles Grimaldi (Charles Ier) qui acheta de la famille Vinto la seigneurie de Menton pour 16.000 florins d’or, et Roquebrune, de Pierre de Lascaris, comte de Vintimille.

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Pendant les XIIIe et XIVe siècles, Monaco est mêlé aux querelles des Guelfes et des Gibelins. La ville est prise et reprise, Grimaldi et Spinola la possèdent tour à tour. Charles Grimaldi, en 1345, tente sans succès contre Gênes un coup de main et bat en retraite. Les Génois, à leur tour, assiègent Monaco, qui tient bon pendant un mois.

Pendant le XVe siècle, ce formidable rocher, toujours convoité par les comtes de Provence, la République de Gênes, les ducs de Milan et de Savoie, change souvent de maître. Jean Ier le vend pour 1.200 écus d’or au Dauphin, depuis Louis XI, qui s’empressa de n’en pas payer une fleurette; aussi le successeur de Jean enlève dès son avènement la bannière delphinale, qui flottait sur sa tour à côté de la bannière princière.

Louis XI, cependant, n’en garda pas rancune aux Grimaldi, car il confirma, en 1462, leur droit d’écumer les mers. Pendant les guerres d’Italie, ils fournissent leur contingent à Charles VIII et à Louis XII et reçoivent en récompense le gouvernement de la Riviera.

L’année de la mort de Louis XII, Lucien, qui avait succédé à son frère Jean II, racheta les droits que gardait sur Menton Laure Lascaris, comtesse de Villars et de Tinde; et Menton devint exclusivement dépendance de la seigneurie de Monaco.