CHAPITRE XV - I
COINS DE MONTAGNE
_Proce Monaco, li a un beau païs, Tegiou agréable, pechiou paradis, Cu lou counouisse aima li veni, E cu li es nai gli esta embe plesi._
Ce qui veut dire en langue d’oil qu’«il y a près de Monaco un beau pays, toujours agréable, petit paradis; qui le connaît aime à y venir, et qui est né y reste avec plaisir».
La chanson continue:
Le monde est affable, le climat est doux, Les fillettes sont jolies, les garçons amoureux. Il n’y manque pas d’eau, mais il y a du bon vin, La tourte est en vogue aux jours de festin.
Le poète anonyme s’escrime ainsi très longtemps, en vers de mirliton, à décrire les séductions du sol natal, s’interrompant pour crier à chaque couplet:
_Viva! viva Levens!_
Car c’est de Levenzo, devenu Levens depuis l’annexion du comté de Nice, qu’il s’agit.
· · ·
Ce ne fut cependant pas l’annonce des plaisirs paradisiaques promis par le poète du cru qui m’attira dans cette vieille bourgade de la montagne, mais le hasard, entre les mains duquel j’ai remis, dès ma tendre enfance, le soin de guider ma vie; et je dois avouer qu’il s’est toujours montré dieu bienveillant et paterne, plus sagace et plus puissant que tous les calculs savamment et péniblement élaborés qu’il démolissait en un clin d’œil.
Un coche, un de ces vieux coches de jadis, non la majestueuse diligence _Laffitte et Gaillard_, qui, du Nord au Midi, véhicula nos pères--mais une patache poudreuse, détraquée, aux essieux grinçants, coiffée d’une bâche de toile tachée et rapiécée comme une cape de pauvresse, attelée de trois haridelles couvertes de harnais raboutés de ficelles, et conduite par un cocher en blouse bleue, huché sur une dangereuse banquette sans tablier, au tremplin vermoulu, roulait au petit trot et à grand bruit de grelots et de ferrailles.
En quel pays, béni de Dieu et inconnu de l’insupportable troupeau des touristes charriés par l’_Agence Cook_, pouvait courir ce véhicule d’antan?
Il était si picaresque, si démodé, il détonnait si étrangement au milieu des riches attelages niçois et montecarliens, que l’envie me prit subitement de visiter la contrée ignorée, éloignée de toute civilisation, où il allait décharger ses voyageurs primitifs, insoucieux du moderne confort.
Une place restait vide sur la banquette, et je me hissai à côté du cocher.
· · ·
Quand nous eûmes laissé loin les dernières maisons du faubourg et quitté les rives pierreuses et altérées du Paillon pour nous enfoncer dans la montagne, je me demandais où le coche allait me conduire.
--Tiens, au fait! cocher, où allons-nous?
Il m’examina d’un œil assez effaré, et, pour toute réponse, fouetta ses haridelles.
Nous passions justement devant de grands bâtiments aux fenêtres grillées. De ma banquette j’apercevais, par-dessus les murs d’enceinte, un préau également couvert de grilles: derrière s’agitaient de bizarres silhouettes.
--Les fous! me dit-il.
Peut-être eut-il un moment l’idée d’arrêter et de me descendre à la porte. Ce brave homme, habitué à parcourir trois cent soixante-cinq fois par an la même route, ignorait évidemment le plaisir de se laisser aller à l’aventure des chemins nouveaux et les joies de l’imprévu.
Cependant, à une seconde question, il se décida:
--Nous allons à Levens.
--La patrie de Masséna?
--Sûr que ce n’est pas Nice[9]!
[9] On nous montre à Levens la maison où est né Masséna, vieille masure en une étroite ruelle, et habitée par de pauvres gens. Deux portes au rez-de-chaussée et deux fenêtres au-dessus. Une boule de pierre surmontée d’une croix est sculptée au fronton de la porte principale, séparée de la chaussée par quelques marches. Au-dessous, la date 1722. Le nom de Masséna, très commun dans l’arrondissement de Nice, détruit l’affirmation de Disraeli qui, dans son roman _Coningsby_, prétend que le véritable nom du duc de Rivoli était Manasseh.
Puis il ajouta fièrement: «Nous sommes parents de Masséna, nous autres. Je m’appelle Masséna aussi, moi! Vous n’avez pas vu mon nom? Il est peint sur la voiture!»
Et il me raconta qu’il était copropriétaire du coche avec un confrère, son concurrent jadis. Mais les affaires allaient si mal et les voyageurs se faisaient si rares qu’ils s’étaient arrangés à n’avoir plus qu’une voiture. «Souvent nous partons et revenons vides. Hier, j’ai fait dix sous.»
Pendant six lieues la route va montant, traversant des gorges, côtoyant des précipices par des paysages tantôt agrestes et riants comme des cadres d’idylle, tantôt déserts et sauvages, rappelant à la fois le Guipuscoa et la Kabylie. Ici, au sommet de rochers à pic, se dresse le clocher d’un vieux couvent; plus loin, c’est une bourgade dont les masures entassées semblent crouler au-dessus de l’abîme. D’autres fois, elles sont entourées d’une ceinture de vignes, d’oliviers, de figuiers en terrasses laborieusement superposées. Des chemins à escaliers y conduisent, et d’autres, rocailleux, tortueux, ravinés, que gravissent d’un pied sûr des mules, des ânes chargés de barillets d’eau ou de vin, ou encore de branches de pins destinées à la litière. Un gars de fière mine les excite, ou bien une jeune fille au large chapeau de paille et aux jambes nues qui, tout en marchant, tricote des bas, luxe du dimanche, suivie par un mouton comme une bergère de Florian.
Nous avons laissé Saint-André, Tourette, Saint-Clair, et là-bas, devant nous, plaquée sur un fond de déchiquetures bleues, surgit Levens, dans les vapeurs dorées du couchant.
Le vieux fief des Grimaldi couvre de ses grises bâtisses la crête d’un rocher aux flancs rayés de jardins, et entouré de sommets alpins. Un débris de tour sarrasine le domine, et les vignes verdoient parmi les ruines des murailles écroulées. Çà et là, une meurtrière décoiffée, un angle de bastion, un coin de poterne témoigne du passé troublé de la paisible bourgade.
A un kilomètre environ, une auberge, postée au bord de la route, porte le nom pompeux d’_Hôtel des Étrangers_. Le coche s’arrête. Événement extraordinaire qui fait accourir tout le personnel sous les armes, c’est-à-dire serviette au poing: patron, matrone, servante. Sur le seuil de l’écurie, un palefrenier se présente effaré. Cet empressement ne me dit rien qui vaille, et malgré les affirmations du petit-neveu de Masséna, qui, comptant, sans doute, sur sa remise par tête de victime, affirme avec des gestes désordonnés et les serments les plus extravagants qu’il n’existe en _ville_ ni hôtel ni auberge, et que je me verrais obligé de revenir sur mes pas, je refuse de descendre, et la patache se remet en route, suivie des regards désappointés de l’hôtelier et de son monde qui voient échapper une proie d’autant précieuse qu’elle est plus rare.
· · ·
Vingt minutes de rude montée, et nous voici en ville, débouchant sur une place,--car c’en est bien une, il n’y a pas à s’y tromper, et, pour qu’il ne subsiste le plus léger doute, la Municipalité a fait écrire en énormes caractères le mot _Place_ à l’un de ses coins. Le principal monument est un bâtiment qui aurait assez bon air si la plupart des fenêtres n’étaient privées de leurs vitres; plusieurs même sont sans châssis, et ornées de carcasses de volets, dont quelques-uns pendent piteusement sur leurs gonds. En maints endroits, les corniches de la toiture sont détachées, découvrant les solives noires; des crevasses mal replâtrées lézardent la façade, des combles au rez-de-chaussée. C’est l’hôtel de ville, dont les cicatrices du dernier tremblement de terre n’ont pas encore été pansées.
· · ·
Devant cette lamentable maison communale, on décharge voyageurs et paquets. La place sert de cour de messageries. Le maître du coche, que j’avais cru soudoyé, ne m’a pas menti. Nulle trace de gîte, ni de table pour des explorateurs affamés.
Face à la mairie, un édifice de construction baroque porte comme enseigne:
O CRUX, AVE SPES UNICA
Mon espoir unique serait de dîner. C’est la chapelle des _Pénitents blancs_. Un peu plus loin, celle des _Pénitents noirs_: _Ave Maria_!
Combien je préférerais lire:
AU CHEVAL BLANC ON LOGE A PIED ET A CHEVAL
· · ·
Rien, pas même la simple _venta_ des pauvres hameaux des Castilles, la _venta_ où l’on cuit soi-même sa ratatouille au feu commun, et où, à défaut de table, on trouve au moins un banc; à défaut de lit, un coin où l’on s’allonge entre un muletier et un torero, une maritorne et une bourrique,--enfin où l’on est à l’abri.
Masséna ayant dételé, partait goguegard, riant de mon embarras, vengé de mes refus, emmenant ses chevaux, laissant le coche à la charge des étoiles qui commençaient à s’allumer vers l’Orient, seuls réverbères, d’ailleurs, de la localité, et moi, au grand ébahissement des indigènes qui, sur le pas des portes, se demandaient ce que voulait ce débarqué inconnu.
J’avais débuté par rire, et trouver l’aventure drôlette; mais je finissais par la trouver mauvaise, car je n’eusse jamais consenti à descendre à l’auberge de la route, où, indépendamment de l’humiliation, j’eusse été écorché vif. Mes compagnons de voyage, campagnardes et petits bourgeois, avaient pris, munis de leurs paniers ou de leurs paquets, la direction de leurs domiciles, et je restais isolé sur la place. Et, en ce moment, comme pour me narguer, une voix joyeuse s’éleva:
Proce Monaco, li a beau païs, Tegiou agréable, pechiou paradis, Cu lou counouisse aima li veni, E cu li es nai gli esta embe plesi.