II
L’arrivée d’étrangers dans ces villages bas-alpins est toujours un événement. «Que viennent faire ces gens?» se demandent les indigènes. Les rares touristes qui passent ne s’écartent guère de la vallée du Var, qu’ils remontent en diligence jusqu’à Puget-Théniers.
Cette vallée est, elle-même, une merveille, un incomparable panorama déroulé sous l’œil ravi. La Suisse n’offre rien de pareil à la sauvage grandeur de ces tableaux.
A _Saint-Martin-du-Var_, soit au lever, soit au coucher du soleil, le spectacle des gorges profondes, des _clus_ formidables où s’enfoncent l’Esteron, le Var et la Vésubie, avec les sommets déchiquetés des monts granitiques, leurs flancs tantôt dénudés, tantôt tachés de bois de pins ou de mélèzes, rayés de la ligne grisâtre des torrents à sec, ou bien couverts de verdoyantes terrasses en gradins, tout ce décor, et surtout l’aspect étrange et inattendu de vingt bourgades perchées comme les nids d’aigle sur la crête aiguë des rocs, frappent le voyageur de surprise et d’admiration.
Mais de voyageurs, je le répète, il n’en est guère. A Levens, avant la bicyclette et l’automobile, on n’en voyait pas deux par an, bien que la campagne avoisinante, sa situation au confluent du Var et de la Vésubie, sa proximité de Nice et de Monaco, et son aspect pittoresque, fussent de nature à les attirer. Quant à ceux qui vont de Nice à Saint-Martin-Lantosque, et qui pourraient s’y arrêter, charmés de la beauté des sites, ils ne passent qu’à une heure du matin. Par une singulière façon de comprendre les voyages, la diligence, qui traverse les plus grandioses passages des Alpes Maritimes, ne roule que de nuit, coutume d’ailleurs assez générale dans le Midi, et qu’on ne peut attribuer qu’à la terreur du soleil qu’éprouvent tous les Méridionaux.
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L’absence du voyageur explique donc suffisamment l’absence d’hôtellerie dans un bourg de deux mille âmes. Heureusement, M. le curé me tira d’embarras. Il était accouru, comme les autres, sur la _Place_, étonné de l’arrivée d’un individu étranger au pays. «Un espion, peut-être; qui sait?» M. le curé est encore le souverain dans ces bourgades dévotes et ultra-catholiques, et sa soutane usée est plus respectée que la belle écharpe de M. le maire.
Généralement bon diable, assez tolérant, ne crachant pas sur les friands morceaux, s’attablant volontiers à la porte du cabaret, grillant des cigarettes, batifolant avec les garçons et les filles, qu’il tutoie et appelle par leur petit nom, tel il m’a paru dans toutes ces montagnes, tel je l’ai vu le long de la _Riviera_ et dans les provinces d’Espagne.
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Aussi, vous pensez si je soulève mon chapeau quand je rencontre une soutane, comme marque de haute considération, et aussi un peu pour ne pas me faire lapider par les naturels de l’endroit.
Lui ayant expliqué mon embarras, touché de ma politesse, et flatté que je me sois adressé à lui de préférence au notaire, au juge de paix et aux employés de la régie, accourus également sur la place--car l’arrivée et le départ du coche sont l’unique distraction du pays--le curé de Levens, que l’on appelle ici: «le Chanoine», avisa dans la foule un petit vieux bonhomme à mine de furet:
--Hé! sacristain, dit-il, _vena qui_.
Il lui parla longuement en patois, et je compris qu’il m’envoyait, avec sa recommandation, à quelque gros bonnet de l’endroit, qui ne tient pas précisément une auberge, mais qui consent à héberger, pour de l’argent, les «personnes de distinction».
Me voici donc en route, guidé par le sacristain, et précédé d’une avant-garde de polissons des deux sexes, tandis que le gros de la troupe me suit en se bousculant.
Trois ou quatre sonnaient, dans leur poing, une fanfare militaire, et un tout petit avait couru chercher un tambour.
J’escalade des ruelles raboteuses, défoncées, cailloutées de pierres inégales, comme le lit d’un torrent, rentrant brusquement sous les portes pour ne pas être renversé par le passage subit d’un mulet, dont la charge débordante barre toute la ruelle, franchissant des ruisselets qui roulent en cascadant sur le chemin formant, çà et là, dans de profondes ornières, de désagréables petits lacs.
Des formes silencieuses, assises immobiles sur les escaliers de pierre brute qui forment le seuil des portes, me regardent passer, et me saluent d’un bonsoir.
Chemin faisant, le sacristain me raconte, hochant la tête et roulant des yeux énormes, que je me trouverai comme coq en pâte, chez Jean Micellis: «Il a logé, l’an passé, une marquise.
--Ah! vraiment?
--Si, si. Une marquise et une bonne.
--La marquise de Carabas?
--Ce n’est pas ce nom-là; j’ai oublié. Mais elle donnait toujours vingt sous, le dimanche, à la quête.
--Ah! diable!
--C’est comme je vous le dis.
--Eh bien, je ne suis pas un marquis.
--Oh! chacun selon ses moyens.»
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Enfin, au bout d’une venelle à escalier, parfumée de lavande, sur le perron d’une maison blanche que couvre en partie un cep centenaire, surgit, fraîche apparition, une très jolie fille de quinze à seize ans, avec une tresse de cheveux noirs longue de plus d’un mètre et de l’épaisseur d’un câble. Elle regarde, ébahie, monter cette cohue, étalant entre ses lèvres de grenade mûre la ligne de ses blanches dents.
«C’est Phina, dit le sacristain, la fille à Micellis»... Eh! Phina! voilà un monsieur de Nice que le Chanoine vous envoie.»
Pour les montagnards des Alpes-Maritimes, tous les étrangers sont de Nice.
Un superbe gaillard, à barbe noire mêlée de quelques fils argentés, sort de la maison et retire poliment son chapeau de feutre, pour me souhaiter la bienvenue. C’est un ancien garibaldien, qui connaît les belles manières. Il a même été blessé en 1870, ce qui valut la croix à son capitaine. Maintenant, il distille la lavande, siège au conseil municipal, et possède la plus jolie fille et la plus belle treille du pays.
Si cette treille ne mesure pas dix mille pieds carrés, comme la célèbre et vénérable vigne de la mission espagnole de la côte du Pacifique, elle en a plus de trois cents, ce qui est une belle longueur pour une tonnelle étagée sur un rocher.
Ah! les joyeux repas sous cette voûte verdoyante, d’où pend une telle profusion de grappes qu’on les croirait accrochées pour le plaisir des yeux! Les plantureux repas provençaux, servis par la brune Phina, et arrosés du jus muscat de la treille paternelle!
Au travers du feuillage des coursons touffus, par où le divin soleil plaque dans l’ombre bleue de brillantes arabesques, la vue, glissant par-dessus les jardins étagés jusqu’au bas du mamelon, s’étend sur les montagnes voisines, aux flancs rudes et ravinés, sur les bouquets d’oliviers au vert tendre, celui plus sombre des mélèzes et des pins, sur les sillons dorés des vignes qui s’alignent jusque là-bas, là-bas, à la grande cassure des roches géantes qui, des profondes gorges de la Vésubie, dressent leurs pics aigus dans l’azur immaculé du ciel.
Qu’il fait bon vivre dans ce coin ignoré, loin des inquiétudes, des soucis et du tumulte! Devant cette sauvage et puissante nature, dans les silences majestueux des midis étincelants, et des nuits étoilées, pointent doucement l’apaisement et l’oubli. L’oubli, l’oubli de tout, et que le passé entier croule! Les liens qui vous rattachent au monde où l’on s’agite puérilement, où l’on se débat dans la lutte stérile et vaine, semblent s’étendre, s’allonger, devenir si menus qu’on ne les sent plus. On n’éprouve que la joie d’être, de s’écouter vivre, abandonnant au vent de la montagne ses regrets et ses haines.
L’on se sent devenir meilleur et l’on répéterait volontiers avec l’Homère persan: _Ne fais pas de mal à une fourmi qui traîne un grain de blé, car elle a une vie et la douce vie est un bien._
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Venu avec l’intention de repartir le lendemain, je restai plus d’un mois dans ces montagnes, errant par les sentiers raboteux, me grisant d’air et de soleil.
Est-ce parce que j’ai habité pendant de longues années sous les ciels grisâtres, que mes désirs sont constamment tournés vers la patrie de Mignon, comme les regards d’un amoureux vers le visage de sa bien-aimée? Quand je dis «patrie de Mignon» ce n’est pas seulement vers l’Italie, ni les riantes villes qui ornent comme une guirlande de perles la côte baignée par des flots bleus, que volent mes rêves, mais j’y comprends notre belle Provence, aussi admirable que la merveilleuse Riviera si justement chantée, la Provence, qui n’est pas un des moins riches joyaux de l’écrin de la Côte d’Azur; j’entends les jardins des Hespérides, où les fruits d’or pointent toute l’année à travers le vert éternel du feuillage, les terres bénies, enfin,
... où fleurit l’oranger.
«Terre miroir du printemps, s’écriait saint Bernard, qui, comme les perles d’ambre, attire ce qui en approche, et provoque les caresses du soleil!»
Aussi, qu’il gèle à fendre des cœurs de sectaires et de maltôtiers, ou que les chaleurs caniculaires fassent haleter les buveurs de bière attablés sous les bannes des brasseries, vers le Midi chevauchent mes espérances; comme Mignon, c’est là que je voudrais vivre et mourir.
Du soleil! du soleil! Il n’en est jamais trop, dans les sombres tristesses sublunaires, et, le matin, avant que la bourgade s’éveille, du sommet crénelé du mont Feriou, j’ai bien souvent salué le lever du dieu.