III
Du sommet du Feriou la vue domine une partie des Alpes Maritimes. De tous côtés, un hérissement de cônes, de pyramides, de pics. On dirait d’une mer des époques diluviennes, dont les vagues monstrueuses, soulevées par mille cyclones, se seraient pétrifiées tout à coup, pour éterniser le souvenir de l’effroyable cataclysme. Les pointes succèdent aux pointes, les crêtes aux crêtes, dans les enchaînements continus et réguliers, qui vont s’éteindre dans les arêtes flottantes de l’horizon.
Vers le soir, tout s’enveloppe d’un limbe irisé et phosphorescent; après les tons chauds et roux des premiers plans s’étendent des diaprures azurées; chaque ligne sinueuse conserve sa lumière propre, qui diffère de la ligne suivante tout en se fondant dans la même buée d’or.
Du côté du Sud, les cimes s’abaissent, quelques-unes en pentes douces, d’autres taillées brusquement sur la mer.
La «Grande Bleue» perd à cette heure crépusculaire ses tons d’indigo pour se couvrir d’une plaque uniforme d’argent mat, coupant l’horizon jaune; d’autres fois, elle se fond dans les blanches vapeurs du ciel. Alors, la pointe d’Antibes, les îles de Lérins aux teintes ardoisées, semblent flotter dans l’espace.
Plus près, à travers les échancrures des monts, paraît un coin du Var, avec ses minces filets liquides, qui tracent en zigzaguant leur voie par les galets et les sables. Et, çà et là, sur la pointe aiguë d’un rocher pyramidal, une vieille bourgade, couleur grisaille, surgit entre ses murailles et ses tours éventrées; ou bien, dans une touffe de verdure se dresse un clocher tout blanc, carré et grêle, au dôme de briques émaillées et luisantes, semblable aux minarets de l’Orient.
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Un village, accroché au flanc de la montagne à mi-distance des crêtes et de son pied rocailleux rongé par le torrent, s’étage en face de moi. Une douzaine de maisons groupées autour de l’église en forment le noyau; les autres s’éparpillent au hasard du terrain. Un sentier de mulet serpente sur le flanc opposé, jusqu’à l’abîme. Il coupe à gué la Vésubie, et remonte le versant abrupt; c’est le seul chemin. Pas d’auberge. Un simple cabaret qui, le dimanche, s’emplit de consommateurs, en même temps épicerie, mercerie, boulangerie, est l’unique boutique.
Six heures du soir. Des mules chargées de fougères, de branches de bois mort, ou de barils d’eau emplis à une lointaine cascade, gravissent, une à une, le sentier, escortées de chèvres. Gens et bêtes rentrent au gîte. L’ombre et le silence s’étendent peu à peu. Dans ce hameau encaissé, le soleil se couche tôt et les habitants suivent le soleil.
Une fenêtre est encore éclairée, celle du cabaret. J’entre. La famille est à table. Une jeune fille, jambes et pieds nus, remplit les profondes écuelles d’une soupe aux senteurs appétissantes. Ils sont quatre: le père, la mère, un garçonnet d’aspect sauvage, et une fillette de sept à huit ans, à la mine éveillée. Ces gens sont hospitaliers et affables. J’ai demandé une bouteille de vin; on m’invite à partager la soupe et la fille m’en sert une écuellée: avec quelques figues sèches, c’est tout le festin. On vit de rien dans ces montagnes. Du pain, une soupe aux légumes, des olives, des figues, un morceau de fromage de chèvre; ce menu, de la semaine, ne varie pas. Le dimanche, ils font la fête avec une tranche de lard, une pièce de bouc. La plupart, au milieu de ces vignes, ne boivent que de l’eau. Est-ce misère? Beaucoup sont relativement à l’aise. Avarice? Pas davantage; car le paysan du Midi n’a pas l’âpreté au gain de celui du Nord; il n’a non plus ni ses gros appétits ni ses soifs.
En mon honneur, cependant, on ouvre une boîte de sardines. Il y avait, par hasard, deux bouteilles de vin d’Asti, je voulus en régaler mes hôtes. Mais le père seul me tint tête, avec la fillette, qui en but bravement deux petites coupes. On la laissa faire en riant.
Elle est vive et gentille, et ses grands yeux brillent d’intelligence.
Je la prends sur mes genoux.
«Sais-tu lire?
--Pas encore, répond sa sœur aînée, mais elle saura vite, car elle apprend tout ce qu’elle veut.
--Oh! s’exclame la mère, elle ne sait pas lire, parce que nous n’avons pas d’école ici; il faut aller dans l’autre village, là-bas, là-bas, tout en haut de la montagne; mais elle est déjà savante. Voyons, Pechioula, montre ce que tu sais au Monsieur. Allons, n’aie pas crainte.»
Et l’enfant commença:
«_Notre Père, qui êtes aux cieux..._»
--Mais, n’as-tu pas appris autre chose? lui demandai-je, quand elle eut fini son _Pater_.
--Oh! que si, affirma la maman; elle en sait long. Va, Pechioula, dis encore:
--«_Je vous salue, Marie, pleine de grâces..._»
Et, quand elle eut terminé, très fière, la grande sœur ajouta:
«Elle sait aussi son _Credo_ et son _Confiteor_.
--Je te crois, dit la mère, elle récite les Vêpres en latin. Commence un peu, Pechioula.
--Je m’en rapporte à vous, dis-je à la bonne femme, voyant que la gamine se préparait à obéir.
--Oh! répliqua la matrone, M. le curé l’aime bien. Il nous a promis, quand elle serait plus grande, de lui donner une belle éducation.
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Les plaisirs dominicaux manquent de variété, mais du peu qu’ils ont, les indigènes se contentent. Rien en dehors du cabaret et du traditionnel jeu de boules. La lecture est à peu près inconnue et c’est rarement que l’on trouve un journal sur une table d’auberge.
Ah! ce n’est pas dans ces profondes vallées ni sur ces sommets abrupts que les scandales du Panama ni les colères soulevées par la néfaste _affaire_ ont excité des controverses. On y naît, on y vit, on y meurt dans une dédaigneuse ignorance des choses qui se passent au delà.
Quant aux jeunes filles, bien attifées et proprettes, elles vont, après vêpres, se promener sur la route, jacassant bruyamment et cherchant à attirer l’attention des garçons par des poussées et des rires. Quelques-unes attendent leur amoureux, qu’on appelle le _calinier_. On se dit bonjour en passant, on échange des plaisanteries au gros sel, mais les groupes n’osent s’arrêter et chacun à regret continue son chemin.
Dans aucun de ces villages, je n’ai vu d’amants allant deux par deux, doucement enlacés, perdus dans l’extase ou murmurant l’éternel et délicieux hymne.
Tout au contraire, il semble qu’il y ait un sévère règlement qui sépare les garçons des filles. Chaque sexe à part, comme dans les campagnes corses ou grecques. Si, parfois, un jeune homme se mêle à une compagnie de bachelettes, c’est qu’une parente, une sœur, y autorise sa présence, mais il ne donne le bras à aucune; il marche à côté, à un pas de distance, comme gêné et honteux du _qu’en dira-t-on?_
Je demandais à Phina pourquoi elle n’allait pas le dimanche se promener avec son _calinier_. Elle fut toute surprise et presque choquée de ma question: «Ce ne serait pas à faire, répliqua-t-elle, si les filles allaient avec les garçons.»
_Li filleta belli, les giouve amouroux_
dit cependant la chanson. Mais, si les jouvenceaux sont amoureux, il ne leur est pas permis de le montrer en public.
Voilà des coutumes assez étranges qui étonneraient fort notre _ami_ John Bull et feraient bien rire, surtout, les petites Anglaises qui n’attendent la permission de personne pour s’afficher avec un _sweetheart_, ou qui, après quelques absences passées à la «chasse au mari», reviennent tout à coup au domicile familial, tenant par la main le jeune homme de leurs rêves, en disant à la mère légitimement surprise: «Maman, permettez-moi de vous présenter mon fiancé.»
Une seule fois par an, le _calinier_ est autorisé à offrir le bras à sa _calinière_; c’est au jour de la fête appelée ici _le Festin_.
_La foula es nombreuse, confuse lou brui; L’aria retentisse dai ki ri ki ki; Lou bras de li filla si pia embe respect. Et giammai lou giouve si rende indiscret._
Ce qui signifie en bon français: «La foule est nombreuse et le bruit confus; l’air retentit de cris de joie; le bras de la jeune fille se plie avec respect, et jamais jeune homme ne se rend indiscret».
Brave jeune homme! Les mœurs de l’âge d’or!
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Il existe dans plusieurs de ces bourgades un curieux usage: à la fête patronale, fête célébrée au son du fifre et du tambourin, filles et garçons se tiennent par la main pour sauter _lou bouteou_.
Le _bouteou_ (boutol) n’est pas une danse, comme on pourrait le croire, mais une pierre, ou, plutôt, un tronçon de colonne enfoncé sur la place du château qui domine la bourgade, et autour duquel un hallebardier, portant le costume de jadis, conduit la farandole. Il saute le premier, et, couple par couple, jeunes, vieux, enfants, toute la bourgade enfin, le suit. Cette pierre servait, autrefois, de pilori pour les infortunés serfs.
Ces gambades par-dessus la sinistre pierre commémorent à la fois le servage des aïeux, et leur affranchissement.
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Nous avons vu comme, pour ces populations paisibles, les joies du dimanche, à l’usage de la jeunesse, étaient aussi simples que pures et peu variées; pour les vieux, elles m’ont paru lamentables. Dans les bourgades aux ruelles sombres, bordées de hautes murailles ou de maisons décrépites et lézardées, empuanties par l’absence de drainage, ils passent l’entre-temps des offices assis sur l’escalier de leurs portes. Adossés au mur, ou affaissés sur eux-mêmes, les mains sur les genoux, sans parole, peut-être sans pensée, ils jouissent du repos. Prolétaires campagnards, fils de serfs et restés misérables et serfs, malgré la destruction du château des Grimaldi, ils ne connaissent de plus grand plaisir que cet annihilement physique et moral. Écrasés sous le poids du lourd passé de misère et de dur labeur qui pesa sur leur race, ils semblent heureux, suivant le mot de Luther, parce qu’ils reposent: _Beati quia requiescunt._
Parfois, une bruyante et loquace commère jette la note gaie dans cette tristesse, et réveille ces somnolents. Elle interpelle un camarade mâle ou femelle, lâchant quelque gaudriole qui fait ouvrir la bouche des vieux, épanouis en un rire silencieux. C’est épicé et raide, en langue provençale qui, comme le latin, brave l’honnêteté. Les jouvencelles se cachent la figure de leur éventail--le dimanche, toutes manient l’éventail, même à l’église,--pour laisser croire qu’elles ont rougi, et les gars de s’esclaffer.
A une fenêtre se montre une maugrabine avec deux bouts de concombre collés de chaque côté du front, ce qui lui donne l’aspect d’une sorte de faunesse. J’en ai rencontré plusieurs ornées ainsi de cornes postiches. Il paraît que c’est souverain contre la migraine, et ça dispense de l’eau sédative. Heureuses gens, qui se passent du droguiste!
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Comme en d’autres endroits les enfants jouent au soldat, ils jouent au curé dans ces coins reculés de montagne. La tradition religieuse y remplace l’esprit guerrier du Nord et la douceur de la vie éteint l’antique furie de lutte. Ce n’est plus un drapeau, qu’escortent des gamins en battant du tambour: c’est une bannière, qu’ils suivent en psalmodiant des chants d’église, avec des baguettes en guise de cierges.
Rien de plus drôle que ces mascarades, dont je fus un dimanche témoin dans une bourgade haut perchée sur une cime, et auxquelles prenaient part fillettes et garçonnets; mais je doute que M. le curé eût trouvé la représentation de son goût.