III
Quand on gravit pour la première fois la route un peu raide qui conduit de la Condamine au féerique plateau des Spelugues, l’on ne manque pas d’être surpris du déploiement extraordinaire de forces policières pour un aussi petit État: carabiniers, gardes, surveillants, agents en uniforme ou en bourgeois, non seulement entourent le Casino d’un cordon de sûreté, mais arpentent incessamment les chemins, la place, les avenues. On se demande si quelque crime atroce ne vient pas d’être commis; si un décavé n’a pas assassiné un chef de partie et coupé six croupiers en petits morceaux. Le scélérat a, sans doute, échappé aux recherches, et c’est pourquoi, ascendant ou descendant les marches du péristyle, traversant l’atrium, pénétrant dans les salles, on est examiné par tant d’yeux défiants, et avec une si scrupuleuse attention qu’on s’inquiète. Les soupçons ne pèsent-ils pas sur vous? N’avez-vous pas été signalé par un perfide ennemi, un policier maladroit ou un mauvais plaisant? Ces préposés aux portes, ces larbins bleus à mine sombre, ces sergents silencieux embusqués dans les coins, ces gendarmes, ne vont-ils pas se ruer tout à coup sur vous, _coram populo_, en criant à l’unisson: «Nous le tenons!» et exiger l’inspection immédiate de vos papiers, tout en se livrant à la visite minutieuse de vos poches?
Dans les jardins, même surveillance. Des agents espionnent les allées, explorent les bosquets, les bancs, les touffes tropicales, l’œil et l’oreille au guet, comme ces membres de la _Société de vigilance pour la suppression du vice_ que l’on voit rôder le soir dans les parcs de Londres, à la piste des outrages aux bonnes mœurs, et qui, lorsqu’ils surprennent quelque imprudent trop pressé se soulageant contre un arbre, le traînent incontinent au poste, fiers comme Titus de n’avoir pas perdu leur journée.
Si cette police est parfois tracassière pour les amants de la solitude qui, plus sensibles aux séductions d’une prunelle noire ou bleue qu’à celles du tapis vert, viennent roucouler à deux dans les réduits de l’Éden aux senteurs capiteuses, si elle gêne et intimide le nouveau débarqué, l’on ne peut cependant blâmer l’administration montécarlienne de cet excès de prudence. Trois à quatre cent mille étrangers visitent annuellement la Principauté, c’est-à-dire les salons de jeux. Or, sur ce nombre, je ne crois pas trop m’aventurer en estimant à cinquante mille celui des filous et des rastaquouères. Au cercle de Monte-Carlo, comme dans tout cercle de ce genre, où l’on est admis sur la simple présentation d’une carte, le _grec_ pénètre sous les formes les plus correctes. Il y a le grec marquis, le grec ancien colonel ou major de table d’hôte, le grec homme de lettres, le grec mylord, le grec prince russe, le grec baron allemand, le grec comte italien, et le roi des grecs: le grec polonais.
Rien donc d’étonnant que les préposés à la sûreté publique semblent vouloir déshabiller de l’œil tout nouvel arrivant. Ces dehors de gentleman ne cachent-ils pas une conscience de laquais? Ces fourrures de boyard ne couvrent-elles pas une défroque de forçat? Ce ruban d’honneur n’orne-t-il pas la boutonnière d’un escroc?
Êtes-vous un simple curieux, un joueur naïf, un débutant, un «systémier»? Venez-vous simplement hasarder un louis sur le tapis, ou y vider votre portefeuille? essayer de faire sauter la banque, et vous faire sauter la cervelle ensuite? ramasser les pièces égarées sur les tables, ou celles enfoncées dans les poches? réclamer une «mise» non posée, et vous emparer de la masse du voisin? Toutes questions que les agents du Casino se posent.
S’ils vous voient pendant une semaine, deux semaines, un mois, ils paraissent surpris mais rassurés. Parfois même, ils vous font un petit signe de tête amical, tout en ayant l’air de dire: Toujours lui! Ça dure bien longtemps! Pas encore décavé! Quel veinard!--Bah! répond un camarade, il est venu risquer cent sous. Il a gagné un «numéro plein», et il fait durer le plaisir.
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Autant presque que le chiffre des policiers s’élève celui des moines. L’éducation de la jeunesse est entre leurs mains, et il s’échappe chaque année des cages sacerdotales grand nombre de moinillons, hirondelles de sacristie, qui vont annoncer sur terre et sur mer le printemps spirituel et les vertus théologales.
Il y a le Collège français de Saint-Charles, aménagé par un personnel de prêtres sous la direction de l’évêque; le Collège italien de la Visitation, dirigé par les jésuites; l’École apostolique, qui leur appartient également, sans compter les écoles primaires conduites par des frères et des sœurs, sous leur haute direction. Quant aux jeunes demoiselles, elles sont confiées aux soins des Dames de Sainte-Marie, proches parentes des révérends pères. La liste ne serait pas complète et la couleur italienne manquerait si je n’y ajoutais quelques capucins, que l’on voit tout à coup surgir, poudreux et suants, au coin des rues ensoleillées.
Le Collège de la Visitation, le principal de l’endroit, est un ancien couvent de moines fondé par Louis Ier et sa femme, Charlotte, fille du maréchal Antoine de Grammont, pour racheter leurs péchés, affirme l’histoire.
Mais l’histoire est une grande menteuse, au dire même du jésuite Hardouin, et je lui préfère de beaucoup la chronique, qui, moins officielle et moins pompeuse, est par cela même plus véridique.
Or, d’après la chronique de Monaco, le couvent ne fut que le prétexte d’un petit gynécée à portée du prince, qui se réservait spécialement l’apostolat des recluses.
Parmi les aimées connues de cet émule au petit pied du vert galant Henri IV, on cite la célèbre Hortense de Mancini, qui, exilée de France pour ses cascades, se réfugia à Rome. Louis de Grimaldi l’y suivit et même la poursuivit à Londres, où il disputa ses charmes au royal amant de Nelly Gwynn.
Ce n’est pas que je fasse un crime à ces grands de la terre de giboyer et braconner comme de simples vilains en chasses prohibées; chacun prend ses plaisirs où il les trouve et cherche comme il peut sa petite part de bonheur dans cette vallée de misères et de larmes; mais, où le prince Louis me déplaît, c’est qu’après les scandales d’une jeunesse et d’une maturité des plus orageuses, usé et vanné, il fut pris de rage de vertu. C’est la coutume, me direz-vous: «quand le diable devient vieux, il se fait ermite». Mais, le diable fut toujours mauvais modèle à imiter. Donc, atteint avec les courbatures du mal de pruderie, il se mit à éditer un code draconien qui eût fait frémir le vertueux et rigide sénateur Bérenger lui-même.
Ce code, que donne Métivier dans son _Histoire de Monaco_, porte la date de 1678, et mérite d’être cité, ô lecteurs bénévoles, pour votre édification à tous. Bonnes gens que nous sommes, félicitons-nous de n’avoir pas vécu sous la verge du pieux Louis; nous eussions passé, vous et moi, un vilain quart d’heure. De vous, je n’affirme rien, mais, pour moi, j’en suis sûr, et je cherche vainement parmi mes plus chastes connaissances s’il en est une seule qui eût échappé à la chiourme ou à la corde. Fourrager dans les bosquets de Cythère était puni à l’égal du larcin. L’adultère, selon l’âge, entraînait pour l’homme les galères ou la mort. Quant à la femme, le code est muet. On la livrait, sans doute, à la justice secrète des capucins qui la faisaient prompte et bonne. Les auteurs, colporteurs ou simplement chanteurs, de chansons légères étaient passibles de peines _extraordinaires_--ce mot fait rêver--ou de mort, selon la gravité du cas.
On le voit, il n’en eût pas resté beaucoup de vivants parmi nos fabricants d’ariettes.
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Sur ce rocher chauffé des ardeurs solaires, enveloppé de l’émolliente brise, la vertu devait être, cependant, aussi difficile qu’ailleurs, et à l’heure actuelle les petites Monégasques ne me paraissent pas engluées d’une pruderie repoussante et farouche. De plus, elles sont jolies et l’on peut leur appliquer ce que Jean d’Anton disait, au temps jadis, de leurs voisines de la Riviera: «Elles sont de moyenne et rondelette stature, assez bien charnues, moult fraîches et blanches. En allure, un peu altières et fiérettes, en attraict benignes, en accueil gracieuses, en amour ardentes, en parler fécondes, et sçavent dégaudir si bien leur leçon que rien ne leur en fault apprendre.»
Ne vous étonnez donc plus de rencontrer tant de moines, gens friands, délicats et appréciateurs du beau sous toutes ses formes,
Là, sur cette rive embaumée, Où, groupés au vallon riant, Les beaux arbres de l’Orient Semblent tous murmurer l’antienne De la jeune vierge chrétienne, Remplissant les bois d’alentour De parfums, de fleurs et d’amour.